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lundi 26 décembre 2016

Nick Kent - Apathy for the Devil, a 1970's Memoir

Une quinzaine d’années après son recueil Dark Stuff (L’Envers du Rock en français – et qui comprend des articles formidables sur Brian Wilson, Syd Barrett, Keith Richards ou les Happy Mondays), Nick Kent a publié en 2010 ses mémoires des années 1970 : Apathy for the Devil. Le titre parle de lui-même : dans les années 1970, l’innocent rock des sixties était vraiment passé dans le côté obscur, avec ses histoires de dope, de violence, de cynisme et de star system putassié.



Pour Nick Kent, les années 1970 ont débuté en janvier 1972, avec l’apparition de David Bowie, grimé en Ziggy Stardust, et rencontrant un succès international étonnant. 1972 correspond également à la fin des années 1960, selon Anrew Loog Oldham, manager des Rolling Stones de 1962 à 1967. Oldham souligne que, entre 1967 et 1972, l’époque commençait déjà à être plus préoccupée par l’argent et la pérennité de la mode rock. Le rock était devenu un métier à part entière, une carrière, un salariat, et, pour certains, une mine d’or. Les petites frappes vaguement provocatrices des sixties se sont progressivement transformées en êtres viciés, venimeux et vaniteux, comme un personnages pervers issu d’un roman de Jean Lorrain. Les années 70 sonnent comme la fin d’une utopie hédoniste, innocente et subversive. Il faudra l’arrivée du punk vers 1976 pour jeter un coup de pied dans cette idéologie bourgeoise bien huilée. Un coup de pied bien bref, il est vrai, d’autant plus vain quand on compare les dérives marchandes de la musique des années 80 à celles des années 70. C’est donc dans cette époque tourmentée que Nick Kent nous emmène.

Si les 100 premières pages s’attardent sur l’initiation au rock de Nick Kent dans les années 1960 et dressent un panorama large de la scène musicale de l’époque (des MC5 au Grateful Dead, en passant par Can et Captain Beefheart), le reste du livre est divisé en chapitres-années, dont voici quelques passages marquants ou anecdotiques.

1972


Nick Kent écrit ses premiers articles pour le New Musical Express, dont les faibles ventes menacent l’existence. Avec une poignée d’autres journalistes, Nick Kent est chargé de donner du sang neuf au journal et capter le zeitgeist, l’ère du temps, pour attirer des nouveaux lecteurs. A la fin de l’année, soit à l’âge de 21 ans et quelques mois après ses débuts professionnels, Nick Kent va même interviewer Led Zeppelin, alors le groupe-phare du Royaume-Uni. Les choses étaient bien simples à l’époque…

1973


Au cours d’un séjour aux États-Unis, Nick Kent fait son pèlerinage chez Lester Bangs, le célèbre critique pour le journal Creem, fan du Velvet Underground et de Lou Reed, défenseur du rock le plus exigeant. On apprend que c’est à Detroit, en compagnie de Lester Bangs, que Nick Kent écouta pour la première fois le dernier album des Stooges, Raw Power. Au cours de son séjour américain, il rencontre également Iggy Pop et David Bowie. Tout réussit au premier, rien ne va pour le second, en voie de clochardisation et de démence toxique. Incroyable : Iggy Pop est toujours en vie !

1974


Nick Kent rencontre pour la première fois, à Paris, lors d’un concert des New York Dolls, Malcolm McLaren, le futur manager des Sex Pistols. On apprend que McLaren ne s’est pas du tout intéressé au rock entre 1963 et 1974 ! Beatles, Rolling Stones, Who, Bob Dylan, Jimi Hendrix, etc… inconnus au bataillon ! Pour un Londonien branché, c’est bien le comble ! C’est également en 1974 que Nick Kent écrit son fameux article sur Syd Barrett, le fondateur de Pink Floyd, plongé dans une nébuleuse lysergique irréversible depuis 1970.

Syd Barrett en couverture du NME le 13 avril 1974

1975


Nick Kent commence à être sérieusement accroché à la cocaïne et à l’héroïne. Il fait brièvement partie des Sex Pistols, en juillet-août, en tant que guitariste. A l’époque, le groupe est composé de Steve Jones, Paul Cook et Glen Matlock. Johnny Rotten ne fera son apparition qu’en octobre. Nick Kent écrit un long reportage sur Brian Wilson, autre génie du rock cramé par le LSD et la paranoïa, dès 1967 – ce qui ne l’empêcha pas d’enregistrer encore quelques bons albums avec son groupe, les Beach Boys : Friends en 1968, Sunflower en 1970 et Surf’s Up en 1971.

1976


Venu saluer John Cale aux studio d’Island Records à Basing Street, Nick Kent croise Bob Marley et ses potes rastas, dans les toilettes, en train de fumer un spliff « gros comme une branche d’arbre ». OK. En juin, au 100 Club, pour faire la promotion des Sex Pistols, Malcolm McLaren charge Sid Vicious, un fan du groupe, de dérouiller Nick Kent avec une chaine de vélo. Sympathique.

1977


Junkie à temps plein, Nick Kent passe ses journées à chercher de la dope et à se défoncer. Dans ses pérégrinations, il rencontre fréquemment Sid Vicious et sa groupie Nancy Spungen. Sid s’est excusé pour l’altercation du 100 Club. Sid est un véritable crétin. Iggy Pop fait son grand retour, chaperonné par David Bowie. Keith Richards se fait serré à Toronto pour détention de stupéfiant, la tournée américaine de Led Zeppelin tourne à la catastrophe, dans un tourbillon paroxystique de violence et dédain. Du grand n’importe quoi, ces années 1970…

Sex Pistols en couverture du NME le 26 mai 1977

1978-1979


Les Sex Pistols explose en plein vol, les Clash reprennent le flambeau. Nick Kent raconte avoir rencontré Joe Strummer pour la première en août 1969, au Plumpton Jazz and Blues Festival, à un concert de… King Crimson !

Apathy for the Devil recèle de bien d’autres anecdotes. Une lecture plus que recommandée.

[Article initialement publié le 2 février 2011]

Le Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques en 16 et 35 mm

Le Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques en 16 et 35 mm vient d’être publié aux éditions Serious Publishing, après un travail de 10 ans. Ce dictionnaire essentiel est né sous l’impulsion et la ténacité de Christophe Bier, aidé d’une vingtaine de collaborateurs pour rédiger les résumés et les notules critiques.

Ce dictionnaire, un pavé bien saignant de 1.200 pages, présente et commente 1.812 films érotiques et pornographiques français, d’A bout de sexe à Zob, zob, zob. 16 et 35 mm obligent, l’essentiel des films ont été distribués entre 1975 et 1985, même si l’on trouve des films érotiques datant des années 1910 aux années 1960. Si ce dictionnaire est avant tout savant et scientifique, il fait penser à l’Encyclopédie des Lumières : à l’objectivité des descriptions techniques (production, distribution, réalisation, musique, distribution, titres alternatifs…) succède la subjectivité des rédacteurs, commentant et analysant des films comme Luxure (1975), Viens, j’ai pas de culotte (1982) ou Outrages transexuels des petites filles violées et sodomisées (1985). Ce dictionnaire est donc essentiel pour tout amateur de l’érotisme et de la pornographie gauloises, ainsi qu’aux cinéphiles obsessionnels. Disons-le tout de go : ce dictionnaire fera date. Il est tiré à 1.500 exemplaires, précipitez-vous ! Pour en savoir plus sur ce travail titanesque, nous avons interrogé Christophe Bier, rédacteur en chef du dictionnaire.

Karine Gambier dans Echanges de partenaires de Frédéric Lanzac (1976)

L’idée de ce dictionnaire est apparue il y a onze ans au cour d’un dîner avec quatre amis. Était-ce d’abord une idée en l’air ou un véritable projet raisonné ?

On avait vraiment envie que ce livre existe. Pourquoi ai-je dit qu’il suffisait de le faire ? J’avais déjà publié en janvier 1999 chez Monster Bis un fanzine sur Eurociné tiré à 400 exemplaires où chaque film était minutieusement décrit. En tant qu’amateur de livres, j’étais également un grand admirateur des catalogues de Raymond Chirat. J’aime beaucoup les catalogues d’ailleurs, les catalogues de films et les ouvrages de bibliophilie. C’est quelque chose qui m’a plu très tôt : j’ai dû acheter mes premiers catalogues de Raymond Chirat quand j’avais 16 ou 17 ans. J’ai toujours été habité par cette soif d’exhaustivité.

Mon rêve est d’avoir des catalogues sur toutes les cinématographies du monde. On est plutôt bien servi sur le plan anglo-saxon mais, par exemple, il manque encore un livre entier sur le cinéma allemand. Beaucoup de sujets sont laissés à l’abandon.

Les gens présents à ce dîner étaient tous des lecteurs de la Saison cinématographique, ce numéro annuel qui sortait par la Revue du cinéma et qui passait au crible tous les films sortis, y compris les films pornos. D’ailleurs, trois des rédacteurs de la Saison cinématographique ont repris du service pour ce dictionnaire. On s’est dit qu’il fallait une Saison cinématographique qui regrouperait tous les films pornos. Par la suite est venue l’idée d’élargir le spectre vers l’érotisme.

Comment s’est faite la constitution de l’équipe ?

Ça s’est fait sur les 10 ans. Certains rédacteurs sont même arrivés il y a à peine un an. Certains ont beaucoup écrit en un an. D’autres rédacteurs ne se sont engagés que sur une poignée de textes. Il y a quelques « invités » qui sont intervenus pour un seul texte ciblé. Par exemple, la notule de Tarzoon la honte de la jungle [film d'animation de Picha et Boris Szulzinger, 1974] a été écrit par un spécialiste de la bande-dessiné, Bernard Joubert. Un des rares films vraiment érotiques des années 1940, Le Destin exécrable de Guillemette Babin [de Guillaume Radot, 1947] a été chroniqué par François Angelier. Un film japonais détourné par les situationnistes, Les Filles de Ka-Ma-Rê [de René Viénet, 1974], a été écrit par un des exégètes de Guy Debord, Shige Gonzalvez.

Sinon, il y a des rédacteurs qui ont fait dix textes, d’autre trente. Il y a des acharnés qui en ont fait cent-trente ou deux-cents. Edgar Baltzer, qui en a fait deux-cents, est arrivé dans l’histoire du dictionnaire en 2006.

Sur dix ans, ça a été une aventure. Certains se sont reposés à un moment donné, puis sont revenus. Jusqu’aux dernières années, j’ai continué à solliciter de nouvelles personnes. J’ai même eu la chance il y a deux ans d’entrer en contact avec quelqu’un qui cherchait des pornos gays, Hervé Joseph Le Brun, qui est maintenant un des programmateurs du Festival de films gays, lesbiens, trans et + de Paris. En 2009, il a réalisé un documentaire sur le porno gay français des années 1970, Mondo Homo. C’était la personne la plus compétente dans ce domaine parce que le porno gay est un sujet particulièrement ardu, une terra incognita, un ghetto dans un ghetto.

Brigitte Lahaie et Danielle Troger dans La Rabatteuse de Burd Trandbaree (1978)

Y a t-il beaucoup de films perdus dans le porno ? Les films sont-ils conservés, comme les films dits traditionnels ?

Un des problèmes, ce sont les gens qui font des films pornos. Ce ne sont pas forcément des artistes, ce sont souvent des commerçants, des marchands de pellicule, qui déconsidèrent leur travail ou celui des autres, qui n’ont pris aucun soin pour conserver leurs films. Quand la vidéo est arrivée, ce qui avait un intérêt à leurs yeux, c’était le master vidéo maintenant c’est le master numérique. Il y a des films qui ont dû se perdre. Sans compter ce phénomène des films remontés.

Il faudrait faire un état des lieux et que l’État attribue des subventions pour que les Archives du film sauvegardent des films. Ça paraît de l’hérésie de dire cela. A mon avis, toutes les cinémathèques ont des films pornographiques, je n’ai pas frappé à toutes les portes pour faire mes recherches. Les cinémathèques n’ont pas de problèmes avec le porno, elles sont dans l’optique de Henri Langlois qui est de sauvegarder les films quels qu’ils soient. Mais cela ne dépend pas d’elles de considérer la pornographie comme un terrain en péril qu’il faut sauver, c’est à un niveau politique que ça doit se décider. Après avoir fait le « Plan nitrate » pour sauvegarder les films en nitrate, sauvegardons les films pornos parce qu’ils sont dans un état de délabrement total. Mais ça m’étonnerait que ce soit une priorité. Si ça devenait une priorité, ce serait très dur d’imposer aux yeux du public que l’argent de l’État serve à restaurer des films pornos. Bois-d’Arcy [ville des Yvelines qui s'occupe de restaurer les archives françaises du film] a restauré énormément de pornos clandestins mais s’est fait taper sur les doigts par des associations. Quand Bois-d’Arcy restaure un film, le but du jeu, c’est de le montrer. Ces films ont été projetés lors d’une nuit du sexe à la Cinémathèque française, quand elle était au Palais de Chaillot, et il y a eu quelques courriers de protestations.

A propos de la Cinémathèque française, une soirée érotique et pornographique est organisée le 11 juin, à l’occasion de la sortie du dictionnaire. Pouvez-vous nous en parler ?

Trois films seront projetés : cela commencera par une comédie soft de Max Pécas, Sexuellement votre (1974), qui sera suivie par un film surprise de Serge Korber sorti en 1975 et condamné à la destruction à l’époque. La soirée se terminera avec la projection de Maléfices pornos (1977) d’Éric de Winter, une véritable curiosité, un film inclassable.

Maléfices pornos d'Eric de Winter

***

Note : Maléfices pornos est véritablement un objet filmique non identifié. Le film a été offert aux souscripteurs du Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques en 16 et 35 mm. Le dictionnaire reproduit les commentaires de la Commission de contrôle cinématographique sur le film d’Éric de Winter : « Ce film pose un problème d’une gravité hors du commun. En dehors des images lourdement et précisément sexuelles, développées dans les modalités les plus sordides – le film se hisse très rapidement à un niveau qui excède le simple classement sur la liste des pornographiques au sens des articles 11 et 12 de la loi du 30 décembre 1975. Il se charge, en effet, de séquences de cruauté et de sadisme – tortures ; scènes de sang ; sévices sexuels – de racisme – une longue scène où un homme noir est complaisamment réduit à l’état d’objet sexuel – de terreur enfin – la vision de l’épouse plongée nue et inconsciente dans un bain d’acide sulfurique. En dépit de l’insigne médiocrité de la réalisation qui en assourdit l’effet, la Commission de contrôle a considéré que ce film déshonorant ne représentait pas seulement une atteinte à la personne humaine, mais un danger pour l’intégrité mentale et psychique d’une part importante du public même adulte. Elle a estimé, en conséquence, à l’unanimité, que le seuil de l’interdiction totale était atteint ».

Lire également : entretien croisé avec Christophe Bier et Pierre B. Reinhard sur le cinéma pornographique français

[Entretien initialement publié le 6 juin 2011]

jeudi 28 novembre 2013

Marc-Edouard Nabe - "La dérision, c'est le bon filon"

Éloquent  extrait de Rideau de Marc-Edouard Nabe (1992) sur le recyclage autocannibale de la télévision et les commentateurs en tout genre qui pullulent aujourd'hui, de Jean-Marc Morandini à Bruno Roger-Petit en passant par Yann Barthès et Daniel Schneidermann. Quand la mort se nourrit de la mort dans une autocélébration forcément macabre - mais avec le sourire. Réjouissant...



Caricaturer les caricatures, c'est facile. A quoi servent les salariés de la dérision qui travaillent toute l'année à mettre en gags les ondes de la télévision ? Rien n'est plus effrayant que ces poupées à l'effigie des idoles du show-biz et de la télé gigotant devant nous qui avons déjà tant de mal à supporter les pantins originaux, en chair et en os. Et lorsque les marionnettistes s'inspirent des animaux pour "croquer" un homme politique, j'ai un peu honte ensuite quand je croise mon chat dans un couloir.

La dérision, c'est le bon filon. Elle a raboté l'humour pour le faire entrer dans la morale. Le détournement rentre dans le bon chemin. Ô satire intégrée !...

La subversion des gens de télé payés par la télé pour se moquer de la télé est nulle. Ceux-là sont encore plus tristement engloutis par le système que ceux qui font le même boulot au premier degré : en quelques pirouettes, imitations, clins d’œil, pignoleries dignes du dernier des monômes de grande école, ils espèrent porter un coup à la bête molle, mais elle les écrasera en temps voulu. On ne voit plus très bien la frontière qui sépare la dérision de la névrose. Les gagmen de l'autotélévision sont tenus d'amuser les seigneurs en cabriolant dans la grande salle du château et au moindre faux pas, les oubliettes les attendent. Les noms de ces gais larrons se sont choisis anticipent déjà sur l'avenir de leurs carrières. Quand ça tournera mal, les cachots de l'oubli grouilleront d'inconnus jadis célèbres et de nuls désormais mauvais.



Sans arrêt les médias se remangent eux-mêmes. Ils ont besoin de cet autocannibalisme. Les vedettes sont ces poulets élevés en batteries qui ne se nourrissent que de leurs propres excréments. On voit des choses extraordinaires : Mourousi vient présenter son livre chez Drucker qui vient présenter le sien chez Gildas qui, n'en ayant pas écrit lui-même, parle de celui de Claude Sérillon. A la petite cuillère, la logorrhée ! Le matin, vous avez même une émission de radio qui commente l'émission de radio qui commente l'émission de télé de la veille au soir, qui la refait, la rebouffe, avec les protagonistes et des auditeurs qui glosent dessus comme si ç'avait été une œuvre d'art, et toujours en direct, car on ne dégueule jamais mieux que dans les chiottes du restaurant d'où l'on vient de dîner. De même, les shows de variétés sont composés des meilleurs moments du même show diffusé des meilleurs moments du même show diffusé les semaines précédentes. L'hommage, le souvenir, le "medley" et le "best of" deviennent la matière même du présent. Tout ce qui sera est flanqué automatiquement de ce qui était. L'instant télévisé n'est instantané que s'il est gonflé par la rétrospective.

L'anthologie se fait sur place. Ça vient de ce que personne n'a digéré l'avant-garde du début du siècle, et cette nausée rejaillit de toute la terre.

Si nous subissons la dictature de la débilité mentale, c'est parce que les libérateurs du passé sont allés trop loin dans le futurisme de l'intelligence. Marinetti nous vaut Patrick Sébastien, Picabia ne pouvait enfanter que Jospeh Poli. Après Gertrude Stein, seule Dorothée pouvait apparaître sur cette planète.

dimanche 27 octobre 2013

Quand Jean-Jacques Schuhl rencontre Raul Ruiz

Dans son dernier livre L'Entrée des fantômes, Jean-Jacques Schuhl raconte son première rencontre avec Raul Ruiz. Une histoire pas banale où la guérilla se mêle à la superficialité du premier livre de Schuhl, Rose poussière.

Rose poussière et sa couverture mauve.

J'ai connu Raul Ruiz en 1975 ou 76, c'était à un déjeuner chez Barbet Schroeder, avenue Pierre-Ier-de-Serbie. Il revenait du Chili où, après le massacre du palais de la Moneda et la mort d'Allende, dont il avait été le tout jeune conseiller en audiovisuel, il avait gagné les maquis. Or, au beau milieu du repas, il m'avait tranquillement affirmé, d'un ton très matter-of-factly, que dans ces maquis de la guérilla il avait lu un livre que je venais de publier qui s'appelait Rose poussière. A peine un livre, un bric-à-brac rafistolé, qui avait dû trouver deux cents acquéreurs à tout casser, une version de Mai 68, de la Révolution, influencée par mes soirées à l'Alcazar, au Carrousel de la rue Vavin et par les films de Marlene Dietrich. "Si ! Je vous assure, c'est vrai !" Et moi je regardais ce visage bonhomme de clown triste derrière sa moustache, et je lui avais dit poliment : "Merci, merci, je suis flatté !" Mais, déjà là, je me demandais, je me le demande encore, si s'moquait pas un peu d'moi, par hasard. C'était une espèce de récit pour fashionistas déglingués sur la mode sophistiquée du Londres de Mary Quant, de Vidal Sassoon et de Christine Keeler, et sur les grâces fatiguées d'un travesti, et je ne voyais pas du tout ce que les faux cils, les make-ups un fanés et délétères des pâles filles anémiques de chez Biba Kensington High Street avaient à voir avec les guérilleros de la sierra, mitraillette à l'épaule, battle-dress en lambeaux... Cette nuance dusty pink allait sur les paupières de la belle Christine mais n'était pas pour les barbus de la sueur. A Raul ça n'avait pas semblé poser de problème ! Il avait son petit livre mauve - c'était la couleur de la jaquette - dans son paquetage avec la cartouchière et la pharmacie de secours ! Il est vrai que question poids, le petit livre mauve, si "svelte", comme s'était moqué un critique, avait son avantage lorsque chaque gramme compte : quatre fois plus léger qu'un numéro de Vogue. Je me suis rappelé ce western où le héros échappe à la mort parce qu'il porte partout la Bible sous sa chemise au niveau du cœur et la balle vient se ficher dedans : une balle des sbires de Pinochet aurait bien pu atterrir dans le visage de Marlene qui ornait en partie la couverture ! En traduisait-il des passages à ses camarades entre deux embuscades ?

mercredi 2 octobre 2013

Martial Raysse par Michel Bulteau

En 2008, Michel Bulteau a publié Sinéma, les anges sont avec toi, une "fantaisie" mettant en scène l'artiste Martial Raysse, surtout connu aujourd'hui pour ses néons clignotant sur le fronton du cinéma MK2, quai de Loire, à Paris. Martial Raysse a réalisé bien d'autres œuvres depuis la fin des années 50 : d'abord des toiles abstraites, puis des peintures "néo-réalistes" proches du mouvement Pop Art, avant de tourner plusieurs films dans les années 70. Il a beaucoup expérimenté avec les néons et les vitraux d'église. Une rétrospective 1960-1974 lui a récemment été consacrée à New York à la galerie Luxembourg & Dayan. Malgré des œuvres majeures, Martial Raysse est étonnement méconnu en France. Lui et Michel Bulteau se connaissent depuis les années 70 et ont beaucoup voyagé ensemble, de New York à Sana'a, en passant par Venise. Sinéma, les anges sont avec toi est une sorte d'hommage à l'artiste. En voici un extrait.

Martial Raysse - Nu jaune et calme (1963-1967)

Le mystère éclairé au néon

Martial Raysse sait que la poésie ne va pas sans précision. Que la poésie est un réalisme supérieur. Voilà pourquoi, dans Heureux Rivages, il peint, caché dans un feuillage, un amour avec un pistolet à flèches.

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"Les gens exigent qu'on leur explique la poésie. Ils ignorent que la poésie est un monde fermé où l'on reçoit très peu et où il arrive même qu'on ne reçoive personne", a écrit Jean Cocteau.
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Martial Raysse - Heureux rivages (2007)

Raysse a conjugué élégance et obscurité pour rendre visibles des images à la place des étoiles.
"Dans le pays d'où je viens, dit-il, j'ai toujours pensé qu'une fois la forme issue du projecteur, mur, plafond, toit, rien n'arrêtait sa course... Ces obstacles formant un écran permettaient simplement de lire son image, ici, dans ce pays ouvert comme une montre arrêtée, je vois comme on dit vivre, cette forme sourdre en moi, rond de fumée jusqu'aux plus lointaines planètes." (Oued Laou, 1969.)
Nous sommes en pleine allégorie extatique. Nous écoutons une prière en langue étrangère. c'est l'heure du Muezzin, l'heure des chants d'oiseaux, et celle des cris de hyènes.
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C'est aussi Thomas Browne que Martial Raysse m'évoque. Ce prosateur baroque, quand il discourt sur les jardins, ne se contente pas seulement des fleurs, des arbustes et des arbres, mais étend sa vision aux volières, aux étangs à poissons, à une grande variété d'animaux, faisant de son jardin le summum de la terre.
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Décidant d'ignorer le symbolisme des voyelles cher à Rimbaud et à quelques alchimistes, Martial Raysse, pour l'exposition de la galerie Arte Gogona, en novembre 1992, se lance dans un commentaire visuel des trois consonnes : X, Y, Z. Il s'agit de trois des Six images calmes.
La croix retrouve le mouvement (la vie) et devient un X. Y est le signe de l'union du masculin et du féminin dans le Grand Œuvre. Z, une sorte de trophée emplumé que n'aurait pas dédaigné ce vieux phraseur de Zarthoustra.
Raysse est assez d'accord, je crois, avec la phrase de Mallarmé : "Toute chose sacrée et qui veut demeurer sacrée s'enveloppe de mystère." Et parfois d'un mystère éclairé au néon.

dimanche 9 juin 2013

Jean-Jacques Schuhl : "Je n'aime presque aucun livre"

Extrait de Télex n°1, deuxième livre de Jean-Jacques Schuhl, publié en 1976. L'auteur y expose sa vision de la littérature. Dans un entretien de 2010, Schuhl déclarait : "Auteur expérimental... je n'aime pas trop cette idée, cela a quelque chose de très volontariste. Je me vois plutôt comme marginal, minoritaire, underground. A cela, le Goncourt n'a rien changé. La vérité, c'est que je me vois à peine comme écrivain, quoi qu'il en soit pas du tout main stream. Je me revendique ajusteur, monteur, plutôt qu'auteur."


Je n'aime presque aucun livre. Ils se ferment sur un univers, un ton, un style. Seule me plaît maintenant une écriture anonyme, fragmentée et fragile : une affiche murale commencée par l'un, continuée par un autre, indéfiniment, et que le vent ou la pluie peut effacer, les livres ici continuent à créer des personnages, à fabriquer des ambiances alors que voici venu le temps des discours sans auteur, des mouvements de masses, des gestes ébauchés et que le temps emporte, des mots parasités par des mots autres, brisés, semblables à des musiques qui se font ou se défont, s'opposent et s'unissent en même temps. Ce geste, ces mots ne sont pas ceux d'une personne : des masses entières les ont produits. Ce pas de danse de la saison n'a pas été inventé par quelqu'un, il vient, par de multiples relais, d'une façon qu'ont les ouvriers métallurgistes de chez Usinor de s'approcher lentement des fourneaux, protégés par de lourds tabliers d'amiante et de - ayant jeté le contenu d'une pelle géante dedans - retourner,  à reculons ou non mais en marchant-courant souplement,  la remplir, cela tous en même temps uniformément et trois fois à la minute.

Nos façons les plus sophistiquées viennent du monde du travail. Produire un texte qui ne sorte pas de la tête de quelqu'un (ni de sa plume) mais qui soit immanent, qui sourde du sol à la façon d'une momie exhumée, comment produire un tel langage qui est le texte politique ?

Lautréamont : "La poésie doit être faite par tous et non par un." Le reste c'est "tics, tics, tics" (Lautréamont). Le texte politique chinois remplit ce programme. Ratures de ratures de ratures de ratures de rat-

Texte mobile, fractionné, insaisissable (ratures de ratures) - la Chine a inventé les caractères d'imprimeries mobiles.

vendredi 7 juin 2013

Jean-Jacques Schuhl - Ready-made & cut-up (1975)

En janvier 1975, Jean-Jacques Schuhl écrit ce texte magnifique sur William Burroughs qui explique beaucoup de choses sur la technique et les fins littéraires de l'écrivain français. Rétrospectivement, ce texte s'affirme comme une explication du livre Télex n°1, publié en 1976 et enfin réédité cette année. Ce texte fait également penser à la phrase que prononce Jean-Pierre Léaud dans le film de Jean Eustache, La Maman et la putain (1973), film qui doit beaucoup à Schuhl, compagnon nocturne d'Eustache : "Parler avec les mots des autres, ça doit être ça la liberté".

William Burroughs et sa machine à écrire Royal.

Le cut-up existe sans Burroughs. c'est le journal. Les dépêches d'agence ont été déchirées, puis montrées. Il suffit alors de lire son quotidien sans se plier aux renvois en page intérieure (la suite, c'est ce qu'il y a à côté), c'est-à-dire comme un livre, en balayant toute la page, et en connectant les diverses rubriques. C'est un ready-made-cut-up. Pour ma part, je travaille à partir des journaux qui sont ce que reflète le mieux le discours officiel - surtout France Soir. Mais plutôt que de casser le sens, comme fait Burroughs, je préfère le miner de l'intérieur, le trahir, feindre de jouer son jeu, et le brouiller. Je prends donc une coupure de journal qui me séduit comme un beau symptôme, et la met en relation avec d'autres coupures, ou d'autres coupures (all around), ou avec ce qui se trouve au verso de la page (je découpe au ciseau la page et regarde ensuite ce qui se trouve au dos, matériellement ce qui est en rapport avec ce que j'ai voulu découper), ou en transparence à la lumière d'une lampe, pour obtenir un texte spectral (see-through). On peut dire qu'il s'agit d'une recomposition du journal, d'une redistribution de ses éléments, avec de minces jeux, des citations à peine déplacées, de légers décalages, des glissements, des transparences, des télescopages, mine de rien, d'une rubrique "sérieuse" (politique) et d'une rubrique "frivole" (turf, jeu des 7 erreurs). il faudrait qu'on y voit presque que du feu, que ce soir presque nneutre.

Le cut-up de Burroughs casse les circuits de la pensée. je préfère essayer de les pervertir doucement, de façon non-réparable.

Le réserve que je fais quant au cut-up est que c'est un peu trop cut, je préfère un démontage plus sournois où l'on mime le récit traditionnel et le mine. Glissements, court-circuits, décalages, blancs, petits grincements à l'intérieur du discours académique, plutôt que de cassures (il faut que ça ne casse rien). Exemple à suivre : Lautréamont. J'aimerais qu'on se dise : c'est ça, c'est bien ça, ce n'est que de la gentille actualité, et pourtant ! et pourtant ! Mais on ne sait pas dire ce qui se passe, d'où vient le trouble. Quelque chose comme la voix ou le geste d'un travesti, d'un robot synthétique, ou de W. Burroughs en faux clergyman anglican. J'aimerais arriver à écrire un livre avec un seul journal, à ce que ce soit une histoire qui n'a l'air de rien, qui provienne des rubriques recomposées du journal : il y a quelque chose qui cloche, mais quoi ? Évidemment, l'idéal serait de s'introduire la nuit au marbre de France Soir, et d'opérer en douce une recomposition qui, le matin, ferait dire à la ville, un peu gênée : "Il y a quelque chose qui cloche, mais quoi ?"

Mais il existe d'autre trahisons...

vendredi 24 mai 2013

Aphorismes de Karl Kraus

En 1909, Karl Kraus (1874-1936) rassemble en un volume les aphorismes qu'il a publiés dans son journal Die Fackel. Les sujets ? La femme, la morale, l'érotisme, le christianisme, le journalisme, la politique... Un regard assez acide sur ses contemporains. A la fois misanthrope et misogyne. En voici quelques extraits, choisis au hasard. Ou pas.

Karl Kraus, auteur malheureusement méconnu et peu traduit en France.

Rien n'est plus insondable que la superficialité de la femme.

Ils sont cent hommes à se rendre compte de leur pauvreté face à une femme qui devient riche en gaspillant.

Pour être parfaite il ne lui manquait qu'un défaut.

La cosmétique est le principe du cosmos de la femme.

Qu'est-ce qu'un dépravé ? Quelqu'un qui a encore de l'esprit là où d'autres n'ont plus qu'un corps.

J'aime bien monologuer avec une femme. Mais je trouve plus stimulant de dialoguer avec moi-même.

Quand je me fais couper les cheveux, j'ai peur que le coiffeur me coupe une idée.

Une vie mécanique favorise la poésie intérieure, alors que l'environnement artistique la paralyse.

La démocratie divise les gens en travailleurs et en fainéants. Rien n'est prévu pour les gens qui n'ont pas le temps de travailler.

Le parlementarisme est l'encasernement de la prostitution politique.

Le journalisme ne fait que servir en apparence le quotidien. En vérité, il détruit la réceptivité du monde futur.

Un poète en train de lire, c'est comme voir un cuisinier en train de manger.

L'art sert à nous essuyer les yeux.

L'actrice est la femme élevée à la puissance, l'acteur est l'homme réduit à la racine.

L'homme politique est plongé dans la vie, on ne sait où. L'esthète fuit loin de la vie, on ne sait jusqu'où.

L'idée est un enfant de l'amour. L'opinion est reconnue dans la société bourgeoise.

Le journal est la conserve du temps.

Cherche désert pour mirage.

samedi 22 décembre 2012

La prostitution lisboète par Dominique de Roux


En mars 1977, deux semaines avant sa mort, Dominique de Roux publie le roman Le Cinquième Empire, une "histoire possible imaginée" sur la révolution portugaise et le mouvement de décolonisation en Angola, au Mozambique et en Guinée. Un roman inspiré du véritable engagement de Dominique de Roux, alors conseiller spécial de Jonas Savimbi, fondateur de l'UNITA, un mouvement politique et militaire antimarxiste en Angola. Un combat voué à l'échec dans une période où la Guerre Froide imposait deux attitudes aux pays africains indépendants : rejoindre l'Empire étasunien ou adhérer à l'axe russo-cubain. Partisan d'une troisième voie africaine, Jonas Savimbi prit les armes mais ne reçut pas les soutiens escomptés pour mener à bien sa révolution.

Les cent premières pages du Cinquième Empire se déroulent à Lisbonne. On y trouve notamment trois paragraphes sur la prostitution lisboète. Une prostitution qui diffère de la froideur industrielle qu'on trouve à Paris. Échoppe familiale contre usine. Un Lisbonne aujourd'hui disparu ?

Dominique de Roux et Jonas Savimbi en Angola.
Glycines, fleurs du pin, les bouquets de roses en forme de pomme de pins, odeurs, la nuit, lorsque je me glissais sur les pentes de la Misericordia. Chaque fois, on change d'atmosphère. Une ville dont certains itinéraires n'ont pas bougé depuis le XVIIè siècle, qui ne connaissent pas l'asphalte - avec de vraies putains qui reçoivent en famille les permissionnaires, discutant du prix sous les voûtes manuélines aussi fuyantes que cette langue portugaise en z qui exprime si tristement que tout s'en va, tout file et meurt.

Elles attendent dans l'ombre, les échassières, passant indéfiniment de l'essence à l'existence, et leurs clients, au contraire, de l'existence à l'essence. Mais, si vous arrivez à baiser trois fois consécutivement, vous ne payez pas, "c'est l'amour". A Paris, au contraire, la première roulante venue proteste : "Pars, je n'ai pas le temps ou donne un cadeau ! Et je t'avertis, on paie d'avance ! Et t'imagine pas que je vais me déshabiller entièrement (adverbe de manière)". Sur son établi, elle doit faire cent clients par jour. Elle n'est que la marmite, la soupière du dos-vert. "Les clients, pour moi, c'est un piquet, un rideau. Rien, je ne sens rien".

A la Misericordia, point de répertoire ni de créneaux précis qui répondent aux demandes. On ne tremble pas à observer les réactions de la michetonne. Discrètement, on dépose les escudos dans son sac. Elle ne veut pas le savoir. Et un seul whisky, si vous voulez consommez ensemble. La pute lisboète ne vit pas une économie marchande. Elle ne maximise pas le profit. Il lui arrive même de danser par besoin de l'illusion romantique et, mourriez-vous pendant l'acte, qu'elle s'accuserait d'homicide par imprudence".

mercredi 21 novembre 2012

Masao Adachi et le bus de la révolution (écrits sur le cinéma, la guérilla et l'avant-garde)

Les éditions Rouge Profond viennent de publier la première monographie française consacrée au réalisateur japonais Masao Adachi. Le titre est savoureux : Le Bus de la révolution passera bientôt près de chez toi. Écrits sur le cinéma, la guérilla et l'avant-garde (1963-2010). On y trouve des textes autobiographiques, critiques et théoriques sur le cinéma d'avant-garde et révolutionnaire des années 60. Rappelons que Masao Adachi est le réalisateur de treize films dont Sex Game et Female Student Guerilla. Il a également joué l'acteur pour Nagisa Oshima et a écrit pas moins de 23 scénario pour Koji Wakamatsu entre 1966 et 1972. On peut citer le désormais classique Quand l'embryon part braconner et La Femme qui voulait mourir.

Masao Adachi sur le tournage de Le Bol en 1961.

De formation universitaire, Masao Adachi aime manier le concept et la théorie dans ses écrits sur le cinéma. C'est parfois un peu trop au sérieux, trop universitaire. Malgré tout, on apprend beaucoup de choses sur l'avant-garde japonaise des années 60, l'effervescence du milieu cinématographique. Au début des années 70, Masao Adachi décide prolonger la révolution du cinéma par la révolution terroriste en rejoignant le Front populaire de libération de la Palestine. Il s'en explique clairement dans de longs textes.

Pour les moins familiers de l'oeuvre de Masao Adachi, voici un extrait de sa "lettre au spectateurs français", rédigée à l'occasion de la rétrospective de son œuvre à la Cinémathèque française en 2010.

Titres des films de Masao Adachi.
Lorsque j'étais étudiant, la seule école où l'on pouvait étudier le cinéma était le département de cinéma à l'Université Nihon. Il commençait à y avoir des écoles qui enseignaient le technique. Mais moi, je suis allé à la fac. Cette Université étais alors une sorte de repaire d'étudiants passionnés. Nous étions tous fascinés par le mouvement surréaliste, certains d'entre nous appartenaient à des groupes néo-dada. En fréquentant ces camarades, j'ai été très influencé par le surréalisme, je l'ai même considéré comme le plus important courant de pensée à m'avoir construit. Ma conception théorique et ma conception pratique du cinéma sont toute deux ancrées dans ce mouvement.

Au sortir de l'université, la plupart ont commencé à travailler. Après avoir réalisé Le Bol et Vagin Clos, j'ai travaillé dans le but de ressembler le budget nécessaire afin de tourner les films qu'on voulait faire notamment dans des productions de spots publicitaires ou des documentaires. Bien sûr que ces expériences étaient intéressantes, mais j'avais toujours en tête de gagner de l'argent pour financer nos propres films.

Image de Galaxy (1967).
Par la suite, j'ai créé avec mes aînés le Van Institute for Cinematic Science, dont le nom paraît un peu austère. Nous y avons approfondi nos idées et y avons débattu. Pendant ce temps-là, le commerce du cinéma continuait d'évoluer. Du coup, nous aussi, il fallait s'y mettre pour de bon. Alors, j'ai frappé à la porte de Wakamatsu qui avait présenté Les Secrets derrière le mur au Festival de Berlin. Le film fut traité de honte nationale ! Pour lui, j'ai écrit de nombreux scénarios. J'ai aussi réalisé quelques films à petit budget, toujours dans le champs du cinéma pink. J'ai également travaillé avec Nagisa Oshima, un ami avec qui je buvais souvent dans les bars. Il m'a proposé de collaborer avec lui. C'était une époque plus simple, les réalisateurs pouvaient facilement s'entraider s'ils s'entendaient bien. C'est ce que je pense avec le recul. Je parle souvent du "cinéma comme mouvement", et non du cinéma d'auteur.

Après le mouvement néo-dada, les échanges avec des artistes et des auteurs m'ont énormément enrichi. ils m'ont beaucoup appris. Beaucoup d'amis m'ont permis de réfléchir à quel film je devrais faire et comment je devrais le faire. Ensemble, nous pensions que s'il y avait de moins en moins de films intéressants, c'était dû au déclin de la critique du cinéma. C'est ainsi que nous nous sommes intéressés à la critique cinématographique : il était temps de créer un lieu où l'on pouvait débattre des œuvres, pas juste pour les présenter ni donner nos impressions. Alors, nous avons publié une revue intitulée Critique cinématographique.

Image de Gushing Prayer (1970)
Puis, j'ai réalisé A.k.a Serial Killer. Plus tard j'ai développé la "théorie du paysage". Ma vie après cette période attire souvent plus d'attention. Mais c'est le même élan qui, après mon passage au Festival de Cannes avec Wakamatsu, m'a poussé à me rendre en Palestine pour voir la réalité de la lutte pour la libération. Avec des images tournées à cette occasion, nous avons réalisé Armée rouge/FPLP : Déclaration de guerre mondiale. Jusqu'alors je filmais des paysages selon ma "théorie du paysage", mais je voulais développer cette théorie en allant voir concrètement le paysage que je montrais. C'était ça, ma motivation. Voilà, en bref, mon parcours.

Ensuite, pendant des années, je suis resté avec des guérilleros palestiniens. C'était donc après trente-cinq ans d'absence que j'ai réalisé Prisonnier/Terroriste. Pour faire ce film, j'avais l'envie d'aller plus loin que Armée rouge/FPLP : Déclaration de guerre mondiale, qui avait plutôt la forme d'un documentaire journalistique, et de faire rebondir la "théorie du paysage". Moi-même j'ai été guérillero pendant de longues années. Je voulais faire face à cette réalité et en faire un film. C'est le thème du film. Voilà le chemin qui m'a mené jusqu'à aujourd'hui.

lundi 29 octobre 2012

Hunter Thompson et le marathon d'Honolulu

Les éditions Tristam viennent de publier un roman de Hunter S. Thompson inédit en français : Le Marathon d'Honolulu (The Curse of Luno). En décembre 1980, le père du journalisme gonzo est invité par Running Magazine à couvrir le marathon d'Honolulu... et prendre plusieurs semaines de vacances, tous frais payés. Un prétexte à beuveries et autres intoxications, mais aussi à de fines réflexions sur le culte du sport, la fin du Rêve américain, les années 1980 et le règne de l'argent. Extraits.


Ce fut une drôle de manifestation à Honolulu, et c'est encore plus bizarre à présent. Le propos est en fait plus lourd qu'il en a l'air. Ce qui sur le papier pouvait passer pour des vacances rémunérées à Hawaï vira au cauchemar - et au moins une personne suggéra que nous étions en présence du Dernier Refuge de l'Esprit "libéral", ou du moins du Dernier Truc qui marchait.

Courir pour la vie... le sport, parce qu'il ne reste plus que ça. Ceux-là même qui brûlèrent leur ordre d'incorporation dans les années 60, et qui s'égarèrent dans les années 70, sont désormais à fond dans la course à pied. Quand la politique a échoué et que les relations interpersonnelles se sont avérées ingérables ; après que Ted Kennedy a chopé le syndrome Harold Stassen du type qui se présente à chaque coup et ne gagne jamais et que Jimmy Carter a déçu jusqu'au dernier de ses fidèles, et après que la nation s'est massivement ralliée à la sagesse atavique de Ronald Reagan.

Ma foi, nous voilà, après tout, dans les Années 80, et l'heure est enfin venue de savoir qui a des dents et qui n'en a pas. Ce qui peut éventuellement, mais ce n'est pas une certitude, expliquer l'étrange spectacle de deux générations de militants politiques se transformant finalement - vingt ans plus tard - en joggeurs.

Pourquoi cela ?

Mort du politique et succès du jogging. Nicolas Sarkozy, un exemple au hasard.
[...] Le journalisme est un passeport pour voir le monde, pour s'impliquer personnellement dans les "nouvelles" que les gens voient à la télé - ce qui est chouette, mais ce n'est pas avec ça qu'no paye le loyer, et les gens qui ne pourront pas payer leur loyer dans les années 80 vont avoir des ennuis. Nous entrons dans une décennie ignoble, un moment darwinien qui ne sera pas une partie de plaisir pour les free-lance.

Hé oui. Le temps est venu d'écrire des livres - voire des films, pour ceux capables d'envisager la question en gardant leur sérieux. Car il y a de l'argent dans ces trucs-là ; et il n'y pas d'argent dans le journalisme.

Mais il y a de l'action, et on devient vite accro à l'action. c'est une bonne chose de savoir que vous pouvez décrocher votre téléphone et vous retrouver dans n'importe quel endroit du monde qui vous intéresse - en vingt-quatre heures, et surtout en sachant que quelqu'un d'autre règlera la note.

C'est ça qui manque : non pas l'argent, mais l'action - et voilà pourquoi j'ai tiré Ralph de son château dans le Kent pour qu'il vienne à Hawaï et considère cet étrange et nouveau phénomène baptisé running, la course à pied.

vendredi 5 octobre 2012

L'idéal de l'individu fashionable

Christian Salmon a publié en  2010 Kate Moss Machine, une enquête sur Kate Moss et l'évolution du monde de la mode depuis les années 1990. Selon l'auteur, le mannequin anglais est une synthèse de la société au tournant du XXIè siècle, passant avec facilité de la figure de l'enfant abonné de la Génération X à l'icône du glamour, en passant par les périodes heroin chic, "Cool Britannia", muse rock & roll et princesse trash. Kate Moss Machine est un bon complément à Glamorama, le meilleur roman de Bret Easton Ellis. Dans l'extrait suivant, Christian Salmon dresse un bref historique de l'individualisme depuis le XVIIIè siècle qui aboutit aujourd'hui à l'importance cruciale et démesurée de la mode dans notre société. C'est "l'idéal de l'individu fashionable" dans la République démocratique du look.

Kate Moss en mode décadence fin de siècle sous opiacée.

Le "droit au look" est l'aboutissement d'une longue évolution historique de l'individualisme que l'on peut documenter de bien des façons. Dans un livre d'entretiens avec Carlos Oliveira publié en 1996, Essai d'intoxication volontaire, le philosophe allemand Peter Sloterdijk en brosse un esquisse qui éclaire bien la naissance de cette république du look et de son citoyen type : l'individu fashionable.

Dans les termes de Sloterdijk, l'individualisme au XVIIIè siècle correspond à la forme roman qui lui est contemporaine, celle d'un individu qui s'octroie une sorte de "droit d'auteur sur ses propres histoires et opinions" et considère sa vie comme un roman. Au XXè siècle, l'individu se met à réclamer des droits non plus seulement sur le roman de sa vie, mais sur sur son apparence. Ce sont "tous ces gens hauts en couleur que tu vois flâner aujourd'hui dans les centres-villes, avec leur coupe à l'Iroquois, leurs bottes de parachutistes, en se comportant comme des tigerlily en fourrure synthétique".

Mais le look ne suffit pas à définir cet "individu designer" caractéristique de l'individualisme de la fin du XXè siècle ; il y manque une donnée fondamentale : la volonté de mener des expériences sur soi-même. L'individualisme bourgeois du XVIIIè siècle s'appuyait essentiellement sur le concept scholastique de la "conservation de soi", qui constituait une sorte de butée limitant l'auto-affirmation de l'individu. C'est cette butée qui saute dans les années 1990 : l'affirmation de soi ne connaît plus de limite. L'expérimentation de soi doit pouvoir être menée "jusqu'à la fracture". L'impératif d'auto-intensification est devenu indissociable du principe d'expérimentation qui va s'épanouir et trouver sa légitimation dans ce qu'on a appelé l'heroin chic (le chic de l'héroïnomane). Selon Tom Ford, le directeur de la création de Gucci, "l'objectif est d'avoir l'air d'avoir tout vu, tout expérimenté, voyagé partout. C'est un look intimidant et la drogue est le prolongement de tout ça. Si vous donnez l'impression que vous avez passé la nuit dehors, cela fera apparaître toues ces images dans votre tête".

Kate Moss shootée par Gene Lemuel en 1988.
Après 1993, le look d'héroïnomane va prendre le relais de la waif (l'enfant abandonnée), devenue incompatible avec les exigences de l'industrie de la mode dont l'objet principal est de vendre des vêtements et des produits de beauté. Associée jusque-là aux quartiers pauvres, au désespoir et au sida, la drogue se déplace dans les beaux quartiers où elle acquiert une aura de romantisme et de noirceur. Elle imprègne l'air du temps et jusqu'à la peau des mannequins qui se couvre - selon William Mullen, le directeur de Details Magazine - d'une "sueur de junkie".

L'heroin chic exprime le désir de faire des expériences sans cesse nouvelles, de jouer avec le danger et la limite dans une société où les industries culturelles valorisent la recherche incessante de nouvelles sources d'excitation. Chacun doit se mettre en valeur. L'idée d'un moi souverain maître et possesseur de la nature trouve ainsi son paradoxal achèvement dans l'individu souverain qui n'a plus d'autre rapport avec lui-même que de valorisation, d'intensification et de stylisation.

vendredi 21 septembre 2012

Ezra Pound contre le système monétaire pourri

Dans un texte "Saluer Ezra Pound" et publié dans le recueil Ouverture de la chasse (ce titre !), Dominique de Roux, un des écrivains le plus doué de sa génération, prend la défense de l'auteur des Cantos. On le sait, après 1945, Ezra Pound fut interné treize ans dans un hôpital psychiatrique. L'homme était trop dangereux. Il avait violemment critiqué le gouvernement américain lors de la Seconde guerre mondiale, rejoignant également la cause fasciste. On peut lire ses diatribes anti-américaines dans Ezra Pound Speaking: Radio Speeches of World War II, recueil de ses allocutions radiophoniques pour Radio-Rome. Dès lors, comme Louis-Ferdinand Céline, Ezra Pound fut voué aux gémonies. Un infréquentable pour les éternels donneurs de leçons moralisateurs. En France, le poète pouvait compter sur le soutien indéfectible de Dominique de Roux et Jean-Edern Hallier. Voici un extrait du texte de Dominique de Roux.


Les petites têtes de Flore et du Drug n'admettent pas que la si belle quiétude de leur médiocrité ne vienne à se trouver ainsi troublée par la présence de quelqu'un comme Ezra Pound, par qui la poésie est.

Quoi de plus insupportable à l'imposture que la venue de la vérité, ces temps brûlants où la vérité est de passage, vivante, impitoyable, belle.

Dans le cauchemar climatisé où s'enflent périodiquement et se dégonflent les fortes structures du Paris dans le vent, quoi de plus insupportable, alors, que la simple présence là de l'auteur à la fois halluciné et si lucide des Cantos Pisans ?

Alors et pur parler comme Lénine, que faire ? Comme ils ne faire qu'une seule chose, faire ce qu'ils font toujours. Attaques sournoises et stratégie oblique, déplacement de la question vers des zones de l'actualité qu'ils disent subalternes : misère de la misère de ceux qui, en prenant l'ombre pour la proie, se figurent participer au festin de la Grande Chasse mais ne font que se convier indéfiniment entre eux à un pitoyable festin d'ombres.

N'osant quand même plus mettre en cause l’œuvre d'Ezra Pound, on remet sur le tapis l'équivoque de ce qu'on avait pu appeler son fascisme.

De cette équivoque, parlons-en, comme je l'ai déjà fait dans l'Arche de juin 1966.

Ezra Pound lors de son arrestation par les forces américaines.

Il n'y a pas de littérature sans la fascination de chose unique, sans le vertige d'une seule attention. A défaut de l'homme, le poète veut souvent rendre le monde meilleur, et il y a donc la question des impôts trop lourd, une classe d'exploiteurs incompatible avec le principe de l'égalité des droits, en bref la dépravation subversive de l'économie. Il y eut aussi les grandes technologies de l'abjection, si bien mises au point par Staline et Hitler, ce double visage obscur d'une même tentative innommable : "lancer deux mensonges d'un coup, pour que l'on se demande lequel est la vérité". Enfin comme l'efficacité se teintait ces derniers temps d'indécences militaires, il était logique, aussi, qu'avec son tempérament de paroxysme et sa terrible perception poétique, Ezra Pound, à partir de Jefferson, John Adams, L'Histoire des Crimes Financiers d'Alexandre del Mar, s'attaquât, au capital, à ces "usuriers merdeux", etc.

Donc, du crédit social à ses assauts contre la banque hollandaise, citant Lénine de L'Impérialisme, Phase ultime du Capitalisme, Pound, violent dans son langage parce qu'habité par la poésie absolue, alla jusqu'au fascisme, qu'il traversa comme on traverse les cauchemars ambigus de l'aube. Englué provincialement à Rapallo et plus encore dans son interprétation économique de l'histoire, il apprit qu'il était en train de se perdre par haine théologale de l'Usure. Reste qu'on entendit sa voix à Radio-Rome traiter Roosevelt de "ventre de porc", annoncer que "deux millions de troupes de choc tartares fouleront les trottoirs de Manhattan, le Centre économique", comparer efficacement d'ailleurs, Jefferson à Mussolini, faire l'éloge de Joyce et de Cummings, lire le Canto XLV "With Usuria" et achever un portrait de Rabelais. Car son idée fixe, sa fascination et sa suprême aversion concernaient le "système monétaire pourri" aux mains des banquiers de New York Stock-Exchange.

Lire également :
La rencontre Pound / Pasolini à Venise en 1967
- Aphorismes de Dominique de Roux
- Dominique de Roux par Jean Parvulesco 

jeudi 6 septembre 2012

FJ Ossang : "Arrête ton cinéma français"

En 1994, FJ Ossang a publié le roman Au Bord de l'aurore, mélange de journal intime et de réflexions artistiques sur le début des années 1990. Entre des pages sur les premiers films de FJ Ossang, l'écriture du prochain scénario ou la mort de Helno (chanteur des Négresses Vertes), on trouve un passage intitulé "Arrête ton cinéma français". Une époque révolue ? Extraits.

FJ Ossang.

Le cinéma français ne s'intéresse plus qu'à cette putain de gloire nationale. Il se prend la tête à savoir quel est le plus français du cinéma français: Renoir ou Truffaut. Mazette, ce qu'ils exportaient, les bougres ! Vigo, Bresson, Tati, c'est la fantaisie décorative du rayon. Ils en jettent à côté de Dreyer ou de Jacques Tourneur - qu'on a récupéré de justesse à Bergerac avant de le classer dans les curiosités frenchies. Un as de la Série B qui a revitalisé Hollywood avec des astuces de chez nous.

Les français produisent. Ils ne savent plus trop où donner de la tête, entre un méchant complexe international, et l'envie de partager le gâteau de l'hégémonie américaine en infiltrant les marchés extérieurs avec une cochonnerie audiovisuelle qui oscille entre grimace chauvine à usage de propagande touristique, et serials camouflés en films de cinéma qualité-européenne - pour rectifier le goût local encore porté à l'exotisme des formes. On neutralise - vers l'intérieur, et vers l'extérieur. On recycle doucement l'Art et l'Essai dans le sauvetage des épaves commerciales. Ça devient l'Arrêt-Décès. La critique relaye la publicité du pauvre, et comme elle n'avance pas elle se lasse. les décideurs se regardent faire, ils admirent à coup de : Cinéma Français Vaincra Parce Que C'est Le Moins Fort. Les Italiens, les Allemands, les Espagnols, les Yougoslaves et les Soviets regardent en se demandant si cela est bien sérieux - l'Europe coproduit des navets que même Berlusconi n'arriverait pas à faire passer entre la réclame et des jeux où minitels rose et gazinière accouchent de la dépression subliminale - mais ça roule ! 130 films en 1993, si tout va bien ! On a infiltré la Floride du sud et les banlieues de Yokohama ! Nos cinéastes tiennent le pari de réhabiliter un art populaire où notre culture survit à l'industrie américaine. Travaillons à fonder un cinéma européen où toutes les langues exprimeront tous nos particularismes de vieux continent... Mon cul ! C'est à gerber ! La qualité-Europe est 100 fois plus démoralisante qu'était la qualité-France d'Autant-Lara et Christian-Jacques période marée basse ! Une veine : le ciné franco-français n'intéresse personne. 5 ou 6 produits amortissent la donne. 100 navets se ramassent en téléthon culturel, 3 ou 4 erreurs de programme survivent dans le sillage de la Nef des Cons.

J'étais une erreur. On m'a repéré. je coince au signal numéro 3. Le ciné français ne fait plus vendre ni livres ni peintures autochtones, mais ça peut encore caser des pulls, des camemberts ou des eaux de toilette... Tout est culturel. Alors je dis : A bas la culture ! A bas les décideurs ! A bas le cinéma ! A bas la France ! A bas l'Europe ! A bas les camemberts & Saint-Laurent ! A bas les colombes nationales ! A bas l'audiovisuel ! A bas les cons ! A bas, à bas, à bas !... Et puis je m'en fiche... Il y a tant à faire...

Lire également :
- FJ Ossang, Fernando Pessoa et Dom Sebastiao
- FJ Ossang - Les 59 Jours (1999)

jeudi 16 août 2012

Qui est donc le baron Bulto ?

Michel Bulteau a publié sous le pseudonyme de baron Bulto plusieurs courts ouvrages dont le plus récent est Oscar Wilde à Hollywood. Dans Aérer le présent, un livre d'entretien avec Jean-Jacques Faussot publié en 1995, Michel Bulteau revient sur ce mystérieux baron.


Jean-Jacques Faussot : le baron Bulto... C'est sous ce pseudonyme homonymique que tu as signé : Le Rêve absolu, L'Ennemi des tentations, Carnet de Stresa.

Michel Bulteau. : Tu peux ajouter à ces titres Walk on the Wilde Side et la quatrième de couverture de Minuties. Le baron Bulto a fréquenté beaucoup de gens. Les plus infréquentables. C'était un redoutable caméléon. Un misanthrope, un incrédule. Un voleur. Un snob. Un donneur de mauvais conseils. Un révolution enragé et un contempteur de la Révolution. Un lâche. Un profiteur. Mais aussi un déçu haïssant à peu près tout le monde sauf quelques poètes fous et quelques musiciens drogués.

J-J.F. : Pourtant, son "œuvre" est plutôt doucereuse ?

M.B.: Insupportablement insipide, oui.

J-J.F. : Qu'est devenu le baron Bulto ?

M.B.: Mais il est mort, voyons.

J-J.F. : Y a-t-il des textes de lui qui ne sont pas publiés ?

M.B.: J'ai lu des pages de carnets londoniens et new-yorkais assez coruscantes - en fait, des ragots infâmes - susceptibles d'intéresser bon nombre de personnes.

J-J.F. : N'est-ce pas dans ces pages que l'on voit Anita Pallenberg jouer à la roulette russe avec ses enfants ?

M.B. : Tu es admirablement renseigné. Aussi une série de conversations avec Jack Dempsey, le dernier ami de Truman Capote. Et une bien curieuse relation avec Charles Manson par le biais de Patrick Geoffrois. Mais je ne sais dans quelle poussière diabolique tout cela dort.

mardi 14 août 2012

Mickaël Korvin, Morsay, Marinetti et la langue française

2012 serait-elle l'année de Mickaël Korvin, écrivain provocateur (ou clairvoyant ?), auteur du Journal d'une cause perdue et promoteur de "la fin des accents des lettres capitales et de la ponctuation sous toutes leurs formes", pour assurer "la survie de la langue francaise par rapport a l anglais et de l esperanto omnipresents" ? Le Journal de Korvin est ainsi présenté : "dans la guerre qui oppose mickael korvin aux accents ponctuations et autres lettres capitales il n y a pas de blesses, pas de prisonniers que des fatalites ceci est le recit de la resistance desesperee d un homme seul et d un seul homme sur le sentier etroit qui mene a l heroisme". Pour médiatiser son combat, Mickaël Korvin a eu recours à la promotion la plus économique : faire des vidéos avec Morsay, vendeur de T-shirts aux puces de Clignancourt  et fondateur du collectif de rap Truands de la Galère.

Le 13 mars 2012, Mickaël Korvin, accompagné de Sinox et Morsay, interpelle violemment l'académicien Erik Orsenna, auteur de La Révolte des accents et nouveau mec de Sophie Davant. Morsay s'insurge tout naturellement contre les dégâts qu'Orsenna fait subir à la langue française : "tu vas cliquer petite pute, petite salope, on en a rien à foutre de ton livre tout pourri, grosse chienne, on va te violer". Cette vidéo tout à fait cordiale fait son petit effet dans le Landerneau (ou le Pigalle) littéraire. Dans les commentaires d'un article de l'Express, Mickaël Korvin justifie sa vidéo : "la video c est une oeuvre d art qui figurera peut etre un jour dans un musee d art moderne j ai utilise les rappeurs comme des pinceaux et ce qu ils vehiculent c est l energie la modernite la difference et la violence qu on trouve du cote des cites."


Après Erik Orsenna, Korvin s'est attaqué, toujours accompagné de Morsay, au cuistre Gonzague Saint-Bris, au plagiaire PPDA, "Machiaval des médias" et "macro des écrivains" qui "prostitue la langue française", à Frédéric Beigbeder qui "étale sa merde sur velin à papier", à Michel Houellebcq, enfant chéri de la Réunion. Mais qui a donc grâce aux yeux de Mickaël Korvin ? Annie Ernaux, Pascal Quignard, Jean Echenoz et François Bon !

Mickaël Korvin lève le poing pour cogner les cuistres de la littérature française.

N'oublions pas non plus les textes qu'a écrit Mickaël Korvin pour Morsay : "Je m'excuse" et l'excellent "Tournante", sur un sample de Marie Laforêt ! Un tube en puissance injustement boycotté par les radios.

FT Marinetti : moustaches, cigarettes et destruction.

L'offensive de Mickaël Korvin contre le français n'est pas sans rappeler celle de Filippo Tommaso Marinetti, auteur du fameux Manifeste du futurisme, en 1909.Dans un texte centenaire, "Destruction de la syntaxe", il proposait déjà de dynamiter la syntaxe, en proposant notamment la suppression de la ponctuation. Extraits :

Ce fut en aéroplane, assis sur le cylindre à essence, le ventre chauffé par la tête de l'aviateur, que je sentis tout à coup l'inanité ridicule de la vieille syntaxe héritée de Homère. Besoin furieux de délivrer les mots en les tirant du cachot de la période latine. Elle a naturellement, comme tout imbécile, une tête prévoyante, un ventre, deux jambes et deux pieds plats, mais n'aura jamais deux ailes. De quoi marcher, courir quelques instants et s'arrêter presqu'aussitôt en soufflant !...

Voilà ce que m'a dit l'hélice tourbillonnante, tandis que je filais à deux cents mètres, au-dessus des puissantes cheminées milanaises. Et l'hélice ajouta :

1. - Il faut détruire la syntaxe en disposant les substantifs au hasard de leur naissance.
2. - Il faut employer le verbe à l'infinitif, pour qu'il s'adapte élastiquement au substantif et ne le soumette pas au moi de l'écrivain qui observe ou imagine.
3. - Il faut abolir l'adjectif pour que le substantif nu garde sa couleur essentielle.
4. - Il faut abolir l'adverbe, vieille agrafe qui tient attachés les mots ensemble.
5. - Chaque substantif doit avoir son double, c'est-à-dire que le substantif doit être suivi, sans locution conjonctive, du substantif auquel il est lié par analogie. Exemple : homme-tropilleur, femme-rade, fouleressac, place-entonnoir, porte-robinet.
6. - Plus de ponctuation [...] Pour accentuer certains mouvements et indiquer leurs directions, on emploiera les signes mathématiques × + : - = > <, et les signes musicaux [...]
10. - Tout ordre étant fatalement un produit de l'intelligence cauteleuse, il faut orchestrer les images en les disposant suivant un maximum de désordre.
11. - Détruire le "Je" dans la littérature, c'est-à-dire toute la psychologie. L'homme complètement avarié par la bibliothèque et le musée, soumis à une logique et à une sagesse effroyables, n'a absolument plus d'intérêt. Donc, l'abolir en littérature [...]

"Une assemblée tumultueuse (sensibilité numérique" de FT Marinetti.
Faisons crânement du "laid" en littérature et tuons partout la solennité. Et ne prenez donc pas ces airs de grands-prêtres en m'écoutant. il faut cracher chaque jour sur l'Autel de l'Art. Nous entrons dans les domaines illimités de la libre intuition. Après le vers libre, voici enfin les mots en liberté [...]

Poètes futuristes ! Je vous ai enseigné à haïr les bibliothèques et les musées. c'était pour préparer à haïr l'intelligence, en éveillant en vous la divine intuition, don caractéristique des races latines.

Par l'intuition, nous romprons l'hostilité apparemment irréductible qui sépare notre chair humaine du métal des moteurs. Après le règne animal, voici le règne mécanique qui commence ! par la connaissance et l'amitié de la matière, dont les savants ne peuvent connaître que les réactions pshysico-chimiques, nous préparons la création de l'homme mécanique aux parties remplaçables. Nous le délivrerons de l'idée de la mort elle-même, cette suprême définition de l'intelligence logique.

MILAN, le 11 mai 1912.