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dimanche 11 juillet 2010

Pyotr Mamonov, une légende russe


Pyotr Mamonov est une légende vivante en Russie. Dans les années 1980, il est d'abord chanteur du groupe de rock moscovite Zvuki Mu. Un des albums du groupe a été produit par Brian Eno. Pyotr Mamonov quitte bientôt la musique pour le théâtre et le cinéma. En 1988, il joue le rôle d'un médecin vendeur de morphine dans L'Aiguille de Rachid Nougmanov. A l'époque, Pyotr Mamonov est le sosie de l'écrivain américain William Burroughs. En 1990, il joue le rôle d'un saxophoniste alcoolique dans Taxi Blues de Pavel Lounguine. Le film obtient le prix de la mise en scène au festival de Cannes. Mamonov jouera dans deux autres films de Pavel Lounguine : L'Île (2006) et Tsar (2009). Exit la ressemblance physique avec William Burroughs. Pyotr Mamonov est maintenant le sosie de Robert Le Vigan ! Un Le Vigan russe au visage décharné et aux dents limées.

Pochette du premier album de Zvuki Mu.

Sosie de William Burroughs dans L'Aiguille en 1988.

Dans L'Île, Mamonov est Anatoly, un moine orthodoxe rongé par le remords après avoir été contraint par les nazis de tuer un homme, 33 ans auparavant. Le chiffre 33 n'est évidemment pas laissé au hasard. Se coupant volontairement du monde des autres moines, Anatoly jouit auprès de la population d'une grande popularité puisqu'il est inexplicablement doué de clairvoyance de thaumaturgie. Ces dons ne l'empêchent tout de même pas d'oublier son meurtre passé. Film mystique, L'Île est une quête de rédemption divine portée par la prestation magistrale de Pyotr Mamonov qui s'identifie parfaitement à Anatoly. En effet, Mamonov s'est converti à l'orthodoxie au début des années 1990 et vit d'une manière ascétique dans un village à deux heures de Moscou.


Dans Tsar, Pyotr Mamonov est un Robert Le Vigan barbu.

Si L'Île est une quête de rédemption, Tsar est une furie furieuse vers l'Apocalypse. Dans ce film, Pavel Lounguine s'intéresse à la confrontation entre Ivan le Terrible et le chef de l'église russe, Philippe, en 1565. Selon le réalisateur, "c'est un film sur la contradiction entre le pouvoir absolu et l'idée du Christ, de spiritualité. Il y a là quelque chose de profondément antinomique". Ivan le Terrible est ici un monarque autoritaire tiraillé entre une volonté de transcendance divine et une cruauté sanguinaire paroxystique. Pyotr Manonov est un terrible Ivan. Si, dans Apocalypse Now, Marlon Brando impressionnait par son corps massif de bonze, dans Tsar, Manonov étonne par son regard perçant, ses traits décharnés et ses silences mauvais.

Affiche de L'Île.

Sur sa carrière d'acteur, Pyotr Mamonov explique :
Est-ce que j'ai l'impression d'être un acteur ? Je suis Pyotr Nikolaevich Mamonov. J'essaie de faire mon travail du mieux que je peux. Je m'y efforce à chaque instant. Dans cinq ans, je me tournerai vers le passé et je me demanderai : "comment as-tu pu aussi mal jouer ?" J'aurai la conscience tranquille parce qu'au moins j'aurai fait du mieux que je pouvais.

C'est ce qui s'est passé avec L'Île. J'ai essayé de m'aider moi, et tous ceux qui m'entouraient. Quand le Christ est entré à Jérusalem à dos d'âne, on L'a reçu avec des fleurs et des acclamations. L'âne a cru que ces acclamations étaient pour lui. Nous sommes tous comme l'âne qui porte le Christ. De quoi ai-je à me vanter ? Ce que Dieu donne à un homme, il le demande en retour. Nous devons juste vivre dans la plus grande pureté possible.



Extrait de Tsar de Pavel Lounguine.

samedi 24 avril 2010

Rachid Nougmanov - L'Aiguille (1988)


A la fin des années 1980, peu avant l'effondrement de l'Union soviétique, le cinéma kazakh connaît un certain renouveau grâce à une poignée de jeunes réalisateurs épris de liberté et influencés par le road movie, la nouvelle vague française et le style Do It Yourself d'un Jim Jarmush. Parmi ses réalisateurs : Serik Aprymov, Abaï Karpykov et Rachid Nougmanov. Ce dernier a débuté en 1986 avec le moyen montage Yahha, un semi-documentaire sur la journée d'un groupe de jeunes à Leningrad, entre musique rock et contre-culture. Parmi les protagonistes, on note la présence de Viktor Tsoï, légende du rock soviétique avec son groupe Kino, et mort dans un accident de voiture à l'âge de 28 ans, en 1990.

Viktor Tsoï à genoux dans la neige.

Marina Smirnova dans le rôle de Dina.

En 1988, Rachid Nougmanov réalise son premier long métrage, Igla (ИГЛА en russe), soit l'Aiguille en français. Viktor Tsoï y tient le rôle principal, celui de Moro, de retour dans sa ville natale d'Alma Ata où il retrouve son ancien amour Dina, devenue accroc à la morphine. Pour la faire décrocher, ils partent tous les deux aux abords de la mer Aral. Un désert de sel et de carcasses de navires. Après une période sevrage, Moro et Dina retournent à Alma Ata. Moro doit alors se faire face à la pègre locale et au mystérieux docteur Ioussoupovitch, trafiquant de morphine. Étrangement, le docteur Ioussoupovitch, interprété par Pyotr Mamonov, est un sosie de William Burroughs, le fameux auteur de Junky et du Festin Nu, lui même accroc à la morphine et à l'héroïne. A noter que Pyotr Mamonov fait également partie de la scène rock russe et qu'un album de son groupe Zvuki Mu a été produit par Brian Eno !


Errance sur la défunte mer Aral.

Pyotr Manonov, sosie de William Burroughs !

Dans l'Aiguille, Rachid Nougmanov alterne différentes ambiances : l'immobilisme et la contemplation dans le désert d'Aral ; l'excitation et l'incongruité dans un bar ; le ridicule et le pastiche de discours politique dans la cour d'une ferme ; le calme et la mort dans une rue enneigée. Un film atypique, à la mise en scène parfois audacieuse, qui vaut le détour. Depuis, Rachid Nougmanov pointe pourtant aux abonnés absents.


Scène de l'Aiguille : désert drogue et intérieur bourgeois.