dimanche 15 février 2009

Sur la poésie de Bernard Delvaille (2/7)

Les premiers recueils voient Bernard Delvaille hanter les rues parisiennes à la recherche de soi, dans univers mélancolique qui bascule dans des plaintes désespérées. Parcourons le cercle déambulatoire de ce piéton inlassable.

Bernard Delvaille.

Dès Séquence de la pluie et du souvenir (1949), Bernard Delvaille inscrit ses déambulations dans l’ennui des rues d’une ville étrangement vide en automne. « Comme les rues s’ennuient ! » s’écrie l’adolescent. Même la pluie et l’heure tardive n’empêche pas le poète d’errer et de rêver de voyages lointains. Pour l’heure, le seul voyage permis est une simple marche dans une ville d’eau, Bordeaux, dont il faut prendre le nom (bord d’eau) comme un seuil, une ouverture sur un univers à découvrir, une invitation au voyage. On est en droit de penser que l’arrivée à Paris brise cet ennui provincial et qu’une ville si chargée d’histoire et de grands noms de la littérature va stimuler la course du poète, le guider, marchant littéralement dans les pas d’hommes de lettres comme Léon-Paul Fargue, Gérard de Nerval et Paul Verlaine. Pourtant cette ouverture va vite se confronter à une impasse. Dès lors, le poète va tourner en rond à la recherche d’un sens à son existence à travers la marche.

Le terme anglais merry-go-round implique deux sens: un sens littéral de carrousel ou de tourniquet et un sens second de cercle sans fin, de spirale. Ces deux sens sont fort intéressants et pertinents pour aborder la relation de Bernard Delvaille avec la ville parisienne.

Léon-Paul Fargue (1876-1947) photographié par Brassaï. Le piéton de Paris se repose ici sur un banc.

Les déambulations, qui composent le corps des premiers recueils, rapportent une insatisfaction tenace. À un ennui profond et persistant s’ajoute une vision violente, parfois apocalyptique, de la ville dans les poèmes de Blues (1951). Dans « La Fin des temps », le poète imagine la destruction de la ville.

Nous regarderons brûler les fleuves sous les ponts
Nous regarderons les incendies à la tombée du crépuscule
Les égouts répandront des odeurs d’au-delà


Une vision empreinte de textes bibliques, ce que confirme « Sueur de sang » où sont mentionnés le mont où fut crucifié le Christ et le désert environnant les villes de Sodome et Gomorrhe:

Rêves hémathidroses sur les Golgothas rouges
Lueurs infinies des larmes les déserts du sel
Ici la rue commence à mourir
dans une longue agonie de douleur


Les « déserts de sel » font référence à la femme de Lot, dans la Genèse, qui, jetant un regard sur Sodome détruite par une pluie de soufre et de feu, se métamorphosa en pilier de sel. C’est une variation sur la thème de la ville criminelle et châtiée que propose « Sueur de sang ». Le piéton désire la destruction de son lieu d’existence où il ne trouve aucune satisfaction. Il est encore question de crime dans « Rencontre » où le poète est suivi dans le métro par un homme habillé en noir, personnification du Désespoir, qui se colle un revolver sur la tempe. Tentation hallucinée du suicide ou véritable fait ? Plus loin dans le recueil, « dans la rue passe un enterrement ». A priori lieu d’activité et donc de vie, la ville est réduite à un cimetière permanent, un lieu de perdition consenti, une lente agonie. Le monde environnant devient le miroir de l’âme du poète: une chaussée de trottoir devient incertaine, un réverbère frémit au crépuscule. Les nombreuses errances du poète le conduisent au mêmes constats, à la même désillusion, jusqu’au sentiment de persécution (qui nous ramène à Jean-Jacques Rousseau). Quand il décide de prendre du recul et de rôder dans les faubourgs et la périphérie, pour avoir un point de vue plus global de la ville qui lui ouvrirait quelque espoir, émerge le même constat de défaite et de mort, comme dans « Sans bruit »:

Les hommes n’ont pas vu les suicidés flotter
près des usines éteintes
dans le silence étouffant des rives malsaines
Passez pauvres morts des mélancolies
Vous n’avez pas réveillé les sentinelles de la Cité


La marge renforce même un peu plus l’exil du poète et de ces/ses suicidés qui n’alarment personne, aux abords de la ville. Tout au plus, le cercle d’errance s’élargit pour mieux plonger dans la mort. Reste une dernière échappatoire à ce monde mort: la vie nocturne.

Le Plaisir solitaire (2005): dans ce livre, le lecteur trouve des textes sur le voyage et la littérature.

Le poème principal de Train de vie (1955), rythmé par le mot « jazz » , résume bien les sentiments du poète, en neuf séquences d’une nuit hivernale d’errance à Saint-Germain-des-Prés. L’errance dans la rue est ici entrecoupée de passages dans les cafés:

Ainsi chaque soir
la vie te jette à la rue
et tu erres de café en café
fumant cigarette sur cigarette
mordant les citrons glacés de la nuit


Contrairement au café vu en lieu de mondanités et de civilités, le poète ne voit qu’un lieu d’enivrement et de vertiges passagers: musique et alcool sont un palliatif, des bouteilles d’apéritif jonchent le trottoir d’une « rue d’alcool » mais le poète peine à surmonter son spleen et son « âme d’enfant qui a tout perdu […] couleur d’ennui ». Les cafés permettent au moins de ne pas être seul, de s’entourer d’une foule. Ou du moins, de donner l’illusion de ne pas être seul. Car le poète est bien conscient de sa solitude, de n’être qu’un anonyme parmi tant d’autres. « Au café, on ne vous demande pas d’où vous venez, où vous allez, ce que vous faîtes, on ne vous oblige pas à décliner votre identité. Peu importe qui vous êtes. Vous êtes là. Cela suffit » (citation de Monique Membrade). Mais dans ces bars des années 1950, la mode est au jazz, une musique qui rappelle au poète sa solitude:

Le jazz est ma solitude
La trompette d’Armstrong est plus poignante qu’un couchant de soleil


Louis Armstrong (1901-1971): Satchmo et sa trompette.

Un coucher de soleil qui entraîne pourtant avec lui cette nuit éclatante faite de lumières artificielles éclatantes, une atmosphère colorée qui tranche avec les rues tristes et grises de la journée. Une littérale nuit blanche. Saint-Germain, « paradis perdu », offre au moins la nuit ce spectacle vivant de réclames lumineuses, de néons, de soleils nocturnes et de « lampes à arcs couleur de cocaïne ». C’est bel et bien l’excitation que recherche l’homme solitaire, ne serait-ce que pour une nuit ; une nuit à recommencer chaque soir comme le suggère ces vers:

J’ai tellement peur du matin
le linceul de l’aube est terrible […]
Paradis artificiels
Je fermerai les yeux tout s’éteindra


L’illusion d’une nuit est à recommencer sans fin. Pour reprendre l’image du carrousel, le noctambule chevauche son manège, tourne un moment, sa vitesse et son ivresse modifiant le décor alentour, mais la balade terminée, se retrouve au même point de départ. Et l’aube arrive donc avec son linceul, avec la fin des artifices nocturnes. Comme l’évoque la chanson de Pete Doherty, la bien nommée « Merry Go Round », justement:

He was the first one of the day
He was the last one the night


Il a écrit la chanson "Merry Go Round" (photo Hedi Slimane).

L’homme de l’aube. Dont on ne sait jamais s’il vient de se lever ou s’il rentre chez lui. L’aube qui joue son rôle de seuil et permet un point de vue perspicace sur sa condition. C’est le temps de la méditation, du questionnement où règne une tension entre espoir et désespoir. D’un point de vue poétique et rejoignant la pensée de l’auteur du Spleen de Paris, « la ville est alors un puissant répulsif et un prodigieux excitant » (citation de Jean-Michel Maulpoix). De cette dualité entre la répulsion et l’attraction que produit la ville naît le poème. La jouissance mélancolique culmine dans l’expérience du vertige: le geste de connaître consiste en un égarement consenti, en une exploitation poétique de ce vertige accepté. Ici, le poète est acteur et spectateur: il regarde autour de soi la foule, les ivresses d’autrui mais se veut aussi acteur au sein de cette foule. Il joue le rôle du solitaire qui alimente et subit cette solitude parmi la foule. Cette relation acteur/spectateur alimentant l’image de la spirale sans fin. Chaque nuit, le même scénario se déroule et le poète en est conscient. Le long poème sur Saint-Germain-des-Prés étant l’acmé et la synthèses des autres poèmes sur ce thème. Les vers

Je meurs peu à peu
d’une maladie qui s’appelle la vie


font écho à la phrase de Nietzsche: « le lent suicide de tous s’appelle la vie ». Il est alors temps de passer à autre chose. Les derniers mots de Train de vie sont comme la promesse d’une ouverture à venir:

Je ne sais pas ce que m’offre le temps […]
Est-ce l’évasion du temps
ce sourire imprévu qui germe sur tes lèvres
ce profond désarroi de tes yeux

Je ne sais pas J’attends.

Novalis (1772-1801): poète idéaliste et philosophe néo-platonicien.

Ce qu’offre le temps, c’est l’ouverture sur l’Europe et ses nouveaux horizons. C’est fort à propos que Bernard Delvaille, dans Tout objet aimé est le centre d’un paradis (1958), illustre la citation de Novalis, « notre engagement n’était point pris pour ce monde », par ces lignes:

Il nous a fallu créer à notre usage, de toutes pièces, un univers bien clos, à travers les vitres duquel nos regardons, en curieux s’agiter la vanité du monde. Isolés, malheureux, séparés, et cependant heureux de cet état, nous poursuivons sur une corde raide l’exercice de haute solitude que nous avons choisi. Parviendrons-nous au bout ?


Bernard Delvaille évoque là un travail de construction de soi dans la solitude que le voyage va encourager, permettant la construction d’un home.

Suite de l'étude: 1 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7
Biographie et bibliographie de Bernard Delvaille: ici.

Sur la poésie de Bernard Delvaille (1/7)

Bernard Delvaille (1931-2006) fut poète, prosateur, essayiste, diariste, traducteur et anthologiste. Sa poésie a été rassemblée en un seul ouvrage Œuvre Poétique en février 2006 soit trois mois avant sa mort à Venise. Ce qui suit sont des réflexions sur le syncrétisme développé par Bernard Delvaille dans sa poésie.

Bernard Delvaille.

Prenant ses racines poétiques dans le début du siècle mais s’intégrant dans le monde de l’après-guerre, la poétique de Bernard Delvaille baigne dans une intemporalité réaliste, mélancolique et mystique.

Le monde contemporain est d’abord décrit sur un ton réaliste. Dès Blues (1951), le poète s’inscrit dans le Paris des brumes de l’île Saint-Louis, des usines de banlieues ou des mondanités des cafés à la mode:

Dans un café de Montparnasse
Jean Cocteau fumait une cigarette bleue

comme une guitare


Jean Cocteau fumait effectivement une cigarette bleue comme une guitare.

Le milieu parisien fait bientôt place à une Europe de ports, de bars, de chambres et de couloirs d’hôtel, de parcs ou de rues. Dans le poème J’ai laissé tant d’amour dans les villes d’Europe, Bernard Delvaille évoque de nombreuses villes en intégrant des détails urbains: la Schwarzenberg Platz, la Sankt Paul Kirche, les quais de Lübeck, les remparts d’Édimbourg ou l’opéra de Toulon. Le côté le plus objectif et le plus épuré du monde environnant apparaît dans Faits divers (1976) où la géographie s’étend du Londres d’Earl’s Court et d’Oakland Grove au New York de Times Square et de la 34è Rue. Jean Orizet écrit à juste titre que Bernard Delvaille « est un écrivain attentif et lent, un observateur minutieux, on pourrait même dire un voyeur toujours à l’écoute de lui-même ». Le gage d’authenticité allant jusqu’à retranscrire l’orthographe des néons ou des pancartes américaines: ainsi ces « While U Wait » et « Duchess of Bedford wlk », ou ces chroniques de la vie ordinaire:

Nous avons acheté
dans un fish’n chips

encore ouvert

du poisson pané chaud

à la sortie de
Theatre of Blood
à l’Odeon Palace


Theatre of Blood (1973): un film d'horreur de Douglas Hickox avec la légende Vincet Price.

Ce n’est que dans l’évolution de l’œuvre sur trente ans que l’on prend conscience de l’intéressant mélange des visions du monde sur cette période, sans que l’ensemble paraisse daté. Robert Sabatier a parlé d’un « quotidien intemporel », d’un panorama de l’Europe sur trois décennies, comme Apollinaire ou Mac-Orlan nous montraient leur vision de la France dans une sorte de réalisme lyrique. Ce réalisme ambiant laisse pourtant le poète exprimer sa mélancolie.

Une mélancolie qui n’est pas larmoyante, qui est au contraire jouissive et créatrice comme le spleen cher à Baudelaire ou Stendhal: un mode de connaissance et non un constat d’impuissance artistique. « Les héritiers de Saint-John Perse et Char parlent sous le signe de la mélancolie » constate Jean-Claude Pinson. Un héritage qui dérive bientôt vers une nostalgie, convoquant la jeunesse de l’auteur mais aussi des figures mythiques du monde littéraire ou historique, éléments qui participent à l’intemporalité de cette poésie. Ce sont par exemple les références multiples à Thomas de Quincey, ici, dans Désordre (1967):

Chaque rue de cette ville porte l’empreinte du bonheur
Sur le trottoir d’Oxford Street à la brune Thomas de Quincey

Pour l’éternité attend Ann et je ne sais pas ce que c’est

Dans le brouillard rose et bleu il sonne une espèce d’heure


Thomas de Quincey (1785-1859) revit Ann, la petite prostituée d'Oxford Street, seulement dans ses rêves...

Par les mots « empreinte », « éternité » et « brouillard », Bernard Delvaille tisse un univers propre à la rêverie, à l’étrangeté et à la perte de repères: « je ne sais pas ce que c’est ». Sommes-nous alors à Londres en 1965, en 1802 ou tout simplement dans un atemporel ? Même brouillage dans le poème « Polder »:

J’ai connu d’autres musiques
où était-ce

à Anvers un jour de brume sur l’Escaut

sous les lustres du Plaza Athénée avenue Montaigne

ou bien ce soir d’hiver où Enesco

jouait des partitas de Bach

Est-ce Yvonne George ou Peter Kraus

Im Hamburg Sind die Nächte lang
Une ode d’Horace se mêle

aux rythmes du rock’n’roll


Yvonne de Knop dite Yvonne George (1896-1930), chanteuse populaire, amie de Jean Cocteau et surnommée l'Etoile par Robert Desnos.

Le souvenir ramène à la surface des lieux et des musiques très divers, de la poésie d’Horace aux accords électriques de « l’instrument le plus excentrique du vingtième siècle », dixit Michel Bulteau, en passant par la chanson populaire allemande.

Ce brouillage est encore plus flagrant dans les derniers recueils, le ton prenant une tournure plus mystique. Dans La Dernière légende lyrique (1980), écrite sous l’autorité funèbre de Novalis, « Ainsi, par exemple, un homme mort est un homme élevé à l’état de mystère absolu », Bernard Delvaille brouille les pistes en décrivant la métamorphose d’un mort à la recherche d’un dernier amour avant la chute finale, où l’on se rend compte que cette histoire est une représentation théâtrale. Ainsi, la mobilité se transforme en immobilité, la réalité fantastique se transforme en fiction artistique, le poète se situant sur le fauteuil d’un opéra, assistant à la représentation du Cavalier à la rose de Richard Strauss, en plein 20è siècle. Blanche est l’écharpe d’Yseut (1980) nous entraîne dans l’univers médiéval des légendes arthuriennes, en y mêlant des éléments contemporains (un motard, par exemple) et en laissant le poème en suspens, littéralement à la dérive, dans l’incertitude que le texte provoque chez le lecteur:

Vacant
d’inusité

dans l’aurore glacée

attendre

attendre encore

la barque

qui le ramènerait

si


Wihlem Waiblinger (1804-1830), auteur de Phaéton. Il faut l'ami d'Hölderlin, auquel il consacra l'ouvrage: Vie, poésie et folie de Friedrich Hölderlin.

Dans Le Vague à l’âme de la Royal Navy (1979), « un texte étrange et pénétrant » selon Jean Orizet, un enseigne de vaisseau au Service de sa Majesté, dans les années 1960-70, se plonge dans un mutisme soudain pendant deux ans, face à l’immensité de la mer en attendant que la mort l’emporte. Le temps et le lieu deviennent abstraits, factices, masqués ? par la perte du sens du réel. Comment ne pas penser à Hölderlin, à cette sorte de voyants ? D’autant plus que le principe de poèmes commentés par une personne possédant les cahiers d’écriture rappelle le roman de Wilhelm Waiblinger, Phaéton, dans lequel un poème, « En bleu adorable », est attribué à un poète fou de qui Hölderlin est le modèle. La mort se fait plus présente et plus réfléchie, comme une amie non plus redoutée mais comme le guide, le passager de nombreuses légendes. « Le lyrisme naît à la rencontre du moi, du monde et des mots », affirme Michel Collot. N’était-ce pas plus « morts » qu’il fallait écrire ?

Enfin, il n’est pas inutile d’ajouter que dans ce brouillage, la poésie est souvent mêlée à d’autres références artistiques, notamment la peinture. Dans l’élégie qui clôt l’Œuvre poétique, écrite à Deauville, Elseneur et Venise, le lecteur est invité à se représenter « des nuages à la Boudin », référence à un des nombreux tableaux peints en Normandie et à leurs ciels gris mouvants précurseurs de l’impressionnisme (n’oublions pas que Boudin aurait été sacré roi des ciels par Corot), tandis que la couverture du recueil reproduit un tableau vénitien de Guglielmo Ciardi. De fait, l’apport d’autres arts à cette poésie opère comme des touches impressionnistes. Bernard Delvaille, poète et peintre ? À vrai dire, l’héritage poétique du symbolisme développe l’idée de pluralité esthétique, la conviction que l’unité expressive simple ne suffit plus à traduire la complexité du réel. D’où l’apport de la peinture, du cinéma et de la musique, constituant une fraternité artistique.

L'Oeuvre poétique publiée à La Table Ronde en 2006.

Bernard Delvaille exprime bien ce que l’on pourrait appeler une modernité décalée ; décalée par rapport aux courants principaux de la poésie de l’après-guerre et décalée car créant un brouillage par delà les frontières spatiales et temporelles. Est-ce que voulait dire Jean Orizet quand il écrivait: « Chantre de la mobilité inquiète, [Bernard Delvaille] nous entraîne avec lui dans ses pérégrinations où l’espace et le temps sont mêlés, sont alliés pourrait-on dire » ? Cette poésie offre un savant mélange entre une unité de tons et d’états d’âme, alliée à une variété poétique et référentielle aux bornes très larges: du monde latin antique à notre extrême contemporain, en passant par le Moyen Age, le tout dans une aura de dandysme, de détachement romantique et spleenétique. Nous pouvons ici parler d’un syncrétisme européen, de rapprochements et de connections poétiques d’une grande liberté individuelle. « Situer Delvaille ? Ce serait fonder un club: Rien que la Terre ou Du Monde entier » (citation de Claude Michel Cluny). Ce qui nous amène à un point essentiel: le réseau intertextuel, riche et varié, placé sous le signe du voyage, comme on l’imagine, après ce préambule dans le monde poétique de l’auteur. Un réseau intertextuel qui renforce cette idée de syncrétisme avec un mariage de portraits urbains, de références littéraires et autobiographiques.

Suite de l'étude: 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7
Biographie et bibliographie de Bernard Delvaille: ici.

samedi 14 février 2009

Sono Sion - Hazard (2005)

Sono-Sion-Hazard
Le prolifique Sono Sion a sorti quatre films en 2005: le drame familial épique et sociétal Noriko's Dinner Table, le drame familial psychologico-trash Strange Circus, le voyage introspectif d'Into A Dream et l'expérience violente et initiatique de Hazard. De film en film, Sono Sion développe ses thématiques d'aliénation, de libération, de vengeance et de connaissance de soi. La tragédie grecque classique revue à la sauce nippone contemporaine, pour faire simple et journalistique.

Dans Hazard, Shin s'ennuie et ne peut plus vivre au Japon. Il décide de tout quitter pour aller à New York. Dès son arrivée, il se fait voler toutes ses affaires et se retrouve démuni, sans savoir où aller et sans parler anglais. Alors qu'il vole une brioche dans une épicerie, il rencontre Lee et Takeda, deux petites frappes d'origine japonaise, qui le prennent sous leur aile. Shin comprend bien vite qu'il est en compagnie de deux délinquants particulièrement impulsifs et violents: du genre à braquer une épicerie au fusil pour voler un paquet de bonbons et des fruits ou à voler des décapotables en pleine rue. Lee, le "chef", est à la fois un psychopathe et un amateur de Walt Whitman, cocktail détonnant.

Sono-Sion-HazardShin sous la pluie: le monde est-il à lui ?

Au début complètement largué et étonnant par le mode de vie de Lee et Takada, Shin va se mettre à vivre comme eux et apprécier cette liberté. Entre l'apprentissage de l'anglais, les braquages d'épiceries, la vente de glace au speedball et la contemplation de New York, Shin se sent enfin à l'aise. Pourtant, les complications vont bientôt arriver...

Sono-Sion-HazardShin, Takeda et Lee: Gang de New York.

Hazard est un voyage initiatique. Shin, vide et amorphe, quitte le Japon pour trouver un sens à sa vie. C'est complètement démuni qu'il trouve les deux compagnons qui le ramènent à la vie, en agissant en toute liberté et en toute violence. Shin découvre en même temps le nihilisme et l'ambition. Dans une scène, Shin donne 1 cent à un clochard qui refuse la pièce en arguant qu'on ne fait rien avec 1 cent. Lee dit alors que quand il voit 1 cent, c'est 1 million de dollars qu'il voit. Sono Sion joue ici avec le mythe du self-made man. Hazard fait d'ailleurs penser à America America d'Elia Kazan à la différence près qu'Hazard se termine par le retour d'un Shin "nouveau" au Japon.



Ci-dessus, une scène de braquage particulièrement réussie. Shin et Lee s'y échangent le cent imaginaire qui deviendra récurrent jusqu'à la fin du film.

Le plus long entretien réalisé avec Sono Sion ici !

vendredi 13 février 2009

Lech Kowalski - Born To Lose, The Last Rock & Roll Movie (1999)

lech kowalski born to lose johnny thunders
"La drogue offensive, d'assaut total, qui submerge l'être, le métamorphose en saint Jean de la Croix-Lautréamont-Robin des Bois, écrasant la flicaille gouvernementale du haut de sa nacelle d'absinthe."
Dominique de Roux

Johnny Thunders. Guitariste, songwriter et rock star au sein des New York Dolls, des Heartbreakers, de Gang War et d'autres formations éphémères.

Lech Kowalski. Cinéaste hanté par le punk rock, auteur du documentaire D.O.A sur la tournée des Sex Pistols aux USA en 1978.

A la mort de Johnny Thunders à la Nouvelle-Orléans le 23 avril 1991, Lech Kowalski décide de réaliser un documentaire sur le musicien. Huit ans plus tard, Born To Lose - The Last Rock & Roll Movie sort enfin sur les écrans. On y découvre l'itinéraire de John Anthony Gonzale Jr, dit Johnny Thunders, de ses débuts avec les New York Dolls à sa mort à La Nouvelle-Orléans, en passant par l'explosion du mouvement punk, les concerts mythiques avec The Heartbreakers, les problèmes de dope et d'argent, le succès avorté de Gang War, les concerts au Gibus à Paris dans les années 80, déjà bien amoché par l'héroïne, le visage creusé et le teint verdâtre, et enfin, sa dernière tournée au Japon.

lech kowalski born to lose johnny thundersJohnny Thunders période New York Dolls (1971-1975).

Le film comporte de nombreux témoignages de ceux qui l'ont côtoyé: la mère de Johnny ; Sylvain Sylvain, guitariste des New York Dolls ; Dee Dee Ramone, son grand pote, co-auteur de la chanson "Chinese Rock" et compagnon de dope ; Jayne County, chanteuse transsexuelle ; Walter Lure, guitariste des Heartbreakers ; Wayne Kramer, guitariste des MC5 et de Gang War ; Henri Paul, guitariste français et ami de Johnny ; Willy DeVille, une des dernières personnes à avoir vu Johnny vivant à La Nouvelle-Orléans... Tout ceci est passionnant. Mais dommage qu'il n'y ait pas d'entrevues avec Johnny lui-même... Elles existent sûrement.

lech kowalski born to lose johnny thundersSo Alone, 1978, l'album solo mythique, à mettre entre toutes les mains.

On retient surtout de Thunders son addiction à la drogue et son attitude désinvolte sur scène. C'est exact. Mais il ne faudrait pas oublier qu'il était avant tout un excellent guitariste, au toucher imprévisible, toujours à la limite de la fausse note mais jouant en fait très bien. Il est en cela comparable à Monk qui ressemblait à un mongolien lorsqu'il jouait du piano. C'est aussi un très bon songwriter, auteur de morceaux qui sont devenus des classiques: "Born To Lose", "You Can't Put Your Arm Around A Memory", "London Boys", "Pirate Love", "I Wanna Be Loved", "Diary Of A Lover"... La liste est longue.

Il était aussi fasciné par Keith Richards. D'où un style vestimentaire bohémien, une nonchalance extrême, une pratique quotidienne de la guitare et les reprises régulières de titres des Rolling Stones: "As Tears Go By", "Play With Fire" et surtout le méconnu "I'd Much Rather Be With The Boys", bien meilleur dans la version de Johnny Thunders.



Ci dessus, un extrait de Born To Lose où The Heartbreakers interprète "So Alone" et où Dee Dee Ramone se rappelle de l'atmosphère de l'époque pendant les concerts. On constate que sur scène, quel que soit son état physique, Johnny Thunders ne jouait pas, il vivait la musique. Une grande leçon.

Pour des raisons obscures, sûrement juridiques, Born To Lose, The Last Rock & Roll Movie n'est pas encore sorti en DVD. Il est projeté, très rarement, dans certaines salles de quartier.

jeudi 12 février 2009

Quand Lou Reed jouait "Walk on the Wild Side" pour la première fois


Tout le monde connaît "Walk on the Wild Side", l'étrange succès de Lou Reed. Etrange succès tant le sujet de la chanson se prête peu à une diffusion massive à la radio. Lou Reed parle en effet de la prostitution, des travestis et de l'usage de drogues en évoquant cinq personnages de l'entourage d'Andy Warhol: Holly Woodlawn (travesti), Candy Darling (travesti), Joe d'Alessandro (prostitué homosexuel), Joe Campbell (prostitué homosexuel) et Jackie Curtis (travesti). Tous ont joué dans les films d'Andy Warhol et Paul Morissey. Lou Reed les a connus lorsqu'il jouait dans le Velvet Underground, alors parrainé par Warhol, au milieu des années 60.

Deuxième couplet de la chanson, contenant la fameuse rime "lost her head / giving head":

Candy came from out on the Island
In the backroom she was everybody's darlin'
But she never lost her head
Even she was giving head

La ménagère de moins de 50 ans, auditrice de RTL ou de Nostalgie, comprend-elle les paroles ? Rien n'est moins sûr...

Sorti sur l'album Transformer en décembre 1972, "Walk on the Wild Side" en fut le premier single, arrivant à la dixième place des charts anglais et à la seizième place du billboard américain. A noter que l'album est produit par David Bowie, alors superstar.




Lou Reed interpréta à la guitare "Walk on the Wild Side" avec des paroles totalement différentes le 16 mai 1971 lors d'un enregistrement rudimentaire dans l'appartement de Richard et Lisa Robinson, à New York. C'est la première fois que Lou Reed joue ce titre. Dans cette version, nulle alllusion à la prostitution ou aux travestis. Il s'agit ici d'une simple exploration de New York. Ce 16 mai 1971, Lou Reed joua également: "I Love You", "Wild Child", "Ride into the Sun", "Lisa Says", "She's my Best Friend", "Hangin' 'Round", "The Kids" et "What Goes On/Follow the Leader". Bref, une bonne soirée pour les quelques personnes qui y étaient.

mercredi 4 février 2009

Quand Céline répond à Sartre, l'agité du bocal

jean-paul sartre jeune
En 1947, exilé au Danemark, Louis-Ferdinand Céline découvre un texte de Sartre paru dans la nouvelle revue Les Temps modernes, où l'existentialiste le met à l'index. Agacé, Céline, pamphlétaire de renom, prend sa plume la plus fine pour la tremper dans l'ordure et la merde, matières propres [sic] à écrire la réponse qu'il faut à l'agité du bocal. Extraits choisis, fous rires garantis :

Le texte complet est disponible aux éditions de L'Herne.

« Je ne lis pas grand-chose, je n'ai pas le temps. Trop d'années perdues déjà en tant de bêtises et de prison ! Mais on me presse, adjure, tarabuste. Il faut que je lise absolument, paraît-il, une sorte d'article, le Portrait d'un Antisémite, par Jean-Baptiste Sartre (Temps modernes, décembre 1945). Je parcours ce long devoir, jette un oeil, ce n'est ni bon ni mauvais, ce n'est rien du tout, pastiche... une façon de "Lamanièredeux" [...] »

« Puisqu'il s'agit d'un devoir, je lui aurais donné volontiers sept sur vingt et n'en parlerais plus... Mais page 462, la petite fiente, il m'interloque ! Ah ! le damné pourri croupion ! Qu'ose-t-il écrire ? "Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c'est qu'il était payé. " Textuel. Holà ! Voici donc ce qu'écrivait ce petit bousier pendant que j'étais en prison en plein péril qu'on me pende. Satanée petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l'entre-fesse pour me salir au dehors ! Anus Caïn pfoui. Que cherches-tu ? Qu'on m'assassine ! C'est l'évidence ! Ici ! Que je t'écrabouille ! Oui !... Je le vois en photo, ces gros yeux... ce crochet... cette ventouse baveuse... c'est un cestode ! Que n'inventerait-il, le monstre, pour qu'on m'assassine ! A peine sorti de mon caca, le voici qui me dénonce ! Le plus fort est que page 451 il a le fiel de nous prévenir: "Un homme qui trouve naturel de dénoncer des hommes ne peut avoir notre conception de l'honneur, même ceux dont il se fait le bienfaiteur, il ne les voit pas avec nos yeux, sa générosité, sa douceur, ne sont pas semblables à notre douceur, à notre générosité, on ne peut pas localiser la passion." »

jean-paul sartre teniaUn œil à Paris, un œil à Moscou: la tentation communiste du ténia !

« Dans mon cul où il se trouve, on ne peut pas demander à J.-B. S. d'y voir bien clair, ni de s'exprimer nettement, J.-B. S. a semble-t-il cependant prévu le cas de la solitude et de l'obscurité dans mon anus... J.-B. S. parle évidemment de lui-même lorsqu'il écrit page 451: "Cet homme redoute toute espèce de solitude, celle du génie comme celle de l'assassin." Comprenons ce que parler veut dire... Sur la foi des hebdomadaires J.-B. S. ne se voit plus que dans la peau du génie. Pour ma part et sur la foi de ses propres textes, je suis bien forcé de ne plus voir J.-B. S. que dans la peau d'un assassin, et encore mieux, d'un foutu donneur, maudit, hideux, chiant pourvoyeur, bourrique à lunettes. Voici que je m'emballe ! Ce n'est pas de mon âge, ni de mon état... J'allais clore là... dégoûté, c'est tout... Je réfléchis... Assassin et génial ? Cela s'est vu... Après tout... C'est peut-être le cas de Sartre ? Assassin il est, il voudrait l'être, c'est entendu mais, génial ? Petite crotte à mon cul génial ? hum ?... c'est à voir... oui certes, cela peut éclore... se déclarer... mais J.-B. S. ? Ces yeux d'embryonnaire ? ces mesquines épaules ?... ce gros petit bidon ? Ténia bien sûr, ténia d'homme, situé où vous savez... et philosophe !... c'est bien des choses [...] »

tenia« Je le vois en photo, ces gros yeux... ce crochet... cette ventouse baveuse... c'est un cestode !
A peine sorti de mon caca, le voici qui me dénonce !
»

« Ténia des étrons, faux têtard, tu vas bouffer la Mandragore ! Tu passeras succube ! La maladie d'être maudit évolue chez Sartre... Vieille maladie, vieille comme le monde, dont toute la littérature est pourrie... Attendez J.-B. S. avant que de commettre les gaffes suprêmes !... Tâtez-vous ! Réfléchissez que l'horreur n'est rien sans le Songe et sans la Musique... Je vous vois bien ténia, certes, mais pas cobra, pas cobra du tout... nul à la flûte ! [...] »

dimanche 1 février 2009

Le terrorisme sonore de My Bloody Valentine




Fondé en 1983, My Bloody Valentine est l'archétype du shoegazing, courant musical ainsi nommé en raison du non-jeu de scène de ses musiciens qui passent leur temps à regarder leurs chaussures (et par extension, les multiples pédales d'effets qui les aident à modifier le son de leurs instruments). Après des débuts peu extraordinaires, plusieurs changements de musiciens et des albums dispensables, My Bloody Valentine devient important en 1988, à la sortie du EP You Made Me Realise et de l'album Isn't Anything. Groupe mélodique, My Bloody Valentine parsème leurs chansons de saturations de guitares et d'effets multiples qui agressent l'auditeur. Le groupe est dans la lignée de Jesus & Mary Chain. C'est surtout lors de leurs concerts que le groupe dévoile sa propension à jouer très fort en faisant un maximum de bruit et de larsen.

Perfectionniste du son, le guitariste du groupe, Kevin Shields, s'enferme en studio pendant de longs mois pour accoucher de l'album Loveless (1991). Selon la légende, l'enregistrement de l'album aurait coûté £250,000 et la quasi-faillite du label Creation Records. Loveless est considéré à juste titre comme un des meilleurs disques jamais enregistrés. Difficile de décrire l'opus, mieux vaut écouter en boucle ce mélange de musiques atmosphérique et bruitiste. Le succès critique du groupe s'accompagne d'un échec commercial sans appel. En 1992, le groupe signe avec Island mais est incapable de livrer un nouvel album. Tout a été dit avec Loveless.



Jamais officiellement séparé mais inactif pendant une dizaine d'années, My Bloody Valentine a joué une série de concerts en 2008. Des concerts évidemment remarqués pour leur volume sonore. Les ORL auraient d'ailleurs remarqué un taux d'acouphènes supérieur à la moyenne chez les spectateurs des concerts de My Bloody Valentine. Pour se rendre compte de la violence sonore du groupe, écouter l'extrait ci-dessus. Il s'agit de "You Made Me Realise", interprété à Lyon le 21 mars 1989. Le son est relativement bon pour un enregistrement non-officiel. Les parties vocales sont volontairement en retrait par rapport aux instruments.