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samedi 31 décembre 2011

Josephine Baker par Pierre de Regnier

Pierre de Régnier, fils de Pierre Louÿs, Henri de Régnier et Marie de Heredia, est l'auteur d'une œuvre courte mais très estimable qui comprend notamment les recueils poétiques Erreurs de jeunesse (1924) et Stances, instances et inconstances (1926), l'essai La Femme (1928), ainsi que les romans Colombine et la grande semaine (1929) et et La Vie de Patachon (1930). Pierre de Régnier a aussi donné dans le journalisme, notamment dans la revue Candide. Dans le numéro du 1er novembre 1925, un Pierre de Régnier enthousiaste consacre un article à la Revue nègre du Théâtre des Champs-Élysées qui rendit célèbre Josephine Baker et introduisit le jazz en France. Livrenblog a publié des extraits de cet article consacré à cette revue inédite révolutionnaire.

revue negre 1925
Affiche originale de la Revue nègre de 1925 dessinée par Paul Colin.

On en a déjà beaucoup parlé. Il y a des gens qui y sont retournés deux fois et même six. Il y en a d'autres, qui se lèvent brusquement au bout de deux scènes et qui s'en vont en claquant les portes, en criant au scandale, à la folie, à la déchéance, et au culte des divinités inférieures.
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La Revue commence à dix heures et quart.
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Tout Paris est là dans la salle éteinte.
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Et les musiciens de l'orchestre nègre portant leurs instruments, défilent un à un dans l'obscurité devant le rideau gris perle.
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Et le rideau se lève.
Un port, la nuit, très loin, là-bas... des cargos illuminés, la lune, des marchandises sur le quai... et des femmes en chemise, ou en robes, si vous voulez, coiffés de madras, entrent, les unes derrière les autres, pour chanter une petite chanson. Ce sont les girls, qui, à la scène, ont toutes l'air, sauf une, presque blanches.
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Charleston.
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C'est alors qu'entre en scène, très vite, un personnage étrange, qui marche les genoux pliés, vêtu d'un caleçon en guenilles, et qui tient du kangourou boxeur, du sen-sen gum et du coureur cycliste.

josephine baker paul colin
Joséphine Baker par Paul Colin.
Joséphine Baker.
Est-ce un homme ? Est-ce une femme ? Ses lèvres sont peintes en noir, sa peau est couleur de banane, ses cheveux déjà courts, sont collés sur la tête comme si elle était coiffée de caviar, sa voix est suraiguë, elle est agitée d'un perpétuel tremblement, son corps se tortille comme celui d'un serpent ou plus exactement il semble être un saxophone en mouvement et les sons de l'orchestre ont l'air de sortir d'elle-même ; elle est grimaçante et contusionnée, elle louche, elle gonfle ses joues, se désarticule, fait le grand écart et, finalement, part à quatre pattes, avec les jambes raides et le derrière plus haut que la tête, comme une girafe en bas âge.
Est-elle horrible, est-elle ravissante, est-elle nègre, est-elle blanche, a-t-elle des cheveux ou a-t-elle le crâne peint en noir, personne ne le sait. On n'a pas le temps de savoir. Elle revient comme elle s'en va, vite comme un air de one-step, ce n'est pas une femme, ce n'est pas une danseuse, c'est quelque chose d'extravagant et de fugitif comme la musique, l'ectoplasme si l'on peut dire, de tous les sons que l'on entend.
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Et voici le final.
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Une boîte de nuit.
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Une danse barbare dansée par les girls et par Joséphine Baker. Cette danse, d'une rare inconvenance, est le triomphe de la lubricité, le retour aux mœurs des premiers âges : la déclaration d'amour faite en silence et les bras au-dessus de la tête, avec un simple geste en avant avec le ventre, et un frémissement de tout l'arrière-train. Joséphine est entièrement nue, avec un petit collier en plumes bleues et rouges autour des reins, et un autre autour du cou. Ces plumes frétillent en mesure et leur frétillement est savamment gradué.
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Joséphine qui tourbillonne dans son plumage, les girls qui hurlent et le rideau tombe, sur un roulement pharamineux de la batterie et un coup de cymbale définitif.

mercredi 18 février 2009

Pierre de Régnier: Colombine ou la grande semaine

Publié en 1929, Colombine ou la grande semaine est le premier roman de Pierre de Régnier (1898-1943). L'auteur avait certes déjà publié quatre ouvrages: les recueils de poésie Erreurs de Jeunesse (1924) et Stances, instances et inconstances (1926), Deauville (1927) et l'étude mœurs La Femme (1928). Dédié à son "père" Henri de Régnier, Colombine s'ouvre par l'avant-propos suivant:

Je m'excuse, bien qu'ayant "moins de trente ans", d'en avoir attendu vingt-neuf pour publier mon premier roman, au lieu de l'avoir fait à dix-huit ans, comme tout le monde. Peut-être malgré cela n'en sera-t-il pas meilleur. Mais que le lecteur n'aille surtout pas s'imaginer de trouver ici des "souvenirs de jeunesse", des "incertitudes" ou quelque chose dans le genre d'une auto-biographie. Je présente timidement, à une époque où les jeunes filles passent pour être redoutables, et la vie mondaine absolument dépravée, une petite histoire bien chaste, un tant soit peu ridicule, et complètement démodée.

Mes personnages, qui paraîtront antédiluviens aux générations qui me suivent immédiatement, et d'une banalité totale à celles qui me précèdent, vivent malgré cela dans le temps présent ; mais on a trop médit de l'adolescence moderne pour que les personnes qui ne vont pas inventer le mal où il n'y en a point ne soient pas indulgentes, d'un bout à l'autre de la microscopique aventure, à ma pauvre Colombine...


Colombine et Pierrot, personnages issus de la Comedia dell'arte au XVIIe siècle. Pierre de Régnier nous présente la Colombine des années 1920.

Colombine narre une semaine de la vie amoureuse de Bernard de Geonssac, vingt-deux ans, entre ses après-midis à l'hippodrome, ses apéritifs chez des marquises, ses cuites à Pigalle et son amour pour Colombine, dix-sept ans et nouvelle recrue du Paris mondain. Moins dépravé qu'Une vie de Patachon (second roman publié en 1930, voir ici), Colombine est même très chaste et bon enfant. Le flirt remplace les coucheries.

Court portrait psychologique de Colombine :

"Colombine, si elle n'avait pas encore toutes ses dents de sagesse, possédait encore toutes ses illusions ; Colombine était insupportable et délicieuse, Colombine avait l'air de ne rien ignorer de l'existence, tout en ignorant presque tout, ce qui lui donnait le sens pratique, Colombine était vierge, ce qui est rare, et malgré cela Bernard de Geonssac se sentait très amoureux de Colombine."


Pierre de Régnier, comme à son habitude, révèle un côté comique et dérisoire. Voir ce dialogue entre Bernard et Colombine :

[Bernard] - Je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai rien à voir dans la vie privée de Mme Daurange...
[Colombine] - Mais couchez avec elle, mon garçon !... ça m'est égal... d'ailleurs, ça ne me regarde pas... je n'ai aucun droit sur vous...
- Mais, Colombine, vous ne voyez donc pas que je vous aime...
- Oh ! je vous en prie, pas de grands mots !... Je vous plais physiquement, ça oui... je ne suis pas une tourte ; je sais très bien que suis jolie... seulement, il n'y a rien à faire, vous m'entendez ?... Rien - à - faire... alors vous vous rabattez sur Suzanne...
Il y eut un temps ; puis elle dit, d'une voix adoucie:
- Au fond, vous êtes dans le vrai...

Le reste est à l'avenant.

Colombine ou la grande semaine n'a jamais été réédité.

dimanche 25 janvier 2009

Un poème du grand Pierre de Régnier

Pierre-de-Regnier-Femme
Pierre de Régnier, ce grand écrivain, n'est plus à présenter ! Pour ceux qui ne le connaissent pas, voir ici, puisque j'ai déjà écrit sur cet énergumène, auteur, entre autres, de La Vie de Patachon, Stances, instances et inconstances et La Femme. Ce dernier, publié en 1928, narre les aventures amoureuses de Bernard et contient un poème intitulé "Le bec de gaz" reproduit ici. Bernard s'adresse à Hélène, qui se refuse à lui. Le ton est léger à souhait.

Avec vous, j'ai tout essayé: l'indifférence,
La gentillesse, l'air transi, le désespoir,
La fureur, la rapidité, la patience,
Quand je restais des jours et des jours sans vous voir;

Je vous ai débité des torrents de paroles,
Failli vous violer derrière un paravent,
Pendant un mois, je vous ai presque rendu folle,
Vous suivant pas à pas dans tous les restaurants;

J'ai employé des airs badins et ironiques
J'ai été tour à tour enfant et protecteur;
Je vous téléphonais d'un air si pathétique
Que vous pouffiez de rire à l'autre récepteur;

J'ai tout fait, tous les trucs idiots: la jalousie,
La muflerie, afin de vous exaspérer;
Peloté devant vous vos meilleures amies,
A la fin, j'ai même voulu vous oublier;

Pendant deux ans, j'ai parcouru la terre entière
Pour vous tenir la main dans le fond d'une auto,
En me disant: Elle est la seule, et la première,
Il me la faut, il me la faut, il me la faut;

J'ai vaincu mes timidités insurmontables
Et chaque fois que je me suis jeté sur vous
J'ai toujours rencontré des dents infranchissables
Mais vos yeux n'étaient pas fâchés: ils étaient doux.

Alors ? Pourquoi tout ça ? Pourquoi ces engueulades,
Vos promesses, mes repentirs mal réfrénés ?
Nous sommes devenus de très bons camarades
Et quand je vous oublie, vous me téléphonez...

Je viens vous voir, vous êtes seule, aimable et belle;
Je ne suis plus pour vous qu'un ami presque froid...
Seriez-vous par hasard une femme fidèle ?
Je ne vous connais pas d'autre "galant" que moi...

Vous m'excitez ; ça, c'est vraiment indiscutable
Et je vous aime, en plus. Que vous faut-il de mieux ?
J'ai roulé à cause de vous sous bien des tables
Pour engourdir d'alcool mon coeur trop amoureux;

J'ai cru d'abord que vous seriez la récompense
De ce coeur oublieux, sans but, sans passion,
Mais plus je vous connais, plus maintenant je pense
Que vous êtes ma première punition;

Vous êtes le refus et vous êtes le doute,
Vous êtes le tourment de ma facilité
Et l'amour vous a mise, à la fin, sur ma route
Pour prouver qu'il existe en toute cruauté;

O vous que je n'ai pas encore possédée,
Vous dont un seul regard peut changer mon humeur
O vous, inattaquable autant qu'inespérée,
Vous qui m'environnez d'un parfum de bonheur;

Ah! résistez longtemps et refusez encore,
Je vous veux une fois pour pouvoir me venger
Car aussitôt tombé ce refus que j'adore
Je vous déteste trop pour jamais vous aimer.

En savoir plus sur Pierre de Régnier :
Pierre de Régnier : Colombine ou la grande semaine (1929)
Pierre de Régnier : La Vie de Patachon (1930)
Pierre de Régnier : Stances, instances et inconstances (1926)

vendredi 26 septembre 2008

Pierre de Régnier, acte 2

Suite des œuvres de Pierre de Régnier avec ce qui semble être son livre le plus connu (du moins depuis sa réédition au Castor Astral en novembre 2007), La Vie de Patachon. Dans ce livre fort sympathique, le lecteur accompagne Fifi-Biquet et ses amis dans leurs pérégrinations nocturnes, de bars en bars, de bringues en bringues, de cuites en cuites (cuite étant un des mots préférés de Pierre de Régnier, et pourquoi pas ?). Il est aussi question d'Emma Patachon, femme entretenue dès ses quinze ans par un riche Écossais qui la lâche après une nuit d'infidélités (au pluriel, évidemment: on est Emma Patachon ou on n'est pas). Fifi-Biquet, Emma Patachon et leurs amis vont alors vivre de novembre à juin, six ou sept mois à se lever en fin d'après-midi et à se coucher à l'aube, et, dans ce laps de temps, faire saigner toutes les plaies du Christ.

pierre de regnierPierre de Régnier.

Ce livre est largement autobiographique et l'on n'a pas de mal à s'en convaincre quand on connait un temps soit peu la vie de Pierre "Tigre" de Régnier, farouchement méconnu (pour le contentement snobinard méprisable de ses admirateurs).

Le résumé du livre est délibérément succinct car il ne se passe à vrai dire rien pendant 200 pages - à part cuites et conséquences (Cuites et conséquences, beau titre de roman !). Il s'agit d'ambiance, comme dans le Penses-tu réussir! de Jean de Tinan, amant de la mère de Pierre de Régnier pendant quelques heures, et dont Pierre aurait aimé être le fils... mais "il n'est que" le fils de Pierre Louÿs, s'il on peut dire. Pierre de Régnier rend d'ailleurs un hommage implicite à Tinan au chapitre 7.

Tinan dans Penses-tu réussir!:
"(J'aime autant vous en avertir tout de suite: on fumera beaucoup de cigares dans ce livre, et d'innombrables cigarettes. Mais c'est comme cela.)"

Régnier dans La Vie de Patachon :
"Ici, lecteur, une parenthèse, si vous le permettez.
Comme vous avez pu le constater, on boit beaucoup, dans cet ouvrage, et on prend beaucoup de bains ; l'élément liquide y joule un rôle important ; on fume énormément de cigarettes, on y fait quelquefois l'amour et on y parle peu. La jeunesse moderne a acquis une réputation bien établie de stupidité ; d'où la présence continuelle du gramophone, chez les femmes d'aujourd'hui, qui les empêche de parler, ou plutôt, qui comble agréablement leurs nombreux silences ; d'où ces longs passages sans un mot, dans le présent livre, plein de descriptions de l'atmosphère des réveils à six heures du soir, et des lentes toilettes parfumées ; voici le point de vue des personnes raisonnables."

Régnier a aussi l'art des titres (comme Jean de Tinan), qui rapproche son livre du conte, avec un certain humour. Ainsi le titre du chapitre 12 : "Comment Fifi-Biquer, à la suite, d'une idée de génie, précipite les catastrophes". Et, surtout, le titre du chapitre 11, qui intervient après 150 pages et cinq mois de fêtes ininterrompues et de dépenses vestimentaires et éthyliques (tout cela sans travailler, bien sûr) : "L'Argent". C'est d'ailleurs dans ce chapitre (un monologue intérieur d'Emma Patachon) que l'héroïne se pose la question d'entre toutes les questions (en ce temps de pouvoir d'achat en berne - et non pas de pouvoir d'achat à Berne): "Pourquoi les hommes que j'aime sont-ils tous fauchés ?" Emma, si tu savais! (titre de mon prochain roman, peut-être...)

Que lit-on dans ce livre ?

On note une réplique qui siérait à un film de Marcel Carné sur des jeunes oisifs mondains (occasionnellement) fumeurs d'opium : "Parole d'honneur, chérie... Je vois des pagodes..." Dernière phrase du chapitre 11. La Vie de Patachon ferait d'ailleurs un très bon film. qui serait aux années 20 ce que Les Tricheurs sont aux années 50. Avis aux réalisateurs. Peut-être qu'Édouard Baër, préfacier de réédition au Castor Astral, peut remédier à cette requête ?

pierre de regnier tigre
Dessin de Pierre de Régnier, signé Tigre, publié dans la revue La Presqu'île en 1916.

Verdict ?

Le roman de Pierre de Régnier donne envie d'écouter des rag-time, de boire du champagne et d'embrasser des jeunes filles en fleur à pleine langue. C'est déjà beaucoup.

Mais tout est-il si simple et si gai dans le monde de Pierre de Régnier ?

"Il prit un troisième whisky et se complut dans un état d'âme exagérément désabusé..."

Phrase extraite au hasard (qui fait toujours bien les choses, n'est-ce pas ?) des vingt dernières pages du livre. Car... Car, tout ceci (fêtes, hédonisme, ardoises à cinq chiffres dans de nombreux bars et palaces de Paris, alcoolisme mondain, lassitude et superficialité) finit dans une très grande tristesse et une monotonie dignes des lendemains de cuites sévères justement tant de fois narrés dans ces pages. Oui, Pierre de Régnier est attachant. Oui, faire la prendre et prendre des cuites est amusant. Oui, La Vie de Patachon est un livre finalement vraiment triste. Qui fout le cafard. Pendant plusieurs minutes. Triste et beau comme une ballade de The La's ("Over" ou "All by myself" pour les citer). D'ailleurs (d'ici, plus exactement) se lamenter sur la brève œuvre de Pierre de Régnier revient à se lamenter sur celle de The La's.

Comme l'écrit Matthieu Messagier: "J'ai sacrifié mon talent sur l'autel de l'oisiveté". C'est pour ça que j'ai toujours (soyons franc, depuis que j'ai lu cette phrase de Messagier) juré de sacrifier mon oisiveté sur l'autel du talent. Mais c'est beaucoup plus difficile ; et je l'admets sans avoir à citer Nietzsche.

Pierre de Régnier a vécu aux crochets de ses parents et des barmen (aphorisme placé au hasard, que vous pourrez placer à votre tour au hasard d'une soirée sans avoir lu Pierre de Régnier et sans dire que c'est de moi - la vie est formidable).

Pierre de Regnier, acte 1

Pierre de Régnier. C'est toute une histoire. Sa conception même tient du roman. Fils de Marie Heredia et Henri de Régnier. D'un point de vue administratif. Car fils de Pierre Louÿs, avant tout, semencement foutrant parlant. Un gars bien donc, sous toute couture. Fils d'une muse, d'un érotomane et d'un Académicien. Mais ne nous attardons pas trop sur ses origines, ce "Tigre" a également une œuvre. Et non des moindres ! Peut-être le plus grantécrivain français de l'entre-deux guerres avec Maurice Sachs.

Pierre de Régnier.

En 1926, il publie un recueil de poésie au titre génial: Stances, instances et inconstances. Que celui qui n'aime pas ce titre me jette la première bière (Foster's, Tuborg ou Stella Artois de préférence). Tiré à 440 exemplaires (plus 25 exemplaires sur madagascar réservés à M. Édouard Champion, marqués alphabétiquement de A à Z ; et 30 exemplaires hors commerce sur papiers divers, numérotés de I à XXX), le recueil est épuisé depuis longtemps, jamais réédité et introuvable. Je possède l'exemplaire n° 226.

47 poèmes, à peu près 100 pages, des titres de chapitre [sic] éloquents : "Cuites" (c'est le premier poète français a utilisé ce mot, il faut le dire !) ; ""Rêves" ; "Stances, instances et inconstances" ; "Fumées" ; "Réalités"... Quelques chefs-d'œuvre de simplicité, d'ironie et de fantaisie. Oui, Pierre de Régnier compose dans le style tant loué des fantaisistes: je-m'en-foutisme, chronique de la (belle) vie ordinaire, banalité ironique, clins d'œil à la modernité, amours frivoles, anglicismes et noms propres... Bref, la panoplie d'un homme de goût. En voici quelques exemples, ce sonnet sur le jazz d'abord. Oui, Paul Morand n'est pas le seul à avoir écrit des poèmes sur cette musique diabolique.

JAZZ

Le saxophone est une chèvre suraiguë,
La flûte est un cabri qui saute sur un toit,
Le piano est une chose continue,
Le tambour rebondit et je danse avec toi.

Tu es vraiment gentille et tu es presque nue
Dans ta robe qui a l'air de je ne sais quoi,
Et le violon est un vieux chanteur des rues
Tombé là dans ce jazz on ne sait pas pourquoi.

Je tourne tellement que je ne vois personne,
Nous sommes transpercés par les sons du trombone
Et le linoléum tremble sous mes talons ;

Les applaudissements déchaînent le silence,
Mais le bruit des soupers est plus fort que la danse
Sous les ventilateurs qui rythment le plafond.

Pierre de Régnier poursuit avec ce bel autoportrait (je le suppose comme tel et vous devriez en faire autant):

CONSIDERATIONS

Je suis un personnage étrange,
Réaliste et paradoxal,
J'aime les pyjamas oranges,
L'amour, le chypre, les Pall-Mall.

J'aurai fait toutes les folies
Qu'on a pu faire à vingt-trois ans ;
Les femmes sont toujours jolies
Quand on est tendre et inconstant !

Mes malheurs sont inconcevables
Car je suis toujours en retard,
Mes amours incommensurables
Et mon cœur est un grand bazar.

Mon bonheur n'a pas de limites,
Je suis gai, philosophe et fou ;
Aussi je prends beaucoup de cuites
Et le hasard arrange tout.

Je bois mes nuits mélancoliques
En vieux noceur désabusé ;
Mes aurores sont romantiques
Et mes regrets désespérés...

Et quand, dans le matin qui passe,
Je me vois au soleil levant,
Je m'engueule devant la glace
Et je m'adore en m'endormant !

Et Régnier de poursuivre (décidément ! Il a mis les meilleurs poèmes au début du recueil... Il faudrait étudier l'emplacement des meilleurs poèmes au début des ouvrages, ce qui me rappelle cette ancienne pratique - il y a cinq ou dix ans environ - quand, disponible en écoute dans les grandes surfaces, les trois ou quatre meilleures chansons s'enchaînaient au début d'un album pour aguicher le mélomane et le tromper quand, arrivé chez lui, languis sur son canapé Philippe Starck, trois lignes de cocaïne bas de gamme négligemment disposées sur une table en verre dernier cri, il découvrait avec une horrible indifférence que le disque acheté lui servirait de frisbee en septembre sur une plage normande - mais ces temps sont révolus dont fermons cette parenthèse qui n'a que trop duré) avec ce sonnet sur le cousin de Will Smith dans le Prince de Bel-Air - ou sur un hôtel parisien - j'en perds mes mondanités:

CARLTON

Chauffeur, chasseur, concierge ; et puis, porte tournante ;
Obscurité vert-mousse et parfums d'ascenseur ;
Malles devant la porte ; on peut entrer ? Attente...
- Comment ça va depuis le "Jardin de ma sœur" ?

Lit défait. Souvenirs de la veille, et douceur
Des réveils où le soir entre par une fente
Des volets entr'ouverts ; peau tiède ; odeurs mourantes,
Bruits de l'après-midi, salle de bains, coiffeur...

J'ai vu ton corps d'hier ployer sur tes babouches,
J'ai mangé du Guerlain tout autour de ta bouche
Et j'ai bu la luxure au fonds de tes yeux noirs ;

Et j'ai pu respirer, volupté qui embaume,
Le bruit délicieux que font les souliers jaunes
Dans la clarté propre et sonore des couloirs.

Et j'arrête pour les extraits (excellents, il faut bien l'admettre) de Stances, instances et inconstances (je ne lasserai jamais d'écrire ce titre) mais il faut bien passer à autre chose bien que l'on préfère s'attacher à ce que l'on connaît déjà, même depuis trois phrases.
Donc... Donc... Étrange que je tape ce mot. Donc étant le titre d'un ouvrage de Henri de Régnier, le père (officiel).
Doncques, Pierre de Régnier ne s'est pas limité à ce recueil. Il aurait pu: ce n'est pas donné à tout le monde de publier trois ou quatre bons poèmes et c'est bien suffisant pour passer à la postérité (qu'il n'a pas vraiment atteinte si l'on juge par la confidentialité de son œuvre, mais "le temps, le temps va faire les choses" pour citer le poète urbain québécois Rapiso - qui parlait lui du Roi Heenok).

Dans La Femme, édité dans la formidable collection "L'Homme à la page" - guides utiles à ceux qui veulent vivre la belle vie (qui comprend notamment Le Cigare par Eugène Marsan et Le Casino par Francis de Miomandre), Pierre de Régnier excelle dans l'ironie, le sarcasme, le bon mot et l'interpellation du lecteur:

"Lecteur, je vais vous faire un aveu: j'ai hâte d'avoir fini ce chapitre, Mme de Morreuil m'assomme."

Dans cette collection de situations amoureuses, il lui arrive souvent de s'emporter et de conseiller (puisque tel est le propos du livre) le lecteur novice qui devait être à l'époque un provincial "monté à Paris" mais habitant plus souvent dans une chambre de bonne à Montparnasse que dans un hôtel modern-style du Luxembourg.

"Écoute-moi, mais écoute-moi donc, nom de Dieu ! Fais tout ce que tu voudras, fais des dettes, fais des bêtises, cherche des choses impossibles, comme le bonheur, par exemple, ou des chevaux qui gagnent, ou un numéro plein, prends des cuites, marie-toi, à la rigueur, mais ne soit jamais aimé !..."

Il épate par sa concision et son tact (100% stendhalien à la mode Années Folles, quel bon goût !)

"Or, un soir, il fit une funeste découverte, qui fut lourde de conséquences: il s'aperçut qu'Alice était très excitante."

Sa méchanceté est exquise:

"Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'on est toujours le premier amant d'une femme du monde. Mais cette fois-ci ce devait être vrai."

Sa peinture de mœurs est fine, ainsi ce passage sur le snobisme:

"Il y a chez les femmes, plusieurs sortes de snobismes dont le plus redoutable est certainement le snobisme littéraire. Les autres sont plus anodins: il y a le snobisme de la femme incomprise, la "femme-trompée-par-son-mari-et-à-qui-cela-est-complètement-égal", le snobisme de la femme qui a toujours besoin de bonheur (assez dangereux) et enfin le snobisme le plus répandu, qui pourrait se résumer ainsi:
Ne parler qu'anglais,
Maigrir de trois kilogs,
Déjeuner au Ritz (Vendôme side)
(ne rien manger)
Golf
Coktail-party
Dîner aux Ambassadeurs
(ne rien manger)
et passer le week end à "Le Touquet"."

Moralité : Pierre de Régnier est le Jean de Tinan ou le Brett Easton Ellis des Années Folles, et c'est très bien ainsi.

Mais je vais finir les citations sinon cet article va ressembler à un roman de Philippe Sollers. Remarquez, il n'a pas tout à fait tort, ce Philippe, malgré les odeurs de rombières fanées du 7è arrondissement de Paris qu'il émane à toutes les pages. Quand on peine à gribouiller ses deux cents pages semestrielles, autant demander de l'aide à des nègres - et non des moindres: Rimbaud, Nietzsche, Hölderlin ou Artaud. Léopold Senghor attendra ! M'enfin...

Encore quelques unes, tout de même (Sollers m'a vampirisé et j'en suis mordu):

"La tristesse des terrains de golf parut à Bernard une chose infinie..."

"Bernard eut l'impression de vivre entre les pages de Vogue ou du Jardin des Modes et se sentit terriblement moderne."

Pierre de Régnier a aussi écrit La Vie de Patachon, un roman qui fera le sujet d'un prochain billet. Récemment réédité, le livre est préfacé par Edouard Baër. Ce qui me fait écrire cet aphorisme contemporain :
Édouard Baër préface Pierre de Régnier, Frédéric Beigbeder Henry Miller.
Lecteur, sauras-tu reconnaître la figure de style que je viens d'employer, popularisée en son temps par Racine ?

Pierre de Régnier, son style. Pour retrouver autant de simplicité, de spontanéité et d'autocritique au XXè siècle, il fallut attendre le punk dans les années 70. Opinion à débattre qu'il n'est pas la peine de débattre. C'est un amateur éclairé des Buzzcocks qui écrit, d'accord ? Faut-il continuer ?

Je suis prêt à citer "I don't mind" (2 minutes et 18 secondes avec premier refrain à la vingtième seconde et deuxième refrain à la trente-neuvième seconde), "Orgasm addict" (2 minutes et 1 seconde) ou "Fiction romance" (4 minutes et 27 secondes).

Mais (Maurice Barrès m'aurait provoqué en duel sur un pré lorrain fraichement coupé pour avoir commencer une phrase par cet adverbe - je prends le risque post-mortem) je sens que la plupart ont décroché dès le deuxième poème (ou l'énième parenthèse) donc j'arrête là, encore hanté par le parfum de cet alexandrin sublime :

"J'ai mangé du Guerlain tout autour de ta bouche"