vendredi 28 octobre 2011

Le dandysme par Luc-Olivier d'Algange

Dans son essai poético-philosophique L'Ombre de Venise (le premier titre du livre de Nietzsche qu'est devenu Aurore), Luc-Olivier d'Algange livre son opinion sur le dandysme. Rappelons que Luc-Oliver d'Algange est le cofondateur, avec F.J. Ossang, de la revue Cée et de la revue Style, avec André Murcie. Collaborateur à la revue La Place Royale, c'est également un connaisseur de l’œuvre de Jean Parvulesco. Dans L'Ombre de Venise, Luc-Oliver d'Algange écrit donc :

luc-olivier d'algange
Il y aurait beaucoup à dire sur le dandysme en tant que révolte contre le nivellement par le bas, contre la massification qui sont les symptômes, sinon les causes, du monde moderne, tel qu'il triomphe aujourd'hui dans la mondialisation technocratique... Le dandysme d'Oscar Wilde, par exemple, loin de se réduire à une pure culture de la singularité, peut aussi être compris comme une ascèse. les dandies se rapprochent souvent d'une certaine forme de catholicisme. En témoigne l'admirable De Profundis d'Oscar Wilde. La puissante intellectualité, forgée à la lecture de Saint-Thomas et la grande somptuosité des œuvres et des rites ne peuvent que séduire le dandy qui envisage le monde moderne, en marche, comme une marée d'ennui et de banalité. A cet égard, le dandy appartient beaucoup plus à la catégorie des "ascètes" qu'à celles des "hédonistes". Le dandy refuse la massification, il refuse aussi cette forme inférieure d'individualisme qui fait de la subjectivité et de la spontanéité naturelle de l'individu "moderne" une sorte d'idôlatrie abominable... Mais lorsque l'on vous traite de dandy, c'est rarement dans cette perspective religieuse et étaphysique ; c'est tout au plus une façon polie de ramener vos propos à une insignifiance rassurante... Or, j'y insiste, rien ne m'importe que le péril du Vrai et le vertige du Bien. Le dandy, qui se fait une ascèse de la recherche de la Forme parfaite, le dandy qui ritualise ses gestes, qui introduit un fanatisme dans des questions en apparence futiles ne tente rien de moins que de défier ce monde dominé par les classes moyennes dont l'égoïsme, la vulgarité et la brutalité monstrueuse sont étayés par une certitude sans faille de leur "bon droit" !


fernando pessoaFernando Pessoa, écrivain à succès post-mortem.

Le véritable dandy se voit dans une citadelle assiégée. la beauté du geste, de l'apparence, le sens aigu de la Forme, surtout lorsqu'ils suscitent la réprobation outragée du bourgeois, engagent un combat, voire un drame d'une importance et d'une violence extrême. Le style loin d'être un ornement, est l'ultime Bien. Ce beau que l'on défend est le secret de la bonté métaphysique. Lorsque les barbares de l'intérieur ont triomphé sur tous les fronts, le Style est l'arme dont la possession assure la possibilité d'un recours, d'une recouvrance... Ce fut le dandysme de ceux qui furent d'abord de grands poètes et de grands métaphysiciens, voire de grands historiographes comme Barbey d'Aurevilly. Ce dandysme ne se réduit pas à une singularité exacerbée, accordée au libéralisme bourgeois, dans le genre des créateurs de mode, mais s'aventure sur les voies, infiniment plus mystérieuses, d'une quête d'objectivité à travers le Masque, que l’œuvre de Fernando Pessoa réalisera dans ses ultimes conséquences.

jeudi 27 octobre 2011

Sono Sion - I Am Keiko (1997)

Sono Sion I Am Keiko
En 1997, le réalisateur nippon Sono Sion réalise I Am Keiko (Keiko Desukedo), après un hiatus de cinq ans au cours duquel il s'est investi dans le mouvement de poésie urbaine d'avant-garde Tokyo GAGAGA. C'est son premier long-métrage depuis The Room (1992). pour en savoir plus sur la biographie, lire cet entretien-fleuve réalisé en février 2010.

Sono Sion I Am KeikoPremier plan du film : Keiko Suzuki.

Sono Sion I Am KeikoHommage à la France ? Un paquet de Gauloises bleues traîne sur la table.

Pour qui a déjà les films comme Suicide Club (2001), Love Exposure (2008) ou Cold Fish (2010), il sera impossible de déceler la "patte" de Sono Sion. Proche de son premier court-métrage I Am Sono Sion ! (1985, dont voici un extrait dans lequel un Sono Sion hystérique se fait tondre le crâne), c'est-à-dire assez expérimental, I Am Keiko a la particularité de mettre en scène une seule actrice, Keiko Suzuki, une jeune fille cloîtrée dans son appartement et obsédée par le temps qui passe (il y a un réveil ou une horloge dans la plupart des plans). A la mort de son père, la jeune femme se met soudainement à enregistrer chaque minute de ses trois dernières semaines précédant son 22ème anniversaire.

Sono Sion I Am KeikoLe réveil : objet fétiche du film.

Sono Sion I Am KeikoUn appartement épuré.

Sono Sion I Am KeikoLèvres de Keiko. Quel jour étrange.

Sono Sion I Am KeikoJohnny Thunders chante : "Get off the phone".

Sono Sion I Am Keiko
Le travelling du film : Keiko dans la neige.

Le film consiste en une succession de plans fixes : un premier plan fixe de quatre minutes sur le visage, de face, de Keiko versant une larme ; puis un plan fixe de six minutes sur un réveil rouge, avec la voix de Keiko qui explique qu'elle est née le 8 décembre 1973 à 0:12 et qu'elle aura 22 ans dans trois semaines. Keiko compte à plusieurs reprises jusqu'à 60. I Am Keiko est le film parfait pour apprendre à compter jusqu'à 60 en japonais. Il ne se passe pas grand chose dans le film puisqu'il ne se passe pas grand chose dans la vie de Keiko. Les plans fixes s'accumulent. Pour rompre la monotonie, Sono Sion et en scène une semaine de Keiko en imaginant une parodie de journal TV dans lequel une Keiko déguisée raconte ses journées. L'avant-dernière scène est un travelling de plus de sept minutes dans lequel Keiko marche dans la neige, un parapluie rouge à la main. Le film se termine par le plan fixe du réveil rouge et le décompte de la fin du film.


Dans une parodie de journal TV, Keiko raconte un de ses journées.

lundi 20 juin 2011

FJ Ossang - Les 59 Jours (1999)

FJ Ossang 59 Jours Docteur Chance
En 1996, FJ Ossang, poète, musicien et cinéaste, part en Amérique latine (Chili, Argentine, Uruguay) tourner son troisième long-métrage, Docteur Chance, dans lequel l'ex-Clash Joe Strummer joue un second rôle. Le scénario : Angstel attend Zelda devant un cinéma où l’on projette l’Aurore de Murnau - mais Zelda ne vient pas. Il voit alors sa dernière chance s’évanouir. Tout lui devient insupportable – ses amours ratées, son talent littéraire gâché, et la conviction d’être devenu étranger à lui-même et au monde… C’est alors qu’il croise Ancetta, danseuse au ‘Wasted’. Lors du tournage de Docteur Chance, FJ Ossang tient un journal de voyage qui paraît en 1999 sous le titre 59 jours, un livre dont la couverture convoque immédiatement le futurisme russe, notamment l'artiste Lazar Lissitzky.

FJ Ossang docteur chance
FJ Ossang parsème son texte de références à l'Amérique des années 10-20, asile de nombreux artistes. Par exemple, dans ce extrait :

On a réglé son compte à Cravan dès l'Amérique, à Artaud juste après le Mexique, et Witkiewicz n'en a plus pour très longtemps entre Germanie et Russie, même s'il table encore sur une reconstitution du mirage australien de l’adolescence sous l'épreuve sacrée du Davamesk B2... L'usage des narcotiques est faussé. Dostoïevski, Junger, Ungern se débattent entre fosse et prophétie, texte et superstition, géographie et raison. Il n'y a plus d'Est ni d'Ouest, on le saura bientôt... Que l'Europe replonge en pire que 1915, on s'étonnera...

Des siècles passent entre-temps, et quand Gombrowicz se retourne depuis l'Argentine, on s'y est tous mis, d'une manière ou d'une autre, et ce n'est pas joli. Plus personne ne bouge quand on regarde - pas un qui moufte vrai, tant le baratin culturel s'étrangle, et on a beau défenestrer ses propres gosses, nada, nein, et zéro !

FJ Ossang docteur chance Joe StrummerSur le mur : une coupure de presse annonçant le combat de boxe
entre Jack Johnson et Arthur Cravan en 1916.

Autre moment savoureux des 59 jours, l'arrivée de FJ Ossang à Montevideo, capitale de l'Uruguay et ville de naissance du comte de Lautréamont (Isidore Ducasse), géniteur fou de Maldoror :

Le 28 au soir, on quitte l'Argentine pour l'Uruguay. La tempête lève durant la traversée. Le navire est presque vide. On entre à 60 à l'heure dans la fin du monde. Les cabinets dégouttent le vomissement des passagers. O vieil océan... Le poète ne ment pas. il prévient. les incrédules subissent. Pluie de typhon sur les vitres. L'exaltation me décapite. Je bondis par tous les bords figer une pluie d'atomes. Rien à faire. L'aventure est trop forte. impossible d'écrire. La peste rôde. Le comte aiguise ses plus longs ongles de métal. Les poux enragent dans les caves léprosées d'une antique forteresse garibaldienne. On entre chez Maldoror. On aperçoit des édifices à travers les rafales : Fritz Lang a reconstruit le port de Metropolis. Bourrasque passée au sodium. On entend des avions décoller pour Shangri-La. On vient d'égorger Rosas - la merde et le sang propagent leurs couleurs de mélange sur le Rio de la Plata. On arrive dans Montevideo...

Le temps d'un baiser sur la rampe ducassienne et on s'engouffre dans une voiture. impossible d'apercevoir la ville derrière la buée. On distingue la suffisance des palais, des murs en salpêtre inondé, le silence crépitant par l'orage - Gombrowicz songe aux envoûtés de Buenos Aires. Le Vigan referme sa cape de Sandeman dégoûté sur les banlieues de Tandil. Et Ducasse est royal ! On imagine Dracula passant le port de Brême à la dernière baie sud-américaine. Il décharge une fosse commune sur la plage.

Montevideo nous tend ses bras sombres de madone profanée par l'après-guerre. C'est la cité vampire qu'a rêvée l'océan. Dehors, il y a des platanes arrachés, des torrents éventrent les trottoirs, et toute la boue du Rio de la Plata étrangle un ciel criblé d'étoiles mortes. Nous sommes rendus. Quand on s'endort, John Lydon chante : "and there is energy..."

FJ Ossang Docteur ChanceJoe Strummer. Derrière lui, une photo de Roman Fedorovitch von Ungern-Sternberg,
surnommé le "baron sanglant".

Entretiens audio avec FJ Ossang :
- FJ Ossang, total poète, France Culture, Surpris par la nuit, 17 octobre 2003.
- FJ Ossang à propos de son film Dharma Guns, Radio Libertaire, 15 septembre 2010.

mercredi 8 juin 2011

Interview de Go Hirasawa sur l'Art Theatre Guild of Japan

Du 7 juin au 23 juillet 2011, la Maison de culture du Japon à Paris organise une rétrospective sur la maison de production Art Theatre Guild of Japan (ATG). Une occasion à ne pas manquer puisque toutes les projections sont gratuites. À ses débuts, l’ATG fonc­tionna comme une struc­ture de dis­tri­bu­tion à voca­tion euro­péenne et favo­risa la dif­fu­sion de films natio­naux clas­sés non commerciaux. Refuge des mal-aimés des grands stu­dios (Nagisa Ôshima, Shôhei Imamura, Kijû Yoshida, Masahiro Shinoda), hôte bien­veillant de talents hors nor­mes (Toshio Matsumoto, Shûji Terayama, Hiroshi Teshigara) et d’indé­pen­dants irré­duc­ti­bles (Shindô Kaneto, Susumu Hani, Akio Jissôji, Kazuo Kuroki), le sys­tème ATG (économie de moyen, par­tage des ris­ques avec les réa­li­sa­teurs-pro­duc­teurs, pri­mauté de l’art) fut un moment uni­que dans l’his­toire du cinéma mon­dial.

Logo de l'Art Theatre Guild of Japan (ATG).

Le critique Go Hirasawa, professeur d'histoire du cinéma à l'Université Meiji de Tokyo et co-auteur du récent livre Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte, revient sur l'histoire de l'ATG.

Comment êtes-vous devenu critique de cinéma et organisateur de rétrospectives du cinéma japonais d'après-guerre ?

A la fin des années 1990, j'étais étudiant en histoire du cinéma, et m'intéressais particulièrement au cinéma des années 60. Mon mémoire de fin d'études était consacré à Masao Adachi et Koji Wakamatsu. Grâce à ce mémoire, j'ai rencontré Masao Adachi et Koji Wakamatsu ainsi que Masao Matsuda (cinéaste, scénariste, acteur et activiste d'extrême-gauche). J'hésitais à continuer mes études mais lorsque j'ai terminé mon mémoire, Masao Adachi s'est fait expulsé du Liban vers le Japon en 2000, j'ai décidé de projeter ses films et d'éditer un livre sur lui. A l'époque, je ne savais pas comment organiser des projections de films et éditer des livres, j'ai tout appris sur le terrain. C'est ainsi que je suis entré dans le milieu du cinéma, en me spécialisant dans les films expérimentaux et politiques des années 1960. J'ai rencontré Roland Domenig et nous avons organisé à Vienne un premier cycle dédié à l'ATG. Nous avons été aidés par Inuhiko Yomota qui été mon professeur de faculté et qui bénéficie d'un bon réseau international dans le milieu du cinéma. Avec Inuhiko Yomota et d'autres critiques de cinéma, nous avons continué à réfléchir sur le cinéma des années 60-70, ce qui m'a permis plus tard d'enseigner à mon tour à l'Université. Depuis dix ans, mon temps se passe donc à monter des rétrospectives et éditer des livres de cinéma.

Il est mort après la guerre de Nagisa Oshima (1970).

Malgré la diversité des cinéastes qui ont réalisé des films grâce à l'ATG, peut-on trouver un dénominateur commun du style ATG ?

L'ATG a vu le jour en 1961 dans le but de promouvoir des films étrangers Art et Essai anti-commerciaux et de les distribuer au Japon. En 1968, l'ATG a décidé de produire ses propres films. On retrouve alors des réalisateurs qui ont déjà sorti des films dans des studios prestigieux comme Shochiku (Nagisa Oshima, Kiju Yoshida, Shinoda Masahiro) et qui rêvaient de réaliser des films qui n'avaient aucune chance de passer dans un grand studio. Même si ces réalisateurs venaient d'horizons différents, on retrouve la même envie qui est celle de réaliser des films anti-commerciaux. Bien sûr, les conceptions personnelles des réalisateurs sur les buts de l'ATG divergeaient. Par exemple, l'idée de Kiju Yoshida était de réaliser un film de qualité avec un très petit budget. Toshio Matsumoto et Shûji Terayama ne venaient pas du milieu du cinéma : Matsumoto venait des documentaires et des films éducatifs ; Terayama du théâtre. Le fait de se retrouver leur donnait une opportunité énorme. Le point commun de tout ce groupe était celui de créer une Nouvelle Vague.

Marginaux à l'époque, les films de l'ATG bénéficiaient-ils malgré tout d'une bonne distribution ?

En 1961, l'ATG possédait 10 salles de cinéma dans tout le Japon, plus la décennie avançait, moins l'ATG possédait de salles. Économiquement, ça ne flamboyait pas mais le contexte politique et social de l'époque poussaient le public à s'intéresser à un cinéma expérimental, donc l'ATG s'en sortait quand même. Le tournant a été la période 1972-74 où l'économie du cinéma Art et Essai a commencé à s'effondrer. L'ATG a donc rencontré des difficultés. A la fin des années 70, l'ATG s'est dirigé vers le cinéma sur 8 mm, avec des films de jeunesse tournés par des réalisateurs tout juste sortis de l'Université, dans le but de trouver un nouveau public.

Pour simplifier, on peut diviser l'histoire de l'ATG en quatre périodes : 1961-1968 : la distribution ; 1968-1974 : la production ; 1974-1977 : l'appel à de grands noms comme Shohei Imamura ou Kon Ichikawa ; enfin 1978-1984 : la volonté de changer radicalement de direction avec des films de jeunesse.

L'Extase des anges de Koji Wakamatsu (1972).

En 1972, L'Extase des anges de Koji Wakamatsu a provoqué un scandale. Que s'est-il passé ?

Même si l'ATG avait tendance à faire venir des artistes différents de TV ou du théâtre, Koji Wakamatsu était le premier à venir du cinéma érotique (pinku eiga). Il avait tendance à mettre en scène des sujets politiques provocateurs. A partir ds années 70, les mouvements politiques commençaient à s'affaiblir. Avec ce film, Koji Wakamatsu a essayé de provoquer et de ranimer les contestations des années 1968-69. Mais à cette époque, un autre mouvement d'extrême-gauche violent porté par l'Armée Rouge Unifiée commençait à émerger et à attaquer des camps militaires américains afin de voler des armes et commettre des actions terroristes urbaines. Avant la sortie d'Extase des anges en salles, une bombe a été posée dans le même poste de police de Shinjuku que celui qui explose dans le film, ce qui a crée un lien direct entre l'actualité et le cinéma. Cette utilisation de l'actualité a été critiquée par ceux qui estimaient que cela incitait au terrorisme. Également à la même période, on a découvert que des membres de l'Armée Rouge Unifiée s'étaient entretué au cours d'un entrainement militaire. Les cinq derniers membres vivants s'étaient réfugiés dans un chalet d'Asama en prenant la propriétaire en otage. Encerclés par la police, ils ont finalement étaient arrêtés au bout de neuf jours [ndla, Wakamatsu est revenu en détails sur ces événements tragiques en 2008 dans son film United Red Army]. Tous ces faits sordides ont été médiatisés pendant la projection d'Extase des anges, ce qui a décidé plusieurs salles de cinéma à refuser de projeter le film. Malgré tout, plusieurs personnes ont soutenu le film au nom de la liberté d'expression.

Cache-cache pastoral de Shûji Terayama (1974).

Que reste-t-il de l'esprit de l'ATG dans le cinéma japonais actuel ?

Pour faire simple, le cinéma japonais actuel n'existerait pas sans l'ATG, même si ce n'est pas une influence partagée et revendiquée par les réalisateurs ou producteurs d'aujourd'hui. Jusqu'au début des années 60, devenir un réalisateur revenait à signer un CDI chez un grand studio. Il y avait quelques mouvements de cinéma underground mais ces films ne passaient pas dans les salles de cinéma grand public. L'ATG a établit un système de distribution qui a donné un élan aux réalisateurs qui voulaient créer des films moins commerciaux. A l'ATG, la règle générale était que pour un budget de 80.000 euros, le réalisateur et l'ATG versaient chacun 40.000 euros. C'est toujours ce système qui perdure au Japon : un comité de réalisation réunit de l'argent pour tourner le film et un studio se contente de financer la distribution. D'une certaine façon, on peut dire que tous les films japonais aujourd'hui sont indépendants. Jusqu'à la naissance de l'ATG, les réalisateurs recevaient un salaire, c'était inimaginable de réaliser un grand film avec très peu de budget.

Que pensez-vous de ces trois réalisateurs japonais reconnus internationalement : Takashi Miike, Tetsuya Nakashima et Sono Sion ?

Les premiers films de Takashi Miike sont très intéressants, ce sont des œuvres expérimentales réalisées avec très peu de budget, mais aujourd'hui, ses films grand budget ne m'intéressent pas vraiment. De Tetsuya Nakashima, seul Kamikaze Girls m'intéresse. Dans le cas de Sono Sion, je m'intéresse surtout à ses premiers films tournés en 8 mm, et à Love Exposure, sorti en 2008. Parmi les trois réalisateurs cités, Sono Sion est celui qui est le plus dans la lignée de l'ATG. Mais je m'interdis d'analyser le cinéma contemporain. Mon intérêt est d'analyser ce qui s'est passé autrefois pour mettre en lumière le cinéma contemporain. Il y a bien sûr des œuvres que j'apprécie, mais je préfère garder une certaine distance.

PS : remerciements à Aya Soejima pour la traduction.

vendredi 13 mai 2011

Patrick Yau - Expect the Unexpected (1998)



Un film chinois. Hong-Kongais faut-il préciser, car en 1998 le litige entre Hong-Kong et la Chine était à son climax. A cette époque politique charnière pour l'empire du milieu, un dilemme se posa pour les producteur de cinéma. Partir aux États-Unis gagner de l'argent et faire des films de merde (John Woo) ou rester en Chine et développer un cinéma national avec un budget limité mais des idées plein la tête. Johnnie To, le Jean-Pierre Melville aux yeux bridés, en imperméable et en ray-ban, n'a pas réfléchi longtemps. Il a choisi de rester en Chine et de fonder en 1997 sa propre maison de production, Milky Way. A raison, puisqu'en 1999, Johnnie To connait un succès international avec The Mission, une bombe de fraicheur salutaire. Jusqu'à maintenant (2011), Johnnie To a réalisé des chefs-d’œuvre incontestables dont Breaking News (2004) et Exilé (2006). Ce sont deux seuls exemples mais la liste est en cours. To est un metteur en scène imparable.



Donc Johnnie To choisit de rester en Chine. Expect the Unexpected est produit par Johnnie To mais est réalisé par Patrick Yau, un autre orfèvre du polar chinois hautement influencé par Jean-Pierre Melville mais qui dépasse le Melville pour porter l'action en milieu urbain chinois (donc très dense). Au héros solitaire et mélancolique melvillien succède le triadeux faussement altruiste et adepte de la gâchette hasardeuse (AK47 pour ton voisin). Un genre de polar qui connait son âge d'or depuis dix ans, quand on s'est rendu compte que Hong-Kong et Johnnie étaient les seuls inventeurs du polar actuel. En France, on s'en fout encore moyennement mais Johnnie To embauche quand même des acteurs français (belges ?) comme Johnny Halliday.



J'ai lu ça et là qu'Expect the Unexpected, à cause de son dénouement étonnant, était une métaphore de la fin de Hong-Kong et de la suprématie de la Chine. Il faudrait m'expliquer. Comme le tire du film l'annonce, la fin du film est inattendue, c'est pourquoi je ne la dévoilerai pas. En revanche, donner une portée politique à ce film est une fraude ultime. En quoi ce film serait plus politique que The Mission ou Breaking News, et tant d'autres films de Johnnie To (et de Patrick Yau) que j'ai tous vus ? Il y a comme une sorte de chasse aux sorcières aux cinéastes chinois qui vient des occidentaux et qui est insupportable. Que Johnnie To ou Patrick Yau réalisent un meilleur film que Luc Besson (avec un budget moindre) me paraît normal (cf Banlieue 13). C'est une question de talent.


Peu importe, Johnnie To fait partie du jury de l'auto-célébration mondaine et financière du Festival de Cannes. Mais c'est trop facile de taper sur l'ambulance. Quand Sono Sion aura la Palme d'Or, j’applaudirai. Pas avant.

vendredi 22 avril 2011

Takashi Miike - N-Girls vs Vampires (1999)


En 1999, Takashi Miike, qui commence à se faire un nom dans le cinéma nippon, réalise pour la télévision le film en deux parties (200 minutes au total) Tennen shôjo Man next: Yokohama hyaku-ya hen, soit, littéralement, Le prochain mannequin féminin : 100 nuits à Yokohama mais exploité aux États-Unis sous le titre : N-Girls vs Vampires.


La mignonne Ayana Sakai, héroïne du film et adepte de la bagarre.

Situons d'abord la carrière de Takashi Miike à l'époque de ce film-TV. En 1997, l'influent magazine Times place le film de yakuza Fudoh parmi sa liste des dix meilleurs films de l'année. En 1998, Miike réalise peut-être son meilleur film, The Bird People in China, ainsi que deux très bons films : Blues Harp et Young Thugs : Nostalgia. En 1999, c'est l'année de Ley Lines (autre très bon film de yakuza), de Silver (un film TV mélangeant le catch féminin à l'univers de Russ Meyer) et Dead or Alive (le film aux scènes d'ouverture et de clôture les plus folles et mémorables de l'histoire du cinéma). Cette profusion de productions, pour le cinéma ou la télévision, est symptomatique de Takashi Miike, stakhanoviste de la pellicule qui tourne tout et n'importe quoi, y compris les commandes les plus foireuses. Commande foireuse, c'est bien le cas de N-Girls vs Vampires !


Il est beaucoup question de Dieu dans N-Girls vs Vampires.

Production TV signifie faible budget, acteurs non professionnels et temps de tournage réduit. Pour un film de 3h30, c'est bien le comble. Toutes ces restrictions se ressentent à la vision de N-Girls vs Vampires : les actrices, certes belles, jouent très approximativement. Surtout, le scénario est mal exploité et destiné, certes, à des adolescents (quelques années avant Twilight). A Yokohama, des lycéennes sont confrontées à une société de mannequinat, Saint, qui est en fait une organisation de vampires misogynes qui vise à la mort de toutes les femmes et à l'instauration du pouvoir vampire sur le monde entier ! Une idée de départ très funky qui aurait pû donner lieu à un film très subversif mais qui tombe dans le banal, production TV oblige. A part deux ou trois scènes furtives dignes de l'univers de Miike, rien ne peut faire penser que nous sommes devant un film de Takashi Miike.

Yokohama selon Takashi Miike.

Amours fleuries.

En 2000, Takashi Miike réalisera, pour la télévision, une série en six épisodes plus ambitieuse : MPD Psycho. Ce sera également l'année d'Audition (carton international justifié), Dead or Alive 2 et The City of Lost Souls. Un bon cru, donc.


Scène de baston entre lycéennes de N-Girls vs Vampires.

mardi 19 avril 2011

Eric Rohmer par Jean Parvulesco

Le 1er février 2010, quelques jours après la mort d'Éric Rohmer, le Spectacle du Monde a publié un entretien entre Arnaud Guyot-Jeannin et Jean Parvulesco. Ce dernier, grand ami du cinéaste, est même apparu dans trois de ses films : l'Amour l'après-midi (1972), les Nuits de la pleine lune (1984) et l'Arbre, le maire et la médiathèque (1992). On peut également de nombreux passages sur Éric Rohmer dans les livres de Parvulesco, notamment dans Un retour en Colchide. Voici donc des extraits du témoignage de Jean Parvulesco un des grands cinéastes français du 20ème siècle.

Éric Rohmer, les Amours d'Astrée et de Céladon (2007).

Dans quelles conditions avez-vous fait la connaissance d'Éric Rohmer ?

Je l'ai rencontré pour la première fois il y a tout juste soixante ans, exactement le 15 janvier 1950. C'était au Carrefour, un café de Saint-Germain-des-Prés, aujourd'hui disparu mais qui a eu son heure de gloire. Je lui ai été présenté par Jean-Luc Godard, dont je suivais alors les cours de filmologie à la Sorbonne. Je n'étais, à cette époque, qu'un véritable vaurien, sans foi ni loi, une sorte de psychopathe social. Éric Rohmer enseignait à Vierzon et vivait à Paris, rue Victor-Cousin. Il présidait déjà le ciné-club du Quartier latin, tout en assurant la direction de la Gazette du cinéma. Je peux dire aujourd'hui que cette rencontre, qui allait inaugurer une amitié irréductible, substantielle et ininterrompue de soixante ans, eut quelque chose de fulgurant, une sorte de fatalité préconçue.


Les films de Rohmer laissent poindre les valeurs auxquelles il était attaché. Ainsi, dans Perceval le Gallois (1978), ne souhaitait-il pas réhabiliter les grandes valeurs religieuses et aristocratiques françaises et européennes ?

Éric Rohmer était un ami de longue date de Pierre Boutang, avec qui il avait fait l'École normale supérieure, et dont il partageait - assez confidentiellement, il est vrai - les choix existentiels et les positions politiques. Avec Perceval le Gallois, que d'aucuns tiennent pour son film le plus important, Rohmer réussit à retrouver l'atmosphère profondément mystique du Moyen Age occidental, conçu comme une période de grâce agissante, d'élévation spirituelle - inconcevable de nos jours - et de vertigineuse approche du sacré. Je suis persuadé qu'Éric Rohmer a vécu toute sa vie plongé dans l'atmosphère spirituellement ardente dont il avait dévoilé le mystère intime dans son Perceval. D'où une certaine hostilité, tantôt ouverte, tantôt sournoise, d'une partie des milieux du cinéma. Et c'est un vrai miracle qu'il ait pu, malgré cela, accomplir la carrière qui fut la sienne.

Comment Rohmer vous a-t-il dirigé ?

Il me demandait toujours d'« être exclusivement [moi-même] », de « ne pas essayer de jouer ». Dans l'Arbre, le maire et la médiathèque, il ne m'avait donné aucune indication sur le texte à dire, voulant simplement que je dise ce que j'estimais être le plus de circonstance dans une conversation matinale à Saint-Germain-des-Prés, chez Lipp, avec François-Marie Banier assis devant moi, près de la fenêtre. Le courant était instantanément passé, sous l'influence magnétique d'Éric Rohmer.


En résumé, comment décririez-vous sa vision du monde et du cinéma ?

Je crois que cette vision est exprimée dans sa plénitude dans ses trois derniers grands films, l'Anglaise et le Duc (2001), Triple agent (2004) et les Amours d'Astrée et de Céladon (2007), qui constituent le sommet de son œuvre. Avec l'Anglaise et le Duc, il a procédé à un mystérieux processus de réincarnation de l'aventureuse et fascinante Grace Elliott, agent secret de la cour de Saint-James au milieu des tourbillons sanglants de la Révolution. Maîtresse de l'ignoble Philippe Égalité et protégée par Robespierre, Grace Elliott est parvenue à traverser indemne l'horreur absolue de la fin d'une certaine conception aristocratique de la vie et de l'histoire françaises. Par un aventureux dédoublement existentiel, Eric Rohmer a réussi à la faire littéralement se réincarner dans le corps de l'actrice, Lucy Russell. Davantage qu'à une simple interprétation - si brillante fût-elle -, cette dernière s'est livrée à une véritable réincarnation métapsychique du personnage de Grace Elliott. Ce film relève, en fait, davantage de la métempsychose active que de la mise en scène.

Avec Triple agent, Eric Rohmer a su transfigurer les origines occultes du pacte germano-soviétique scellés par les accords Ribbentrop-Molotov. La mystérieuse ambiguïté de ce couple équivoque s'il en fut se répercute admirablement dans les méandres de l'action du film.

Enfin, avec les Amours d'Astrée et de Céladon, Rohmer est parvenu à retrouver les origines transcendantales, « divines », de la future civilisation européenne grand-continentale, une civilisation fondée sur le mystère ardent de l'« absolu amour » et explicitement définie à travers le discours du druide, dont la prophétie constitue l'axe même de cette œuvre testamentaire. Car ce druide prophétique n'est autre que Rohmer lui-même. Ce film exprime aussi une certaine quête forestière - la forêt en tant qu'« ouvert sacré de l'être » en terme heideggerien -, qui s'avérera à l'épreuve comme étant l'horizon même de la puissance créatrice d'Éric Rohmer et de son propre destin.

Lire également :

- Yves Adrien et Jean Parvulesco
- Jean Parvulesco répond à Olivier Germain-Thomas
- Parvulesco, Douguine et l'empire eurasiatique