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lundi 26 décembre 2016

Xenophon, l'Armée Rouge Japonaise et le cinéma d'avant-garde

Le cinéma révolutionnaire d’extrême gauche japonais de la fin des années 60, incarné par Koji Wakamatsu et Masao Adachi, ainsi que l’activisme terroriste de l’Armée Rouge Japonaise, suscitent depuis quelques mois un regain d’intérêt : en plus de rétrospectives et de livres consacrés à Koji Wakamatsu et Masao Adachi, on constate la sortie de trois documentaires : Children of the Revolution de Shane O’Sullivan, Il se peut que la beauté ait renforcé notre résolution – Masoa Adachi de Philippe Grandrieux, et enfin, L’Anabase de May et Fusako Shigenobu, Masao Adachi, et 27 années sans images d’Éric Baudelaire, qui nous a accordé un entretien. Retour sur ce mouvement politique méconnu en France.


Du Japon à la Palestine... des manifestations étudiantes au terrorisme international


Revenons d’abord sur quelques points historiques afin d’expliquer l’essor de l’Armée Rouge Japonaise , racontée en détails par Michael Prazan dans le livre Les Fanatiques, histoire de l’Armée Rouge Japonaise. En avril 1968, plus de 200 universités se mettent en grève après la découverte d’un scandale financier à Nichidai, l’université la plus défavorisée de Tokyo. Dans un contexte politique particulièrement violent où des étudiants nationalistes et d’extrême gauche contestent le renouvellement du Traité Mutuel de Sécurité Etats-Unis-Japon (AMPO) ainsi que l’engagement du pays du soleil levant dans la guerre du Vietnam, les manifestations tournent en affrontements entre les étudiants et les forces de l’ordre. Dès 1969, le mouvement se radicalise avec la création de la Faction Armée Rouge, une armée clandestine qui n’hésite pas à commettre des attentats contre la police et fomenter un attentat – déjoué – contre le Premier ministre japonais. Le 31 mars 1970, neuf membres de la Faction Armée Rouge détournent un avion de la Japan Airlines vers la Corée du Nord.

En 1971, la Faction Armée Rouge se sépare en deux branches : l’Armée Rouge Unifiée et l’Armée Rouge Japonaise (ARJ). L’Armée Rouge Unifiée, dans une descente aux enfers mise en scène en 2008 par Koji Wakamatsu dans United Red Army, ne fera pas long feu. A l’occasion d’un camp de formation militaire, 14 membres de l’Armée Rouge Unifiée (dont une femme enceinte de huit mois) sont battus et torturés à mort par leurs camarades lors de séances d’autocritiques. Cette dérive morbide et grotesque se terminera par la prise d’otage d’une aubergiste par cinq membres de l’Armée Rouge Unifiée, retransmise en direct à la télévision. Bilan : neuf jours de prise d’otage et trois morts (deux policiers et un civil). Au Japon, cette histoire tragique met fin à l’activisme terroriste d’extrême gauche.

United Red Army de Koji Wakamatsu

Au même moment, Fusako Shigenobu et la douzaine de membres de l’ARJ sont au Liban, dans l’intention d’internationaliser son mouvement et de participer à la libération du peuple palestinien de l’oppression israélienne. L’ARJ se lie au Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), une organisation marxiste créée par George Abache. Parmi les actions perpétrées par l’ARJ, on peut citer l’attentat de l’aéroport Lod de Tel Aviv le 31 mai 1972 (26 morts), la prise d’otages de l’ambassade de France à La Haye en 1974, et l’attentat à la voiture piégée devant l’ambassade des États-Unis à Naples le 14 avril 1988 (5 morts). Le 8 novembre 2000, Fusako Shigenobu est arrêtée à Osaka et condamnée à vingt ans de prison pour falsification de passeports et tentative d’homicide involontaire pour l’organisation de l’occupation de l’ambassade de France à La Haye. L’ARJ est officiellement dissoute. Voilà pour le volet politique et militaire de l’histoire.

Les vies secrètes de Masao Adachi et May Shigenobu


L’histoire de l’ARJ est liée à celle du cinéma indépendant et contestataire de la fin des années 60. Masao Adachi personnifie à lui seul ce lien entre cinéma et action directe. Après avoir réalisé des films expérimentaux, il rencontre le réalisateur et producteur Koji Wakamatsu, pour lequel il tourne des détournements de films documentaires médicaux (Abortion et Birth Control Revolution) et des films politiques érotico-anarchistes (Sex Game et Female Student Guerilla). Il signe également les scenarii de plusieurs classiques de Wakamatsu dont Quand l’embryon part braconner (interdit au moins de 18 ans lors de sa ressortie en France en 2007) et Les Anges violés. Il joue également un second rôle dans La Pendaison de Nagisa Oshima (qui n’a pas encore réalisé L’Empire des sens).

Armée Rouge / FPLP : déclaration de guerre mondiale de Masao Adachi et Koji Wakamatsu

En 1971, Koji Wakamatsu, Masao Adachi, Nagisa Oshima et Kiju Yoshida (autre cinéaste d’extrême avant-garde) sont invités au Festival de Cannes. Avant de retourner au Japon, Wakamatsu et Adachi se rendent au Liban dans le but de filmer des résistants palestiniens. Ils font alors la connaissance de Fusako Shigenobu qui les présente à des représentants du FPLP dont l’écrivain Ghassan Kanafani et Leila Khaled. Après plusieurs semaines au Liban, en Syrie et en Jordanie, Wakamatsu et Adachi retournent au Japon pour monter le documentaire de propagande Armée Rouge / FPLP : déclaration de guerre mondiale. Il s’agit du dernier film d’Adachi jusqu’en 2007. En effet, en 1974, celui-ci retourne à Beyrouth pour filmer une suite à son film de propagande mais devient finalement membre à part entière de l’ARJ. Il vivra dans la clandestinité jusqu’à son arrestation au Liban en 1997 et son extradition au Japon en 2000. Emprisonné pour falsification de passeports, il est libéré au bout de 18 mois. En décembre 2010, la Cinémathèque française a organisé une rétrospective de ses films. Ne pouvant quitter le Japon – le gouvernement le lui refuse – Adachi s’est adressé au public français dans une vidéo (voir ci, de la 37è à 52è minute).

Une seconde personne a vécu dans la clandestinité pendant 27 ans : May Shigenobu, la fille de Fusako, née le 1er mars 1973 au Liban. En 2001, après l’arrestation de sa mère au Japon, May devient officiellement japonaise. En 2002, elle publie une autobiographie : De la Palestine au pays des cerisiers : 28 années avec ma mère, malheureusement seulement disponible en japonais. Interrogée en octobre dernier par la BBC, elle s’exprime sur sa vie clandestine au Moyen-Orient. Elle travaille actuellement comme commentateur politique, journaliste et spécialiste du Moyen-Orient pour la chaîne de télévision, Asahi Newstar. En 2010, elle apparaît dans le documentaire de Shane O’Sullivan, Children of the Revolution, consacré à deux personnalités du terrorisme des années 70 : Ulrike Meinhof et Fusako Shigenobu.

Fusako et May Shigenobu dans les années 1970

Masao Adachi et May Shigenobu sont les deux protagonistes du film d’Eric Baudelaire, L’Anabase de May et Fusako Shigenobu, Masao Adachi, et 27 années sans images.

Xenophon, Eric Baudelaire et l'anabase


Anabase est le nom donné depuis Xenophon au retour difficile, voire erratique, vers chez soi. Un terme approprié pour Masao Adachi, Fusako et May Shigenobu, qui sont donc « revenus » au Japon après 27 ans de clandestinité. L’Anabase d’Éric Baudelaire est une exposition en trois parties qui comprend une série d’affiches en monochrome noir (des portraits des membres de l’ARJ, des photographies d’enfance de May et des images extraites des films de Masao Adachi autour de la notion de la révolution) ; un catalogue établissant la chronologie de l’ARJ et expliquant la démarche d’Éric Baudelaire (disponible ici) ; et enfin un film de 66 minutes. Dans le catalogue de l’exposition, Jean-Pierre Rehm commente : « tournées en Super 8 mm, et comme dans la veine du fukeiron, des vues de Tokyo et de Beyrouth aujourd’hui se mêlent à quelques images d’archives, de télévision, à des extraits de films, pour dérouler le décor sur lequel les voix de May et d’Adachi vont faire remonter leur mémoire. Il y est question de vie quotidienne, d’être une petite fille dans la clandestinité, d’exil, de politique, de cinéma, et de leurs rapports fascinés. Pas une enquête, une anamnèse morcelée ».



Éric Baudelaire nous explique ici sa démarche.

La genèse du projet


« En 2008, j’étais pensionnaire à la villa Kujuyama à Kyoto. J’ai regardé de près l’histoire de la gauche japonaise, le mouvement étudiant contestataire, qui a eu une grande ampleur dans les années 1968-69. J’ai trouvé intéressante la manière dont ce mouvement s’est plus ou moins autodétruit suite à la décision d’entrer en clandestinité. J’ai ainsi découvert l’histoire de Fusako Shigenobu et son curieux départ pour le Moyen-Orient. En faisant des recherches, j’ai appris que Fusako avait eu une fille, May. J’ai commencé une série d’entretiens avec elle sans trop savoir où on irait. Deux ans plus tard, après avoir vu les films de Masao Adachi, j’ai compris l’importance de celui-ci en tant que scénariste, réalisateur et militant politique. Il y avait quelque chose à faire autour de ces deux histoires ».

Le fukeiron ou la « théorie du paysage »


« Je me suis intéressé au fukeiron, la « théorie du paysage », issue du film AKA Serial Killer, tourné en 1969 par un collectif de réalisateurs dont Masao Adachi, à la suite d’un fait divers : Norio Nayagama, un jeune homme de 19 ans, avait volé une arme dans une base militaire américaine et avait tué quatre personnes. Pour comprendre l’histoire de ce tueur, ils ont commencé à faire une série de repérages en filmant les lieux dans lesquels cet homme avait vécu de sa naissance à son arrestation. En filmant ces paysages, ils ont compris que ces repérages étaient le film lui-même. D’où la théorie qui veut que les structures du pouvoir se dissimulent dans les paysages et conditionnent les gestes des hommes. Après 1969, cette théorie n’a vraiment jamais utilisé. Adachi et Wakamatsu sont partis à Beyrouth en 1971 avec l’idée de faire un film autour de la théorie du paysage mais très rapidement leur film est devenu un documentaire de propagande ».

« J’aimais bien l’idée de réactiver cette théorie près de 40 ans plus tard pour la retourner sur son auteur, pour comprendre l’itinéraire de Masao Adachi, de May Shigenobu et de l’Armée Rouge Japonaise, en allant au Japon et à Beyrouth, dans les lieux où ils ont agi ».

La rencontre avec Masao Adachi


« Quand j’ai contacté Masao Adachi pour savoir s’il participerait au film, il m’a imposé une condition : que je filme certaines images pour lui lorsque je serai au Liban. Si Adachi me demande cela, c’est qu’il a l’idée que ces images remplaceront en quelque sorte celles qu’il a tournées (200 heures de pellicules) dans les années 70 et qui ont disparu dans un bombardement en 1982. Dans le dispositif de mon film, on comprend que certaines images qu’on voit sont des images de fukeiron d’Adachi qu’il m’a demandé de filmer. Quelque chose se joue entre le sujet et l’auteur du documentaire. Il y a une mise en abîme de la question de l’auteur à l’intérieur même du film ».

[Article initialement publié le 3 janvier 2012]

mercredi 21 novembre 2012

Masao Adachi et le bus de la révolution (écrits sur le cinéma, la guérilla et l'avant-garde)

Les éditions Rouge Profond viennent de publier la première monographie française consacrée au réalisateur japonais Masao Adachi. Le titre est savoureux : Le Bus de la révolution passera bientôt près de chez toi. Écrits sur le cinéma, la guérilla et l'avant-garde (1963-2010). On y trouve des textes autobiographiques, critiques et théoriques sur le cinéma d'avant-garde et révolutionnaire des années 60. Rappelons que Masao Adachi est le réalisateur de treize films dont Sex Game et Female Student Guerilla. Il a également joué l'acteur pour Nagisa Oshima et a écrit pas moins de 23 scénario pour Koji Wakamatsu entre 1966 et 1972. On peut citer le désormais classique Quand l'embryon part braconner et La Femme qui voulait mourir.

Masao Adachi sur le tournage de Le Bol en 1961.

De formation universitaire, Masao Adachi aime manier le concept et la théorie dans ses écrits sur le cinéma. C'est parfois un peu trop au sérieux, trop universitaire. Malgré tout, on apprend beaucoup de choses sur l'avant-garde japonaise des années 60, l'effervescence du milieu cinématographique. Au début des années 70, Masao Adachi décide prolonger la révolution du cinéma par la révolution terroriste en rejoignant le Front populaire de libération de la Palestine. Il s'en explique clairement dans de longs textes.

Pour les moins familiers de l'oeuvre de Masao Adachi, voici un extrait de sa "lettre au spectateurs français", rédigée à l'occasion de la rétrospective de son œuvre à la Cinémathèque française en 2010.

Titres des films de Masao Adachi.
Lorsque j'étais étudiant, la seule école où l'on pouvait étudier le cinéma était le département de cinéma à l'Université Nihon. Il commençait à y avoir des écoles qui enseignaient le technique. Mais moi, je suis allé à la fac. Cette Université étais alors une sorte de repaire d'étudiants passionnés. Nous étions tous fascinés par le mouvement surréaliste, certains d'entre nous appartenaient à des groupes néo-dada. En fréquentant ces camarades, j'ai été très influencé par le surréalisme, je l'ai même considéré comme le plus important courant de pensée à m'avoir construit. Ma conception théorique et ma conception pratique du cinéma sont toute deux ancrées dans ce mouvement.

Au sortir de l'université, la plupart ont commencé à travailler. Après avoir réalisé Le Bol et Vagin Clos, j'ai travaillé dans le but de ressembler le budget nécessaire afin de tourner les films qu'on voulait faire notamment dans des productions de spots publicitaires ou des documentaires. Bien sûr que ces expériences étaient intéressantes, mais j'avais toujours en tête de gagner de l'argent pour financer nos propres films.

Image de Galaxy (1967).
Par la suite, j'ai créé avec mes aînés le Van Institute for Cinematic Science, dont le nom paraît un peu austère. Nous y avons approfondi nos idées et y avons débattu. Pendant ce temps-là, le commerce du cinéma continuait d'évoluer. Du coup, nous aussi, il fallait s'y mettre pour de bon. Alors, j'ai frappé à la porte de Wakamatsu qui avait présenté Les Secrets derrière le mur au Festival de Berlin. Le film fut traité de honte nationale ! Pour lui, j'ai écrit de nombreux scénarios. J'ai aussi réalisé quelques films à petit budget, toujours dans le champs du cinéma pink. J'ai également travaillé avec Nagisa Oshima, un ami avec qui je buvais souvent dans les bars. Il m'a proposé de collaborer avec lui. C'était une époque plus simple, les réalisateurs pouvaient facilement s'entraider s'ils s'entendaient bien. C'est ce que je pense avec le recul. Je parle souvent du "cinéma comme mouvement", et non du cinéma d'auteur.

Après le mouvement néo-dada, les échanges avec des artistes et des auteurs m'ont énormément enrichi. ils m'ont beaucoup appris. Beaucoup d'amis m'ont permis de réfléchir à quel film je devrais faire et comment je devrais le faire. Ensemble, nous pensions que s'il y avait de moins en moins de films intéressants, c'était dû au déclin de la critique du cinéma. C'est ainsi que nous nous sommes intéressés à la critique cinématographique : il était temps de créer un lieu où l'on pouvait débattre des œuvres, pas juste pour les présenter ni donner nos impressions. Alors, nous avons publié une revue intitulée Critique cinématographique.

Image de Gushing Prayer (1970)
Puis, j'ai réalisé A.k.a Serial Killer. Plus tard j'ai développé la "théorie du paysage". Ma vie après cette période attire souvent plus d'attention. Mais c'est le même élan qui, après mon passage au Festival de Cannes avec Wakamatsu, m'a poussé à me rendre en Palestine pour voir la réalité de la lutte pour la libération. Avec des images tournées à cette occasion, nous avons réalisé Armée rouge/FPLP : Déclaration de guerre mondiale. Jusqu'alors je filmais des paysages selon ma "théorie du paysage", mais je voulais développer cette théorie en allant voir concrètement le paysage que je montrais. C'était ça, ma motivation. Voilà, en bref, mon parcours.

Ensuite, pendant des années, je suis resté avec des guérilleros palestiniens. C'était donc après trente-cinq ans d'absence que j'ai réalisé Prisonnier/Terroriste. Pour faire ce film, j'avais l'envie d'aller plus loin que Armée rouge/FPLP : Déclaration de guerre mondiale, qui avait plutôt la forme d'un documentaire journalistique, et de faire rebondir la "théorie du paysage". Moi-même j'ai été guérillero pendant de longues années. Je voulais faire face à cette réalité et en faire un film. C'est le thème du film. Voilà le chemin qui m'a mené jusqu'à aujourd'hui.

mercredi 17 octobre 2012

Koji Wakamatsu est mort (1936-2012)

Alors qu'il venait d'être élu "réalisateur asiatique de l'année" au Festival international du film de Busan, en Corée du Sud, Koji Wakamatsu vient de mourir à Tokyo, après avoir été percuté par un taxi. C'est un des réalisateurs les plus importants du Japon (et du reste du monde) qui s'éteint. très prolifique dans les années 1960-70, Koji Wakamatsu continuait de tourner et avait retrouvé une nouvelle vitalité ces dernières années.

Une des dernières photos de Koji Wakamatsu, au Festival de Busan.

En 2012, pas moins de trois films sont sortis dont Le Jour où Mishima a choisi son destin. En France, United Red Army, son film sur l'Armée Rouge Japonaise, avait connu un certain retentissement médiatique, alors qu'en 2007, son classique des années 60, Quand l'embryon part braconner, film sadien par excellence, avait été interdit au moins de 18 ans. La Cinémathèque française lui avait consacré une rétrospective en 2010. Cette même année, une première monographie en français avait été publiée : Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte (éditions IMHO).

 Image de La Vierge violente (1968)

Plusieurs billets sur koji Wakamatsu ont été écrits ici.

Critiques de films :

- Secrets Behind The Walls (1965)
- Quand l'embryon part braconner (1966)
- Season of Terror (1969)
- La Femme qui voulait mourir (1970)
- Serial Rapist (1978)

Interview de Koji Wakamatsu en 1970

Autour de Koji Wakamatsu :

- Sex Game de Masao Adachi (1968)
- Interview de Go Hirasawa sur l'Art Theatre Guild of Japan
Xenophon, l’Armée Rouge Japonaise et le cinéma d’avant-garde

mercredi 8 juin 2011

Interview de Go Hirasawa sur l'Art Theatre Guild of Japan

Du 7 juin au 23 juillet 2011, la Maison de culture du Japon à Paris organise une rétrospective sur la maison de production Art Theatre Guild of Japan (ATG). Une occasion à ne pas manquer puisque toutes les projections sont gratuites. À ses débuts, l’ATG fonc­tionna comme une struc­ture de dis­tri­bu­tion à voca­tion euro­péenne et favo­risa la dif­fu­sion de films natio­naux clas­sés non commerciaux. Refuge des mal-aimés des grands stu­dios (Nagisa Ôshima, Shôhei Imamura, Kijû Yoshida, Masahiro Shinoda), hôte bien­veillant de talents hors nor­mes (Toshio Matsumoto, Shûji Terayama, Hiroshi Teshigara) et d’indé­pen­dants irré­duc­ti­bles (Shindô Kaneto, Susumu Hani, Akio Jissôji, Kazuo Kuroki), le sys­tème ATG (économie de moyen, par­tage des ris­ques avec les réa­li­sa­teurs-pro­duc­teurs, pri­mauté de l’art) fut un moment uni­que dans l’his­toire du cinéma mon­dial.

Logo de l'Art Theatre Guild of Japan (ATG).

Le critique Go Hirasawa, professeur d'histoire du cinéma à l'Université Meiji de Tokyo et co-auteur du récent livre Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte, revient sur l'histoire de l'ATG.

Comment êtes-vous devenu critique de cinéma et organisateur de rétrospectives du cinéma japonais d'après-guerre ?

A la fin des années 1990, j'étais étudiant en histoire du cinéma, et m'intéressais particulièrement au cinéma des années 60. Mon mémoire de fin d'études était consacré à Masao Adachi et Koji Wakamatsu. Grâce à ce mémoire, j'ai rencontré Masao Adachi et Koji Wakamatsu ainsi que Masao Matsuda (cinéaste, scénariste, acteur et activiste d'extrême-gauche). J'hésitais à continuer mes études mais lorsque j'ai terminé mon mémoire, Masao Adachi s'est fait expulsé du Liban vers le Japon en 2000, j'ai décidé de projeter ses films et d'éditer un livre sur lui. A l'époque, je ne savais pas comment organiser des projections de films et éditer des livres, j'ai tout appris sur le terrain. C'est ainsi que je suis entré dans le milieu du cinéma, en me spécialisant dans les films expérimentaux et politiques des années 1960. J'ai rencontré Roland Domenig et nous avons organisé à Vienne un premier cycle dédié à l'ATG. Nous avons été aidés par Inuhiko Yomota qui été mon professeur de faculté et qui bénéficie d'un bon réseau international dans le milieu du cinéma. Avec Inuhiko Yomota et d'autres critiques de cinéma, nous avons continué à réfléchir sur le cinéma des années 60-70, ce qui m'a permis plus tard d'enseigner à mon tour à l'Université. Depuis dix ans, mon temps se passe donc à monter des rétrospectives et éditer des livres de cinéma.

Il est mort après la guerre de Nagisa Oshima (1970).

Malgré la diversité des cinéastes qui ont réalisé des films grâce à l'ATG, peut-on trouver un dénominateur commun du style ATG ?

L'ATG a vu le jour en 1961 dans le but de promouvoir des films étrangers Art et Essai anti-commerciaux et de les distribuer au Japon. En 1968, l'ATG a décidé de produire ses propres films. On retrouve alors des réalisateurs qui ont déjà sorti des films dans des studios prestigieux comme Shochiku (Nagisa Oshima, Kiju Yoshida, Shinoda Masahiro) et qui rêvaient de réaliser des films qui n'avaient aucune chance de passer dans un grand studio. Même si ces réalisateurs venaient d'horizons différents, on retrouve la même envie qui est celle de réaliser des films anti-commerciaux. Bien sûr, les conceptions personnelles des réalisateurs sur les buts de l'ATG divergeaient. Par exemple, l'idée de Kiju Yoshida était de réaliser un film de qualité avec un très petit budget. Toshio Matsumoto et Shûji Terayama ne venaient pas du milieu du cinéma : Matsumoto venait des documentaires et des films éducatifs ; Terayama du théâtre. Le fait de se retrouver leur donnait une opportunité énorme. Le point commun de tout ce groupe était celui de créer une Nouvelle Vague.

Marginaux à l'époque, les films de l'ATG bénéficiaient-ils malgré tout d'une bonne distribution ?

En 1961, l'ATG possédait 10 salles de cinéma dans tout le Japon, plus la décennie avançait, moins l'ATG possédait de salles. Économiquement, ça ne flamboyait pas mais le contexte politique et social de l'époque poussaient le public à s'intéresser à un cinéma expérimental, donc l'ATG s'en sortait quand même. Le tournant a été la période 1972-74 où l'économie du cinéma Art et Essai a commencé à s'effondrer. L'ATG a donc rencontré des difficultés. A la fin des années 70, l'ATG s'est dirigé vers le cinéma sur 8 mm, avec des films de jeunesse tournés par des réalisateurs tout juste sortis de l'Université, dans le but de trouver un nouveau public.

Pour simplifier, on peut diviser l'histoire de l'ATG en quatre périodes : 1961-1968 : la distribution ; 1968-1974 : la production ; 1974-1977 : l'appel à de grands noms comme Shohei Imamura ou Kon Ichikawa ; enfin 1978-1984 : la volonté de changer radicalement de direction avec des films de jeunesse.

L'Extase des anges de Koji Wakamatsu (1972).

En 1972, L'Extase des anges de Koji Wakamatsu a provoqué un scandale. Que s'est-il passé ?

Même si l'ATG avait tendance à faire venir des artistes différents de TV ou du théâtre, Koji Wakamatsu était le premier à venir du cinéma érotique (pinku eiga). Il avait tendance à mettre en scène des sujets politiques provocateurs. A partir ds années 70, les mouvements politiques commençaient à s'affaiblir. Avec ce film, Koji Wakamatsu a essayé de provoquer et de ranimer les contestations des années 1968-69. Mais à cette époque, un autre mouvement d'extrême-gauche violent porté par l'Armée Rouge Unifiée commençait à émerger et à attaquer des camps militaires américains afin de voler des armes et commettre des actions terroristes urbaines. Avant la sortie d'Extase des anges en salles, une bombe a été posée dans le même poste de police de Shinjuku que celui qui explose dans le film, ce qui a crée un lien direct entre l'actualité et le cinéma. Cette utilisation de l'actualité a été critiquée par ceux qui estimaient que cela incitait au terrorisme. Également à la même période, on a découvert que des membres de l'Armée Rouge Unifiée s'étaient entretué au cours d'un entrainement militaire. Les cinq derniers membres vivants s'étaient réfugiés dans un chalet d'Asama en prenant la propriétaire en otage. Encerclés par la police, ils ont finalement étaient arrêtés au bout de neuf jours [ndla, Wakamatsu est revenu en détails sur ces événements tragiques en 2008 dans son film United Red Army]. Tous ces faits sordides ont été médiatisés pendant la projection d'Extase des anges, ce qui a décidé plusieurs salles de cinéma à refuser de projeter le film. Malgré tout, plusieurs personnes ont soutenu le film au nom de la liberté d'expression.

Cache-cache pastoral de Shûji Terayama (1974).

Que reste-t-il de l'esprit de l'ATG dans le cinéma japonais actuel ?

Pour faire simple, le cinéma japonais actuel n'existerait pas sans l'ATG, même si ce n'est pas une influence partagée et revendiquée par les réalisateurs ou producteurs d'aujourd'hui. Jusqu'au début des années 60, devenir un réalisateur revenait à signer un CDI chez un grand studio. Il y avait quelques mouvements de cinéma underground mais ces films ne passaient pas dans les salles de cinéma grand public. L'ATG a établit un système de distribution qui a donné un élan aux réalisateurs qui voulaient créer des films moins commerciaux. A l'ATG, la règle générale était que pour un budget de 80.000 euros, le réalisateur et l'ATG versaient chacun 40.000 euros. C'est toujours ce système qui perdure au Japon : un comité de réalisation réunit de l'argent pour tourner le film et un studio se contente de financer la distribution. D'une certaine façon, on peut dire que tous les films japonais aujourd'hui sont indépendants. Jusqu'à la naissance de l'ATG, les réalisateurs recevaient un salaire, c'était inimaginable de réaliser un grand film avec très peu de budget.

Que pensez-vous de ces trois réalisateurs japonais reconnus internationalement : Takashi Miike, Tetsuya Nakashima et Sono Sion ?

Les premiers films de Takashi Miike sont très intéressants, ce sont des œuvres expérimentales réalisées avec très peu de budget, mais aujourd'hui, ses films grand budget ne m'intéressent pas vraiment. De Tetsuya Nakashima, seul Kamikaze Girls m'intéresse. Dans le cas de Sono Sion, je m'intéresse surtout à ses premiers films tournés en 8 mm, et à Love Exposure, sorti en 2008. Parmi les trois réalisateurs cités, Sono Sion est celui qui est le plus dans la lignée de l'ATG. Mais je m'interdis d'analyser le cinéma contemporain. Mon intérêt est d'analyser ce qui s'est passé autrefois pour mettre en lumière le cinéma contemporain. Il y a bien sûr des œuvres que j'apprécie, mais je préfère garder une certaine distance.

PS : remerciements à Aya Soejima pour la traduction.

samedi 15 janvier 2011

Masao Adachi - Sex Game (1968)

Masao-Adachi-Sex-Game
Quelques mois avant d'illustrer en film sa théorie des paysages, Masao Adachi a réalisé Sex Game (Sei Yugi en japonais), un film nihiliste produit par Koji Wakamatsu. A la vision de ce film, rien n'augure les futurs engagements de Masao Adachi dans la révolte étudiantes, l'extrême gauche nippone et la libération de la Palestine. Dans Sex Game, Adachi va plutôt à rebours du mouvement gauchiste étudiant en se moquant ouvertement et de façon plus qu'outrée de l'activisme politique. Sex Game sonne comme un doigt d'honneur à la "cause", magnifiant plutôt l'ennui et la provocation. Deux éléments essentiels du futur mouvement punk. Question de journaliste bas-de-gamme : Masao Adachi, punk avant l'heure ?

Sex Game s'ouvre sur une séance de partouze où sept étudiants (cinq garçons et deux filles) veulent "jouer au viol" de façon "sérieuse", le consentement des filles, peu farouches, décevant l'attente des garçons frustrés. Plus tard, pour tuer l'ennui, trois des garçons (dont Ken Yoshizawa, belle gueule récurrente des films de Koji Wakamatsu), sillonnent les alentours de l'université de Nihon (la faculté dans laquelle était vraiment inscrit Masao Adachi) pour trouver une proie à leur désir de viol. Il croise alors le chemin de Taeko, une militante de gauche. Après un viol collectif dans un amphithéâtre désert, un des trois violeurs (Ken Yoshizawa), "sympathise" avec Taeko, pour qui le viol a été un élément déclencheur de l'affirmation de sa féminité et de son existence (un poncif du pinku eiga). Taeko entraîne Kenji chez elle. Elle habite avec son frère, un geek apprenti terroriste qui fabrique des coktails molotov pour tuer "les flics et les CRS".

Koji-Wakamtsu-Running-Madness-Dying-LoveKen Yoshizawa dans Running in madness, dying in love de Koji Wakamatsu (1969).

Sex Game vaut surtout pour ses dix dernières minutes, où, après une récitation d'extraits du poème Black Dada Nihilismus de LeRoi Jones,
Come up, black dada nihilismus.
Rape the white girls.
Rape their fathers.
Cut the mothers throats.
Black dada nihilismus, choke my friends in their bedrooms with their drinks spilling and restless for tilting hips or dark liver lips sucking splinters from the masters thigh

on voit les trois protagonistes, en uniformes militaires, en pleine rue tokyoïte, faire le salut hitlérien (guerilla shooting !), crier "Sieg Heil" et embrasser des femmes sur un passage piéton. S'ensuit une dernière scène, devant le Parlement japonais (moins bien connu sous le nom de Diète du Japon), où les trois hommes, toujours en uniforme militaire, mitraillette à la main, et accompagnés de femmes nues, descendent l'avenue de façon vindicative. Du nihilisme pur, foutraque, à la limite de l'extrême droite, qui tranche avec l'esprit d'extrême gauche dans lequel baignaient Masao Adachi et Koji Wakamatsu à l'époque. Dans son livre Behind the pink curtain, Jasper Sharp considère cette scène comme "une des plus provocatrices du cinéma".

L'avenue du Parlement nippon, sur laquelle est tournée la dernière scène de Sex Game.

Interrogé par Johannes Schönher sur Sex Game, Masao Adachi a expliqué : "dans ce film, j'ai essayé de montrer que les émotions humaines engendraient les comportements humains. L'activisme politique, d'accord, mais en même temps, les différentes factions politiques violentes étaient tellement devenues idéologiques qu'elles avaient tué toute émotion personnelle".

dimanche 28 novembre 2010

Koji Wakamatsu - La Femme qui voulait mourir (1970)


Les éditions IMHO viennent de publier le premier livre occidental entièrement consacré au réalisateur Koji Wakamatsu : Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte. Un événement salutaire pour un cinéaste majeur qui a réalisé plus de 100 films depuis 1963. Dans ce livre, on peut notamment lire un essai de Nagisa Oshima et surtout 15 textes de Wakamatsu lui-même, qui permettent d'en savoir beaucoup sur son passé de yakuza, ses débuts de réalisateur, sur ses conceptions du cinéma, sur ses rapports à la politique et à la violence ainsi que sur son voyage en Palestine en 1971. Un entretien fleuve de 50 pages entre Go Hiwara et Koji Wakamatsu parachève ce superbe livre.

Amour et ennui.

Les gros plans mythiques de Wakamatsu sur les visages féminins jouissants.

Coupure de presse annonçant le suicide de Yukio Mishima.

Last but not least, le livre est augmenté d'un DVD de La Femme qui voulait mourir (1970), un film interdit en Japon car il fait des références explicites au récent suicide public de l'écrivain Yukio Mishima. Wakamatsu montre même une photo de la tête décapitée de Mishima. Dans Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte, le réalisateur explique la genèse de ce film.

En novembre de la même année [1970], je travaillais à un scénario avec Adachi dans un hôtel de Tokyo quand nous avons appris aux infos la mort de Yukio Mishima. Nous avons tout de suite changé nos plans et décidé de faire quelques chose en rapport avec l'événement. C'est ainsi que nous avons tourné La Femme qui voulait mourir. Le tournage a commencé quatre jours après le suicide de Mishima, et le film a été projeté dès le mois de décembre, tout est allé extrêmement vite.

La Femme qui voulait mourir
est typique des productions de Wakamatsu : 65 minutes de sexe, de politique, de rapports conflictuels et d'incompréhension entre homme et femme. Le film nous présente le récit de deux couples, l’un d’âge mûr, l’autre en pleine jeunesse, qui, se retrouvant par hasard dans une source thermale, vont se confronter à leurs souvenirs et à leurs frustrations, avant de s’efforcer de refermer leurs cicatrices pour de bon. Derrière cette "partie carrée" digne de Marivaux, Wakamatsu évoque la tradition nippone du pacte du double suicide amoureux (lire la pièce de théâtre de Chikamatsu Monzaemon, Double suicide à Amijima - 1721 - porté à l'écran par Masahiro Shinoda en 1969).

Très beaux décors de station thermale enneigée.

Seppuku !

Le fameux altruisme nippon.

A noter que du 24 novembre 2010 au 9 janvier 2011, la Cinémathèque française propose une rétrospective de Koji Wakamatsu : 40 films sont programmés. En outre, la Cinémathèque projettera les films de Masao Adachi, scénariste de Wakamatsu, du 3 décembre 2010 au 25 février 2011.

dimanche 8 août 2010

Interview de Koji Wakamatsu en 1970

Koji-Wakamatsu-Interview
Extraits d'un entretien avec le réalisateur japonais Koji Wakamatsu publié dans le numéro 21 de Midi Minuit Fantastique. Les scans complets de l'entretien sont disponibles sur le blog http://bxzzines.blogspot.com.

Que faisiez-vous avant de faire du cinéma ?

J'étais gangster.

Quelle sorte de gangster ?

Je participais à une organisation de gangsters à Shinjuku, un quartier de Tokyo. Un jour, j'ai été arrêté et mis en prison. Là, je n'ai cessé de penser, de réfléchir à toutes sortes de choses... C'est ce qui m'a décidé à faire du cinéma.

Quels ont été vos premiers contacts avec le cinéma ?

C'est très simple : au Japon, quand une grosse compagnie tourne des extérieurs en ville, elle est obligée de passer par l'organisation des gangsters du quartier choisi, qui s'occupe des camions, autobus, figurants, etc... Si les gangsters ne sont pas contactés ou s'ils ne reçoivent pas l'argent demandé, il arrive des tas d'accidents lors du tournage... Par exemple, l'éclairage tombe en pane, etc... C'est donc tant que gangster que j'ai eu mes premiers contacts avec le cinéma.

En fait, c'est du racket... Mais, à part ça, le cinéma vous intéressait-il ou bien n'était-ce qu'une affaire de gangstérisme ?

J'ai commencé à m'intéresser au cinéma vers l'âge de treize ans. J'allais davantage au cinéma qu'à l'école, je séchais les cours...

Quels films aimiez-vous à l'époque ?

Je voyais n'importe quoi. J'ai vu les films les plus mauvais du Japon !

A cette époque aviez-vous déjà fait connaissance avec les films érotiques ?

Quand j'allais au cinéma, je n'imaginais pas que j'allais devenir metteur en scène. J'y allais parce que cela m'amusait. Et je n'ai pu voir de films érotiques qu'en mentant sur mon âge.

Quels motifs ont entraîné votre carrière ver le sexe ?

Cela date de la puberté, quand je me suis révélé à moi-même...

Koji-Wakamatsu-Anges-Violés-Violated-AngelsLes Anges Violés (1967).

Tout votre passé cinématographique est-il centré sur les "éroductions" ?

Non, auparavant j'ai fait des films pour la télévision pendant deux ans.

Pourquoi êtes-vous un cinéaste indépendant et ne vous êtes-vous pas intégré au système des cinq grosses compagnies ?

Ces compagnies vous imposent trop de restrictions. J'ai voulu être libre.

Mais de toutes façons, vous respectez les restrictions imposées par la censure ?

Effectivement. Comme vous le savez, la censure a deux gros tabou : le sexe, que l'on ne peut pas montrer, et le coït. Si je les incluais dans mes films, ce serait pour montrer la beauté, la grandeur et la puissance de l'Amour. Mais ce genre de raisons ne seront jamais acceptées par les commissions de censure... Très souvent, l'on me coupe des scènes de descriptions de corps. Pour moi, la violence, le corps et le sexe font parte intégrante de la vie et forment le dynamisme de l'existence de l'humanité. Si je veux exprimer ceci par mes films, les autorités me censureront. Du point de vue du créateur, je ne puis marquer mon accord et je m'insurge contre cela de toutes mes forces. Les films que je produis sans les réaliser suivent également la même idée directrice. Dans le cadre de ma maison de production, je n'ai jamais autorisé la moindre coupure dans aucun de mes films sans en avoir, au préalable, exprimé mon accord.

Quels sont les budgets moyens de vos films ?

Je dépense environ 3.500.000 yens par film (environ 50.000 francs). Je mets de sept à huit jours pour les tourner.

La suite ici.

samedi 29 mai 2010

Kazuo Komizu - Entrails of a Beautiful Woman (1986)


Kazuo "Gairo" Komizu a débuté sa carrière à la fin des années 1960, en tant que scénariste, assistant-directeur et acteur pour le grand Koji Wakamatsu. Il a ainsi écrit les scénarii du mythique Go Go second Time Virgin (1969), d'Histoire d'amour contemporaine : la saison de la terreur (1969) et de Confidentiel : les lycéennes - petits boulots de l'extase (1972). Du raffiné. On peut voir ses talents d'acteur dans Sex Jack (1970) et Gushing Prayer : a 15-Year-Old Prostitute (1971), cette fois de Masao Adachi, compagnon de route de Wakamatsu. Du raffiné, encore une fois. Entre Wakamatsu et Adachi, on peut assurer que Kazuo Komizu a été élevé à la bonne école.

Ne jamais s'embrouiller avec des yakuzas...

Ce n'est qu'en 1986 que Komizu tourne son premier film, Entrails of a Virgin, suivi la même année d'Entrails of a Beautiful Woman et de Female Inquisitor en 1987, le tout formant une trilogie "sexe et gore". Entrails of a Beautiful Woman est particulièrement extrême. Une bande yakuzas spécialisée dans le viol collectif et la traite des jolies jeunes femmes, "vendues en Afrique via Manille", laisse échapper une de leur proie, qui se retrouve secourue par une infirmière. Malheureusement pour la jeune fille récemment violée, son organisme réclame de la drogue. En effet, lors de son viol, les yakuzas lui injectèrent une dose d'"angel rain," une drogue très puissante rendant dépendant dès la première prise. L'"angel rain" a la propriété de rendre les femmes les plus frigides en farouches nymphomanes. Ne pouvant supporter son sevrage, la jeune fille se suicide en sautant du toit de l'immeuble. Komizu, en roue libre totale, filme l'explosion d'une pastèque sur le trottoir pour "signifier" l'explosion sanglante du corps de la jeune fille sur l'asphalte nippon. Un Génie...

Du sexe...

... et du sang !

Bouleversée, l'infirmière décide de venger la jeune fille morte en retrouvant les yakuzas et les exterminer. En quelques minutes, elle a déjà le nom et le numéro de téléphone et l'adresse du bar préféré d'un des yakuzas ! Après avoir séduit un des yakuzas et l'avoir amené chez elle pour une séance de sexe, l'infirmière s'avère en réalité être une hypnotiseuse : alors qu'elle masse tendrement le sexe du yakuza, elle l'hypnotise et lui ordonne de tuer ses compagnons. Le coup de l'hypnose sera plus tard utiliser par Kiyoshi Kurosawa dans Cure (1997) et Takashi MIike dans Ichi the Killer (2001).

Un sexe avec des dents au bout du gland ! Une interprétation libre d'Alien...

Manque de chance, son plan ne se passe comme prévu et l'hypnotiseuse devient la nouvelle proie des yakuzas ! S'ensuit une séance de viol collectif assez pénible. Komizu pousse le vice jusqu'à faire de la dame une vierge... Juste pour le sang. Son calvaire ne finit pas là : on lui injecte également une dose d'"angel rain"... Elle ne supporte pas la drogue et meurt... avant de ressusciter sous la forme d'un monstre hermaphrodite vengeur ! Lors de la meilleure scène du film, le monstre hermaphrodite s'attaque à la femme du yakuza en chef dans une scène tout droit sortie d'Alien !

Un beau paquet de poudre... Komizu en a sûrement pris un peu pour réaliser ce film.

Le film se termine par la victoire de l'infirmière et l'explication de sa métamorphose : sans "angel rain", son corps se transforme en monstre sanguinaire. Pratique pour exécuter des yakuzas et se procurer leur drogue. Tout est bien qui finit bien !


La fameuse scène inspirée par Alien.

dimanche 7 mars 2010

Koji Wakamatsu - Season of Terror (1969)


En 1969, Koji Wakamatsu réalise plus de dix films dont Go, Go, Second Time Virgin, Violent Virgin, The Notorious Concubines et Season of Terror. Dans ce dernier, deux policiers sont chargés d'espionner les faits et gestes d'un activiste supposé engagé dans la lutte armée qui opposent les révolutionnaires communistes au gouvernement japonais. Le supposé activiste vit avec deux jeunes femmes dans une barre d'immeubles de la périphérie tokyoïte. A part manger, dormir, marcher dans un parc et faire l'amour avec ses colocataires dans un parfait ménage à trois, le jeune homme ne fait rien de ses journées, au grand désespoir des policiers, eux-mêmes cloîtrés dans l'immeuble d'en face. L'ennui des policiers grandit irrémédiablement puisqu'ils passent leurs journées à ne rien faire et leurs soirées à écouter, grâce à un micro espion, les trois locataires faire interminablement l'amour. Comme le dit l'un des policiers: "dans un immeuble comme ça, entre quatre murs, qu'est-ce qu'il y a d'autre à faire le soir, à part l'amour ?"

Chef d'œuvre urbanistique = bien être des citoyens.

La police écoute le ménage à trois se pâmer.

Dans cette ambiance d'oisiveté et de luxure, le film laisse peu de place à la politique et aux théories révolutionnaires. Sauf à une reprise, lorsque le jeune homme reçoit la visite d'un ancien "camarade" venu prendre de ses nouvelles. A un discours exalté citant Marx, Trotsky, la Commune de Paris et la solidarité bolchévique, le jeune homme répond avec lassitude qu'il a définitivement quitté l'action politique et la lutte armée pour vivre avec des femmes et faire l'amour. La police comprend alors que ça ne sert plus à rien d'espionner ce social traitre érotomane.

Dimanche sept jours par semaine.

Amours lesbiennes.

Malheureusement pour la police, alors que rien ne le laissait supposer, le jeune homme se lève un matin et se rend à l'aéroport, ceinturé de dynamite, dans l'intention de tuer un ministre nippon. Le film se termine dans un bruit d'explosion.


Premières minutes de Season of Terror.

vendredi 8 janvier 2010

Koji Wakamatsu - Serial Rapist (1978)


En 1978, en pleine vague nippone du "film de viol", Koji Wakamatsu réalise Serial Rapist ou The Violent man who attacked 13 people - Le Démon de la violence en français. Wakamatsu n'est pas étranger à ce genre cinématographique particulièrement vivace au Japon mais rare en Occident. Au États-Unis, Wes Craven et Meir Zarchi s'y sont essayés avec The Last house on the left en 1972 et I Spit on your grave en 1978, à la différence près et majeure que le "film de viol" japonais est rarement un film de vengeance après viol, ce qui est le cas pour les deux films ici cités. Au contraire, il suit les pérégrinations sadiques de violeurs en série. Pour en revenir à Wakamatsu, le moins qu'on puisse dire, est que le viol est un de ses thèmes de prédilection. Les titres de ses films sont assez explicites : Les Anges violés (1967) Sombre histoire d'un violeur japonais 1 et 2 (1967), Vierge violée cherche étudiant révolté (1969), Histoire contemporaine du viol au Japon (1972) ou le sulfureux pseudo-documentaire Viol ou sexe avec consentement ? (1974). La liste est encore longue mais épargnons-nous cette peine.

Femme flic violée et séquestrée. Joey Starr, propriétaire d'un appartement et d'une voiture de luxe, est choqué.

En 1978, Wakamatsu, bien qu'indépendant, est connu dans le cénacle cinématographique. Si le terme de famille du cinéma a un sens, disons que Koji Wakamatsu est un peu le demi-frère honteux qu'on invite en rechignant au repas de famille annuel. Moins prolifique que dans les années 1960, il n'en tourne pas moins de 3 à 5 films par an, avec des budgets très limités. Serial Rapist ou L'Homme qui attaqua 13 personnes rassemble les thèmes chers à Wakamatsu et reprend la théorie du paysage, établie en 1969 avec Masao Adachi et Nagisa Oshima, en pleine période de militantisme gauchiste (Masao Adachi finira auprès de terroristes en Palestine, en lutte contre l'impérialisme et le sionisme). Lire la chronique du film sous-estimé Il est mort après la guerre de Nagisa Oshima pour plus de renseignements. Mais disons que dans la théorie du paysage, l'environnement façonne l'identité personnelle et politique de la personne, en même temps qu'il l'aliène.

Le voyeur. Alain Robbe-Grillet jubile et pense émigrer au Japon.

L'histoire de Serial Rapist ou L'Homme qui attaqua 13 personnes ? Les titres alternatifs du film sont explicites sur la marchandise. Un type paumé, salopette bleue, T-shirt rose et quinze kilos en trop, parcours la ville à bicyclette et viole au hasard les femmes qu'il rencontre. En 58 minutes, ce ne sont pas 13 mais 11 viols qui ont lieu. Le début du film rappelle étrangement celui de Secrets behind the wall (1965) : des plans sur des immeubles uniformes suivis d'une scène intimiste en appartement.

L'effroi d'un couple pris au piège du violeur-tueur en série.

Le violeur en série agit sans états d'âme. Après un premier méfait, il aborde une peintre du dimanche qui peint le paysage d'une usine industrielle dégageant de la fumée (pas de taxe carbone à l'époque, le rêve industriel !). Dialogue :
"Qu'est ce que tu peins ?
- Le paysage. C'est magnifique, n'est-ce pas ?
- Ne te moque pas de moi, ce n'est pas du tout magnifique !"
A bout de nerf, oppressé, agressé, l'homme se jette sur la pauvre femme, l'abat d'un coup de revolver et la viole. Un viol nécrophile, donc. Ce ne sera pas le dernier.


Qu'est-ce que le beau ? Un sujet de philo pour terminale.

Parmi les malheureuses proies du violeur en série, on dénombre :
- une femme flic. Le violeur, après l'acte : " Tu n'étais pas vierge. Je pensais que toutes les femmes flics étaient vierges."
- Une jeune fille peu farouche abordée dans la rue. Le violeur, pendant l'acte : "c'est ta faute, tu n'étais pas obligée de me suivre."
- Un couple en pleine coucherie dans leur appartement. Après avoir violé la femme devant le mari puis les avoir abattu, le violeur placarde, écrit avec du sang, le mot "N'oubliez pas de fermer votre porte"."
- Une femme ivre suicidaire. Le violeur : "Tu veux vraiment mourir ?"
- Une femme sauvée par le violeur d'une tentative de suicide. Le violeur : "Tu ne mérites pas de vivre."
- Deux couples en pleine nature. Le violeur : "Ne vous exhibez pas !"
- Une aveugle. Le violeur, après son méfait : "Pourquoi tu n'as pas appelé à l'aide ?"

État des lieux de la mauvaise dentition des Japonaises, véritable drame national.

Jamais au cours du film, le violeur ne donne d'explication à sa subite pulsion de viols et de meurtre. Seulement peut-on invoquer la théorie du paysage et l'aliénation du personnage. Nombreux sont d'ailleurs les plans de bateaux, d'avions, de voitures, de voies de communication, comme on dit, alors que le personnage, désespéré au possible, roule en bicyclette sur des routes désertes. Fin de billet façon dissertation ou quotidien français merdique : et si le viol était politique ? Vite, un débat national.


Comme le titre du billet peut le laisser penser, certaines scènes sont susceptibles de choquer la sensibilité de certaines personnes.

Ci-dessus, le début du film qui rappelle donc le début de Secrets behind the wall du même Koji Wakamatsu, treize ans plus tôt.

dimanche 3 mai 2009

Koji Wakamatsu - Quand l'embryon part braconner (1966)

Périsse le jour où je suis né
Et la nuit qui dit : un enfant mâle est conçu !
Pourquoi ne suis-je pas mort dans le ventre de ma mère ?
Pourquoi n'ai-je pas expiré au sortir de ses entrailles ?
Livre de Job

Wakamatsu-Quand-Embryon-Part-Braconner
Deuxième film de Wakamatsu diffusé hors du Japon après Secrets behind the walls, Quand l'embryon part braconner est son film le plus connu et le plus controversé, surtout en Europe. Écrit par Masao Adachi, réalisateur et scénariste d'extrême gauche, le film est un huis clos où Sado Marukido séquestre Yuka, une de ses employées qu'il a invitée chez lui. Pendant plusieurs jours, Sado (en référence au marquis de Sade) va fouetter, molester et torturer moralement Yuka pour en faire sa femme. Une femme soumise, domestiquée comme un caniche qui lui obéirait au doigt et à l'oeil. Sado est un homme déçu et désespéré depuis que sa femme l'a quitté car il ne voulait pas d'enfant. Sado considère la vie comme un enfer et ne comprend pas qu'une femme veuille mettre au monde un enfant pour qu'il souffre et meurt. Sado maudit même sa mère de l'avoir mis au monde et ne rêve que d'une chose : retourner dans son ventre paradisiaque, tel un fœtus angélique. Psychanalyse, psychanalyse... Sado réussira-t-il à faire de Yuka sa femme ? Yuka échappera-t-elle des mains de ce sadique ?

Wakamatsu-Quand-Embryon-Part-BraconnerUn noir et blanc superbe.

Projeté au festival de Knokke-le-Zout en 1968, une partie du public conspua le film pour son sadisme et sa violence gratuite. La ressortie du film en France en 2007 fut minimisée par une stupide interdiction au moins de 18 ans. L'exception culturelle française, sans aucun doute... Bravo. Le fait est que contrairement au Japon, les films décrivant des séquestrations ou des sévices infligés à des femmes passent mal en Europe. Le réalisateur est taxé de misogynie, d'apologie de la violence, d'amoralisme, de fascisme... La liste est longue. Au Japon, il est par contre fréquent de mettre en scène la violence faite au femme, notamment le viol, la séquestration et les pratiques sadomasochistes. Témoignage de nos différences sociales et culturelles.

Wakamatsu-Sex-Quand-Embryon-Part-Braconner
Une image inadmissible en France.

Wakamatsu, habitué à montrer du sexe et de la violence dans ses films, s'explique : "Pour moi l’homme représente le pouvoir, ou en tout cas tous ceux qui l’ont, et la femme représente le peuple. C’est mon interprétation mais elle peut très bien ne pas être celle de tout le monde".

Wakamatsu-Quand-Embryon-Part-BraconnerRegard d'horreur et de frayeur.

Tout de même marginal dans l'industrie cinématographique japonaise des années 1960, Wakamatsu autoproduisait ses films ce qui en limitait les budgets. Le réalisateur devait donc tourner des films avec une équipe technique réduite, peu d'acteurs, peu de de décors et dans un minimum de temps. Quand l'embryon part braconner a été tourné en cinq jours avec trois acteurs dans l'appartement de Wakamatsu : "J’ai interdit à toute l’équipe de sortir et j’ai fait d’eux en quelque sorte des prisonniers. Au fur et à mesure tout le monde devenait fou, moi y compris. Le tournage s’est donc déroulé dans cette sorte de folie. Cet internement provisoire a permis à l’équipe de travailler vite. Ils avaient tellement envie de sortir qu’il ont bouclé le tournage dans des temps records".


Certaines images peuvent heurter la sensibilité de certaines personnes.

Le film est placé sous l'exergue de l'Ancien Testament et des paroles du Livre de Job reproduites plus haut. La bande sonore du film est d'ailleurs composée de chants religieux, d'orgue d'église et de musique classique. Il faut enfin remarquer que, cinq ans avant Stanley Kubrick et Orange mécanique, Wakamatsu emploie de la musique classique pour accompagner ses scènes de violence.