samedi 18 décembre 2010

Dominique de Roux par Jean Parvulesco


Dans son roman métapolitique, occultiste, "magique" et mystico-poétique L'Étoile de l'empire invisible (1993), Jean Parvulesco évoque son ami Dominique de Roux (1935-1977), éditeur, écrivain et activiste politique révolutionnaire. Au détour de réflexions métapolitiques en plein déroulement romanesque, un détour dont l'auteur est adepte, dans son style si particulier, Jean Parvulesco écrit quelques paragraphes sur l'engagement de Dominique de Roux dans la Révolution des Œillets, au Portugal, en 1974. Un passage qui n'influe en rien dans le déroulement du roman mais qui rend hommage à un homme aujourd'hui bien oublié. Il s'agit évidemment d'un roman.

Dominique de Roux.
On sait ou on ne sait pas ce que pendant, avant et après la Révolution des Œillets, en 1974, Dominique de Roux avait eu à faire au Portugal, en Afrique Autrale et aux Açores, au Brésil. Mais peut-on un seul instant envisager qu'il ait pu accomplir sa tâche, sa "mission secrète", ou tout au moins qu'il ait résolument pu tenter de le faire, sans le soutien sur place d'une structure activiste politico-stratégique, voire métapolitique, capable non seulement de traverser elle-même, et de lui faire traverser, à lui aussi, les remous de la Révolution des Œillets, mais encore et surtout de parvenir à contrôler, de l'intérieur, souterrainement, la marche visible et invisible de celle-ci et même, au bout du compte, d'en détourner les sens, d'en faire autre chose si ce n'est, en dernière analyse, le contraire même, ou presque ?

Et quelle aurait pu être cette structure activiste, cette structure activiste, cette structure politico-stratégique et métapolitique engagée sur place, sinon celle qu'eût pu proposer, à ce moment-là, l'Atlantis Magna ?

Retenons, d'autre part, les agissements anti-portugais et anti-français, anti-européens, anti-occidentaux pour tout dire, du fort interlope et peu scrupuleux personnage qui, lors de ces événements obscurs et troublés, faisait semblant d'être l'ambassadeur des États-Unis à Lisbonne, un certain Frank Carlucci. Ainsi que la longue série de trahisons majeures à mettre sur le compte de certains éléments douteux en poste à l'Ambassade de France à Lisbonne, du côté, surtout, de certains services d'un attaché militaire qui, on l'on reconnaîtra j'espère, n'en finissait plus de se rendre aux Açores et d'en revenir. Et qui, entre autres, y avait manigancé l'arrestation de Dominique de Roux avec, comme but final, sa liquidation sur place, et "aussi discrètement que possible", les Açores étant, à ce moment-là, "chasse gardée militaire française".


Mais ne me suis-je pas laissé dire que le crime d'intelligence avec l'ennemi politique anti-continental, crime imputable aux éléments ainsi visés de l'Ambassade de France à Lisbonne, sera un jour appelé à subir le feu d'une revisitation en profondeur, que rien de tout cela n'est ni ne sera oublié ?

De toutes les façons, la mise en échec finale de la mission secrète métapolitique de Dominique de Roux n'a pu être obtenue que par la neutralisation physique de celui-ci, et, d'ailleurs, plus longue échelle, cet échec n'en est absolument pas un, je dirai peut-être un jour, pourquoi. En fait, rien n'est encore décidé.

Dominique de Roux était parti pour Lisbonne avec, en poche, rien d'autre qu'une lettre de recommandation de deux lignes, mais une lettre de recommandation dont la force de frappe occulte était telle qu'il avait fallu aux autres, pour en finir avec ce qu'il avait aussitôt su mettre en branle, le neutraliser physiquement. La disparition d'un homme peut en effet suspendre, parfois, l'ensemble d'une action en cours.

Car, ce que Dominique de Roux avait à faire, exigeait qu'il commençât par changer l'histoire, et non seulement l'histoire actuelle du Portugal, mais l'histoire continentale la plus grande, et celle-ci suivant l'ouverture métapolitique intercontinentale de l'Atlantis Magna et de sa ligne impériale africain et lusitano-brésilienne. Quand saura-t-on le reste, tout ? Bientôt, j'en prends l'engagement.

mardi 14 décembre 2010

Marc Dufaud - Les Peaux Transparentes (2003)


Marc Dufaud a réalisé en 1995 un documentaire vidéo sur le punk rock français et Daniel Darc, Les Enfants de la Blank. Un documentaire qu'on aimerait (re)voir un jour ! En 2010, le même Marc Dufaud a publié une biographie de Bruce Springsteen. Entre les deux, il a publié le très intéressant Les Décadents français (2007), complément idéal à La Belle époque de l'opium d'Arnould de Liedekerke, et le roman Les Peaux transparentes (2003). Ce roman narre la descente aux enfers de Thomas, héroïnomane à Paris dans les années 1990. Un mélange de Jean Lorrain, de Roger Gilbert-Lecomte (il a d'ailleurs écrit un texte sur ce poète) et de William Burroughs, période Junky. La trajectoire est classique : un début festif et exalté sur les premiers flashes, l'arrivée terrible de l'addiction et enfin les affres et les difficultés du sevrage sous Subutex. Dans son roman, Marc Dufaud met en scène dans un "second rôle" Daniel Darc, ancien Taxi-Girl et traducteur de William Burroughs, sous le nom de Clean Cut Kid : une référence à la chanson de Bob Dylan extraite de l'album Empire Burlesque, 1985.

Marc Dufaud.

Petit passage sur Clean Cut Kid :

Clean Cut Kid était l'ex-chanteur d'un groupe phare des 80's. Sa génération, héritière de Mai 68, avait pris d'assaut les années 1980, la shooteuse au bras. Contre l'herbe des hippies et leur avachissement, la brutalité de l'héroïne ! Encore élitiste, le produit faisait à peine irruption dans le champ dit social, la came cristallisait cet extrémisme neuf [...] La dope marquait alors en somme l'appartenance à une mouvance radicale et romantique. Radicalement glamour et radicalement dans l'erreur... Sans doute ! En tout cas droit dans le mur.

Les titres des chapitres invoquent tout un panthéon musical rock 50's, dylanien et du punk: "Mystery Train", "Destiny Street", "Blank Generation", "Lust for Life", "Even Serpents Shine", "Ballad of a Thin Man", etc. Marc Dufaud fait d'ailleurs explicitement au Velvet Underground, aux Stooges, à Kim Fowley, à Johnny Thunders, aux Only Ones ou à Willy de Ville. Des goûts sûrs, donc. "Toute la foutue bande son !", écrirait Patrick Eudeline...

Daniel Darc a finalement choisi entre la came et le christianisme.

En dehors de sa bande son, le livre est aux antipodes de l'énumération systématique de disques de rock ou d'anecdotes musicales. La drogue est vraiment au cœur du livre, presque à toutes les pages. Le tout est parfois lumineux, souvent pathétique, comme tous les romans traitant de ce sujet. Les Peaux transparentes est le témoignage d'un certain milieu parisien des années 1990. Une époque (déjà) bien révolue.

samedi 4 décembre 2010

Darezhan Omirbaev - Kaïrat (1991)


Après son court métrage Shilde (1988), le cinéaste kazakh Darezhan Omirbaev est passé au long métrage. Kaïrat (65 minutes) daté de 1991 et non de 1992, comme l'affirme imdb.com. Quoiqu'il en soit, Omirbaev reprend la caméra où il l'avait laissée avec Shilde. Avec une certaine cohérence, le spectateur averti remarquera immédiatement que la première séquence du film se passe au même endroit que Shilde, c'est-à-dire une gare ferroviaire paumée du Kazakhstan. D'ailleurs, les similitudes entre Shilde et Kaïrat sont nombreuses : l'importance de la salle de cinéma pour rencontrer le sexe opposé, l'omniprésence du train (une étude sur la poétique ferroviaire d'Omirbaev est nécessaire - mais ça intéresse qui ? - c'est tellement plus gratifiant de répéter des lieux communs sur Fritz Lang), les séquences rêvées buñuelesques (avec une salle de cinéma qui se transforme en salle concert classique) - complexe prolétarien) voire certains plans totalement jumeaux : le frôlement des coudes lors de la projection d'un film ou la position du héros principal en plein sommeil.

Comparez ce plan avec celui-ci, de Shilde.

La fameuse salle de concert / cinéma (à comparer ici).

Fidèle à son court métrage, Darezhan Omirbaev continue dans ses plans sobres, ses travelling ferroviaires, ses dialogues réduits à peau de chagrin et son noir et blanc sublime dans les villes froides et endormies du Kazakhstan.


L'architecture soviétique dans toute sa splendeur. On a la même en France.

Il n'y a pas vraiment de d'histoire, seulement celle d'un étudiant qui remarque une fille lors d'une séance de cinéma (comme dans Shilde) et qui tente de l'aborder. S'ensuit une rêverie frustrante très bien filmée et très bien montée. Omirbaev est vraisemblablement un caïd du plan.

Masao Adachi - Datai / Abortion (1966)

Masao-Adachi-Abortion-Datai
Compagnon de route de Koji Wakamatsu, Masao Adachi a réalisé en 1966 son premier film commercial : Datai (Abortion), justement une production de Koji Wakamatsu. Un film étonnant, parodie des films éducatifs sur la sexualité (bakusan eiga en japonais). Pour plus de renseignements à propos des films éducatifs nippons sur la sexualité, lire cet article de Roland Domenig. Masao Adachi alterne entre le didactisme, l'humour, le dégoût, la critique des mœurs des années 1960 (le corps et l'enfant considérés comme objets de consommation) et le questionnement sur l'éthique scientifique et le progrès.

Masao-Adachi-Abortion-Datai
Abortion commence par des images d'accouchement tournées en 16 mm et directement repris de films éducatifs des années 1940. Par la suite, Adachi nous montre un gynécologue en prison qui écrit ses mémoires et tente de réhabiliter ses recherches scientifiques (pour lesquels il est se retrouve justement entre quatre murs). Ce gynécologue, nommé Marukido Sadao (la prononciation japonaise du Marquis de Sade, détail qui n'étonnera pas les amateurs d'Adachi et de Wakamatsu), écœuré d'avoir pratiqué 3 avortements par jour depuis 8 ans et donc tué plus d'un millier de fœtus, a cherché un moyen de séparer l'acte sexuel et la reproduction. Il parvient ainsi a inventé un système de couveuse artificielle mais se fait arrêter par la police.

Masao-Adachi-Abortion-Datai

Pour mieux connaître Masao Adachi, lire cet entretien de Nihon Cine Art, très copieux, datant de 2003 et abordant les grandes lignes de la carrière atypique du réalisateur japonais.

vendredi 3 décembre 2010

Darezhan Omirbaev - Shilde (1988)


A la fin des années 1980, en plein renouveau du cinéma de Kazakhstan (voir par exemple le cinéaste Rachid Nougmanov), Darzehan Omirbaev, né en 1958, réalise le court métrage Shilde (Juillet, en français). En 24 minutes, Omirbaev dépeint la journée de deux enfants kazakhs en plein été. Dans un village paumé en plein désert, les deux enfants vont au cinéma (dont le bâtiment est orné d'un portrait de Lénine), voir un film certes, mais également regarder les jeunes filles et connaître leurs premiers émois... Pour imiter les acteurs vus dans les films. Bel hommage au cinéma et à son influence sur la vie réelle.

Un centre-ville animé...

Embouteillage au Kazakhstan.

Problème : le cinéma est payant et si les deux enfants veulent revenir à la séance du soir, il va falloir très vite trouver 3 roubles. Ils décident donc d'aller voler deux melons pour les vendre à la guerre ferroviaire du coin...

Cinéma !

La meilleure scène du court-métrage est sans doute la séquence où un des enfants s'assoupit et rêve de son entrée au cinéma, transformé en salle de concert. Une séquence que n'aurait pas renier Luis Buñuel ! Plus généralement, Darezhan Omirbaev offre un montage sans fioriture, dans un noir et blanc très beau. Il alterne judicieusement les plans larges et les plans serrés, en économisant au maximum les dialogues. Un bon court métrage.

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dimanche 28 novembre 2010

Jean Epstein - La Chute de la maison Usher (1928)

jean epstein chute maison usher(© La Cinémathèque française)

En 1928, Jean Epstein décide d'adapter en un long métrage deux nouvelles d'Edgar Allan Poe : La Chute de la maison Usher et Le Portrait Ovale. Bien lui en prend : en plus d'être un sommet du cinéma fantastique, La Chute de la maison Usher figure sans aucun doute parmi les plus grandes réalisations mondiales. Le scénario : appelé par Lord Roderick Usher, inquiet de la santé de sa compagne, avec laquelle il vit dans un château perdu au milieu des étangs et du brouillard, un de ses amis se rend dans ce lieu chargé d'angoisse et d'énigmes. Il trouve Usher, en transe, en train de peindre le portrait de son épouse ; celle-ci s'étiole dans cette atmosphère lugubre, transmettant le peu de vie qui lui reste au portrait (une idée reprise plus tard par Oscar Wilde dans son Portrait de Dorian Gray).

jean epstein chute maison usherLa maison Usher en les brumes (© La Cinémathèque française).

jean epstein chute maison usherLe dîner joyeux de Lord Usher (© La Cinémathèque française).

jean epstein chute maison usherLord Usher donne vie à sa femme (© La Cinémathèque française).

Jean Debucourt, qui interprète Lord Usher, est complètement illuminé. Ses regards pénétrants donnent littéralement la frousse au spectateur. L'ambiance lugubre et malsaine du film est renforcée par les décors extérieurs (la forêt décharnée filmée avec une pellicule un brin baveuse, les brumes épaisses) et intérieurs : la demeure d'Usher est composée de salles immenses dépourvues de presque tout mobilier. Un espace épuré à l'extrême qu'on retrouvera dans le film suivant d'Epstein, Finis Terrae (1929) et ses long plans de l'île d'Ouessant. Cette fascination pour les grands espaces est également prégnante dans La Cicatrice intérieure de Philippe Garrel et ses panoramas islandais.

jean epstein chute maison usher(© La Cinémathèque française)

jean epstein chute maison usher(© La Cinémathèque française)

jean epstein chute maison usher(© La Cinémathèque française)

jean epstein chute maison usherLes décors haut-de-gamme et la science du vide de de Jean Epstein (© La Cinémathèque française).

La Chute de la maison Usher est marqué par une innovation technique : l'intensification du jeu de l'acteur par le ralenti. Dans le Courrier cinématographique d'avril 1928, Epstein explique :

La technique de mon film présentera, parmi les particularités les plus curieuses, l'application très étudiée de l'appareil ralentisseur [...]
Le jeu devant l'appareil de prises de vues normal doit avoir un style particulier que l'on qualifie de cinématographique [...] Il s'oppose au style de l'action théâtrale et même à l'action naturelle telle qu'on l'accomplit dans la vie réelle.
Mais, dans les scènes jouées devant un appareil ralentisseur, l'interprète est libéré de toutes ces contraintes. Il n'a qu'à s'abandonner à son mouvement spontané, à sa conviction intérieure, à sa fougue du moment, telle qu'elle lui est inspirée par le schéma du bout à tourner...

jean epstein chute maison usher"Ce fut comme une apparition..." (© La Cinémathèque française)

Henri Langlois estimait que La Chute de la maison Usher était "l'équivalent cinématographique des créations de Debussy" : "maîtrise absolue du montage, du rythme où le ralenti, les surimpressions, les travellings, la caméra mobile, jouent leur rôle, jamais gratuitement. L'éclairage des décors les transfigure et leur donne un mystère. Les acteurs font corps avec lui". Ainsi soit-il.

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La scène du transport du cercueil, de la demeure d'Usher vers le caveau.

Koji Wakamatsu - La Femme qui voulait mourir (1970)


Les éditions IMHO viennent de publier le premier livre occidental entièrement consacré au réalisateur Koji Wakamatsu : Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte. Un événement salutaire pour un cinéaste majeur qui a réalisé plus de 100 films depuis 1963. Dans ce livre, on peut notamment lire un essai de Nagisa Oshima et surtout 15 textes de Wakamatsu lui-même, qui permettent d'en savoir beaucoup sur son passé de yakuza, ses débuts de réalisateur, sur ses conceptions du cinéma, sur ses rapports à la politique et à la violence ainsi que sur son voyage en Palestine en 1971. Un entretien fleuve de 50 pages entre Go Hiwara et Koji Wakamatsu parachève ce superbe livre.

Amour et ennui.

Les gros plans mythiques de Wakamatsu sur les visages féminins jouissants.

Coupure de presse annonçant le suicide de Yukio Mishima.

Last but not least, le livre est augmenté d'un DVD de La Femme qui voulait mourir (1970), un film interdit en Japon car il fait des références explicites au récent suicide public de l'écrivain Yukio Mishima. Wakamatsu montre même une photo de la tête décapitée de Mishima. Dans Koji Wakamatsu, cinéaste de la révolte, le réalisateur explique la genèse de ce film.

En novembre de la même année [1970], je travaillais à un scénario avec Adachi dans un hôtel de Tokyo quand nous avons appris aux infos la mort de Yukio Mishima. Nous avons tout de suite changé nos plans et décidé de faire quelques chose en rapport avec l'événement. C'est ainsi que nous avons tourné La Femme qui voulait mourir. Le tournage a commencé quatre jours après le suicide de Mishima, et le film a été projeté dès le mois de décembre, tout est allé extrêmement vite.

La Femme qui voulait mourir
est typique des productions de Wakamatsu : 65 minutes de sexe, de politique, de rapports conflictuels et d'incompréhension entre homme et femme. Le film nous présente le récit de deux couples, l’un d’âge mûr, l’autre en pleine jeunesse, qui, se retrouvant par hasard dans une source thermale, vont se confronter à leurs souvenirs et à leurs frustrations, avant de s’efforcer de refermer leurs cicatrices pour de bon. Derrière cette "partie carrée" digne de Marivaux, Wakamatsu évoque la tradition nippone du pacte du double suicide amoureux (lire la pièce de théâtre de Chikamatsu Monzaemon, Double suicide à Amijima - 1721 - porté à l'écran par Masahiro Shinoda en 1969).

Très beaux décors de station thermale enneigée.

Seppuku !

Le fameux altruisme nippon.

A noter que du 24 novembre 2010 au 9 janvier 2011, la Cinémathèque française propose une rétrospective de Koji Wakamatsu : 40 films sont programmés. En outre, la Cinémathèque projettera les films de Masao Adachi, scénariste de Wakamatsu, du 3 décembre 2010 au 25 février 2011.

vendredi 26 novembre 2010

Nicolas Bonnal et Jean Parvulesco


Jean Parvulesco (né en 1929) est mort le dimanche 21 novembre 2010, jour de repos du Seigneur. L'homme, très secret et méconnu, n'en est pas moins mythique. Mythique y compris pour les personnes qui n'ont jamais lu ses livres. Il est vrai qu'un homme qui cumule les connexions entre le mysticisme (Julius Evola et René Guénon), l'ésotérisme (Raymond Abellio et Louis Pauwels), la révolution (Ezra Pound et Dominique de Roux), le cinéma (Jean-Luc Godard, Éric Rohmer, Jean-Pierre Melville et Barbet Shroeder) et la médiocrité (Marguerite Duras), ne peut que forcer le respect et l'admiration. De Jean Parvulesco, tout est encore à découvrir... Ironie du sort, son apparition la plus célèbre, en 1959, n'est pas de lui. En effet, dans A Bout de Souffle de Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Melville incarne sur la pellicule de manière magistrale Jean Parvulesco en répondant à la question : "quelle est votre plus belle ambition dans la vie ?", "Devenir immortel... et puis... mourir". C'est chose faite.


En janvier 2007, à l'occasion de la sortie du roman de Parvulesco Le Sentier Perdu, Nicolas Bonnal, écrivain français post-punk épris de Virgile, du Tasse, du romantisme allemand et de la série télé Le Prisonnier, s'est fendu pour Le Libre Journal d'un article reproduit ici. Il s'intitule "Horbiger descend en Enfer avec Parvulesco".

J’ai rencontré Jean Parvulesco il y a seize ans. C’était une époque où tout nous semblait encore possible. Le mur venait de s’effondrer, l’après histoire venait à peine de commencer son cycle mort, nous guettions de signes de l’invisible. En ce temps-là l’invisible nous motivait encore.

Jean venait de publier Les Mystères de la villa Atlantis, livre inaccessible au plus grand nombre et même au plus petit. Mon attention alors se portait sur Mitterrand, sur lequel il écrivait des phrases fabuleuses. Mitterrand couvert d’abeilles, Mitterrand héritier de Memphis…

Fabuleux est le mot qui pour moi décrit le mieux l’œuvre de Parvulesco. La constance et l’énergie de l’auteur lui ont gagné une estime étonnante dans le monde entier, de Vladivostok à Santiago du Chili aussi bien que de l’Atlantique à l’Oural. Actuellement, son maître ouvrage porte sur Vladimir Poutine et l’Eurasie. Il est traduit et célébré par toutes sortes de coteries ésotériques, lui qui avait commencé par fasciner Jean-Luc Godard lui-même (Dans A bout de souffle, Jean-Pierre Melville joue son rôle). Mais très vite l’oeuvre a été pour moi beaucoup moins importante que l’homme, même si je considère que Jean Parvulesco est le dernier écrivain. Ni le plus grand écrivain, ni le plus grand occultiste, ni rien de tout cela, mais le dernier auteur à avoir conçu une œuvre, au sens classique du terme. Il y en a peut-être d’autres, mais je ne les connais pas. Ce ne sont pas des amis.

Pauvre comme lui, j’ai beaucoup habité dans le XVIème où nous sommes toujours beaucoup vus, pratiquant un bon voisinage ésotérique entre Pompe et Muette, Passy et Boislevent. Là je l’ai écouté me parler des « combines », comme il dit, de métapolitique et de géopolitique, de galactiques et d’apocalyptiques. Rien ne s’est produit, et c’est là le problème. Nous en sommes restés au stade du fabuleux puis de l’affabulation. Nous avons été broyés par des forces supérieures, que Jean a toutefois pleinement cernées, professionnellement décrites. Mais nous n’avons pas été secondés, et les « nôtres », comme il dit aussi, se sont fait posséder, quand ils n’ont pas disparu. Mitterrand, Kohl, Chirac, de Gaulle même, tous des idiots utiles ? Le monde n’est-il destiné qu’à devenir une suite de supermarchés chinois, de territoires occupés et de déchets médiatiques ? Où sont passés Haushofer et Harrer, McKinder et Buchan ? On ne les a pas revus…

La pire des punitions pour une âme est de vivre en des temps d’iniquité. Nous voyons le monde tanné de la post-histoire nous détruire, détruire la France, l’Europe, la Chrétienté, les peuples et même les hommes et nous ne pouvons rien faire. Et, je le répète, ce qu’il avait de bien avec Parvu, c’est qu’il y avait des « combines ». Et il n’y en a plus ; ou nous n’en sommes pas, exilés sur le sol au milieu des huées. J’ai de moins en moins lu Parvulesco d’autant que son éditeur ne faisait plus son travail. Il vendait du Feng shui et de l’oméga 3.

Je ne lis presque plus, peine même à relire Flaubert, Emerson ou Gracian. J’ai reçu un dernier opus du maître, qui date des années 90 (la chronologie déconstruite est la spécialité maison), au cœur des méphitiques années Clinton, qui ont vu le retour de l’Amérique au premier plan, et que je finis presque par regretter… Il n’y avait pas encore eu l’euro, il n’y avait pas encore le 11 septembre, les deux vraies Fins du post-monde néocon, dont le cœur est à l’extrême gauche et le portefeuille à l’extrême droite. Le Sentier perdu est publié par une excellente petite maison perdue dans le pays basque, Alexipharmaque. Et voici ce qu’il écrit, au nez et à la barbe des gobeurs d’eschatologies diverses et avariées : « quand je tourne mes regards en arrière, toute ma vie m’apparaît comme un long cauchemar éveillé, comme un cheminement sans fin dans les ténèbres et dans l’impuissance d’être et d’agir ».

Dans un autre très beau passage, Jean Parvulesco s’en prend à notre classe politique folle, inepte, destructrice de la France et d’elle-même. Elle aura tout fait, elle, pour complaire au CAC 40 et à l’ONU, aux eurocrates et aux lobbies les plus sombres de notre histoire. Et c’est comme ça. C’est le signe des temps ultimes qui n’en finissent pas : une impuissance épouvantable, une apesanteur lourde.

Je savais Parvulesco très proche de Rohmer, jusqu’au jour où je l’ai vu braver l’opinion publique dans L’Arbre, le maire et la médiathèque du grand Rohmer, œuvre consacrée justement à la liquidation de l’histoire. C’était en 1993, lorsque nous pensâmes que la raclée prises par les socialistes leur suffirait pour longtemps. Elle n’a pas suffi, et nous nous éteignons tous les uns à côté des autres, comme des cierges que les croyants ne viennent pas rallumer. Nous attendons les salves du gaullisme ou du mitterrandisme, nous allons récolter le ségolénisme, qui sera peut-être une mouture marrante. Mais nous avions quand même chaussé des lunettes noires pour mieux jouir des nuits bleues.

Je vois peu Jean depuis des années, il est souvent malade. Moi, comme on sait, j’ai choisi les plates agonies des terres australes soumises aussi au suprême pouvoir, le Poder Adquistivo des classes dominantes de l’ère Clinton. Les manipulateurs de logiciels ont enterré les maîtres des symboles. Si nous pouvions sortir de terre…

En attendant, maître, bonne et même meilleure santé.

mercredi 24 novembre 2010

H. Rey et la poésie contre l'absinthe


Dans son volume annuel de 1897, le Bulletin de l'Académie du Var a publié deux textes d'un dénommé H. Rey : une diatribe poétique contre l'absinthe et un texte en vers sur les moutons de Panurge inspiré de Rabelais. La diatribe poétique consiste en une succession de 17 quatrains en octosyllabes, aux rimes souvent convenues et à l'exclamation facile. Rien de bien transcendant. L'anecdote la plus intéressante est la dédicace : à mon fils. D'où cette question : ce poème est-il un avertissement ou un reproche ? Un universitaire se penchera peut-être un jour sur cette interrogation de premier ordre

L'ABSINTHE

...................................A Mon fils.

Tu le vois, ce liquide vert,
Qu'assis près d'une table ronde,
Des gens boivent, le nez en l'air,
En regardant passer le monde !

Ce liquide, c'est un poison,
Liqueur odieuse et funeste,
Un philtre impur !... une boisson
Qu'il faudra fuir comme la peste !

Son nom, mon fils, le connais-tu,
Son nom abhorré ? - C'est l'ABSINTHE !
Un homme est à jamais perdu,
Lorsqu'il est pris dans son étreinte !

L'Apéritif !... deux fois par jour,
C'est le prétexte à l'eau verdâtre !...
Bientôt tout moment est bon pour
La Purée hideuse et saumâtre !

L'homme d'abord perd l'appétit ;
A table, son assiette est vide ;
Rien ne lui plaît, ne lui sourit
Que la Verte, au reflet livide !

Mais le Poison fait son chemin ;
Ses doigts tremblent et, malhabile,
Il ne peut d'une seule main
Soulever la coupe fragile.

Alors, pour boire, il s'est assis
Et, des deux mains, jusqu'à la bouche,
Hésitant, craintif, indécis
Il conduit le verre d'eau louche.

L'infortuné fait peine à voir !...
Les enfants en font leur risée !
Il rit comme eux, mais sans savoir ;
Absente est déjà sa pensée !

C'est, - à trente ans, - c'est un vieillard
Hébété, chancelant, sordide,
Impuissant !... et dont le regard
Se perd, sinistre, dans le vide !

Sinistre !... car, dans ce cerveau
Germe un levain de maladie :
C'est que l'Eau verte est aussi l'eau
Du suicide et de la folie !

Des visions hantent son sommeil,
Ses nuits sont pleines de fantômes ;
Bientôt, même après son réveil,
Il est poursuivi par des gnômes,

Des animaux, des chiens, un loup,
Toute une meute furieuse !...
- Prenez garde, cet homme est fou !
Et sa folie est dangereuse !

L'incessante hallucination
Conduit à l'homicide, au crime !
Pour s'affranchir de l'obsession
Du noir cauchemar qu'il opprime,

Le malheureux frappe au hasard !...
Traqué par la meute hurlante,
Terrible, haletant, l'œil hagard,
Objet d'horreur et d'épouvante,

Il frappe, il tue !... Ami, parent,
Devant ce fou, chacun se sauve...
Spectacle ignoble, écœurant !
L'homme devenu bête fauve !

Il s'épuise en cris superflus,
Se débat, rugit, se démène
Et tombe enfin, n'en pouvant plus !...
Ramassez cette loque humaine !

C'est un de plus pour Charenton !...
Oh ! pauvre intelligence éteinte !
inscrivez sur le cabanon :
Ci-gît... victime de l'Absinthe !

dimanche 14 novembre 2010

Maurice Talmeyr et les possédés de la morphine

Marie-Justin-Maurice Coste (1850-1931), connu par son nom de plume Maurice Talmeyr, est aujourd'hui à peu près inconnu. Il est parfois cité par les pourfendeurs de la franc-maçonnerie pour son ouvrage La Franc-maçonnerie et le Révolution française. Comment on fabrique l'opinion (1904). Talmeyr est du genre corrosif. Il flingue sur tout ce qu'il n'aime pas. Journaliste en vue à la fin du 19è siècle, sa plume acide est particulièrement remarquable dans son recueil de textes Les Gens pourris (1886), un bréviaire réactionnaire très réjouissant au titre bloyien. En 1892, il publie Les possédés de la morphine (1892), une attaque violente contre la "mode" du morphinisme. En voici le premier chapitre.


Quand on prononçait, autrefois, ce joli et funèbre mot de Morphine, c'était seulement à propos des malades. Ils endurait le martyre, n'avait souvent à vivre que quelques jours, et la Morphine, alors, mettait la pédale douce à leur supplice. Ils ne souffraient plus que lointainement, avec une légèreté qui ressemblait à une jouissance, dans un détachement de la terre semblable à une envolée, et mouraient insensiblement, comme ces morceaux de musique qu'on a cessé d'entendre avant qu'on les ait finis.

Le temps a marché terriblement, et la Morphine, aujourd'hui, est un fléau. Elle est le Nouvel Opium, plus diabolique que l'autre, et elle a ses ivrognes et ses alcooliques, ses monstres et ses possédés. Ce sont ceux-là que j'ai voulu voir, et je voudrais maintenant les montrer. J'en ai trouvé un peu partout, et il y en a dans tous les mondes ; les uns ont des seringuettes d'or, précieusement mises dans des écrins, d'autres de vieilles "Pravaz" crasseuses qui trainent dans la saleté de leur garni, et chacun ou chacune demande à "son aiguille" des exaltations et des ébranlement différents, mais il y a une chose qui ne varie pour aucun, c'est la mort. Ils ont tous la même fin horrible et désespérante. Ils y vont tous ! La Morphine, à ce moment-là, éthérise et amortit l'agonie, pour ceux qu'elle ne connait pas, mais gratte et pince de toutes ses griffes toutes les cordes de la torture pour ceux qui ont été les siens.

mardi 9 novembre 2010

Pierre Louys ou la difficulté de vivre de son art

Dans cette lettre du 25 juin 1909 à son frère Georges, Pierre Louÿs, écrivain célèbre à 25 ans grâce à son premier roman Aphrodite, explique l'impossibilité de vivre convenablement de sa plume, sans véritable emploi. Il faut dire que Pierre Louÿs n'a jamais su gérer son argent. En trois ans, il avait dilapidé les 100.000 francs-or de son héritage paternel... Dès 1895, il doit demander régulièrement de l'argent à son frère. Bibliophile, il dépense beaucoup en livres rares et anciens. Fêtard, il dépense beaucoup en ripailles. Érotomane, il vide une partie de sa bourse chez les filles de joie. Ainsi de suite, jusqu'à ne plus pouvoir vraiment vivre décemment (pour un homme de famille bourgeoise, s'entend). D'autant qu'après son conte Les Aventures du roi Pausole, en 1901, il ne publie plus rien. Il accumule des milliers de notes, commence des dizaines de projets qu'il ne termine jamais. Bref, pas de quoi vivre de sa plume.

Dans la lettre suivante, publiée en 2002 dans le volumineux recueil Mille lettres inédites de Pierre Louÿs à son frère Georges Louis (1890-1917), il revient sur ce problème qui le hanta une grande partie de sa vie.

Pierre Louÿs (1870-1925)

Oui, sans doute, il aurait mieux valu que j'eusse la fécondité littéraire de Bourget et Prévost ; mais eux sont de véritables romanciers, c'est-à-dire des observateurs, et le don de l'observation ne fait que se développer avec l'âge chez ceux qui le possèdent ;

- tandis que je suis un poète, c'est-à-dire un imaginatif. Peu importe que j'écrive en prose ordinairement : j'écris ce que j'imagine et non ce que j'observe. Je ne sais pas observer. Quand je viens de causer pendant un quart d'heure avec une femme, je ne sais pas dire ensuite quelle est la couleur de sa robe. Pour la décrire, il faut donc que je l'invente, que je l'imagine. - Et le don de l'imagination est une sorte de feu de paille qui dure juste le temps de la jeunesse.

Passé 30 ou 35 ans, en même temps que l'imagination est moins spontanée, le goût devient plus scrupuleux, plus difficile. Les œuvres ne baissent pas de niveau, souvent même au contraire. Mais elles deviennent très rares. Vois Villon, Mathurin Régnier, Musset à mon âge, Alfred de Vigny, Baudelaire, Heredia, et bien d'autres qui sont tout à fait des maîtres. Tout le monde serait excusable de n'avoir pas leurs dons, mais au point de vue de la fécondité, ils ne sont pas plus doués que d'autres.

Marlene Dietrich dans The Devil is a Woman de Josef von Sternberg (1935), adaptation cinématographique de La Femme et le Pantin de Pierre Louÿs (1898).

Mathurin de Régnier et Musset appellent cela de la paresse. C'est absurde. Le sentiment est bien plus complexe. - Pour moi, je ne me crois pas le moins du monde paresseux ; je travaille jour et nuit, je ne prends aucun plaisir à l'oisiveté : ni cercle, ni courses, ni café, ni théâtres. Je ne m'installe jamais dans un fauteuil pour lire ; je ne lis qu'à ma table, la plume à la main. Ce n'est pas une posture de paresseux.

Mais je ne publie pas, et depuis sept ans je sais que je ne peux pas publier un volume par an, c'est-à-dire vivre de ma plume.

***

Dans la même situation, commet mes aînés se sont-ils tirés de là ?

Prends par exemple quatre poètes de 1866 : Leconte de Lisle, Heredia, Mendès et Verlaine. C'est assez près de nous pour que nous puissions comparer les situations matérielles. A des époques diverses de leur existence, tous quatre se sont trouvés sans fortune.

Dans l'impossibilité où ils étaient de publier un volume de bonne littérature par an, comment ont-ils vécu ?

Le premier est devenu bibliothécaire du Sénat.

Le second est devenu administrateur de l'Arsenal.

Le troisième s'est résolu à publier tous les huit jours un conte libre. - Cela, je puis le faire. Je t'en ai même montré quelques-uns il y a 4 ou 5 ans [...]


Pauvre Lélian (1844- 1896).

Le quatrième poète enfin, qui n'a dû son existence ni à une fonction de l'État ni à une littérature au-dessous de lui, est tombé dans la crapule, la mendicité, l'hôpital et la prison. Cela n'empêche pas qu'il y ait aujourd'hui dans Paris une "Place Paul Verlaine" et une statue prête à inaugurer. Mais je crois que le pauvre Verlaine eût préféré un peu plus de sécurité dans sa vie et un peu moins d'honneurs posthumes.

Donc, en l'absence de fortune personnelle ou conjugale, la destinée d'un poète en vers ou en prose n'a que trois issues :

1. - Ou la fonction d'État (Leconte de Lisle).
2. - Ou la déchéance littéraire ( Mendès).
3. - Ou la déchéance sociale (Verlaine).

samedi 6 novembre 2010

Yves Adrien et les filles catholiques


Yves Adrien, critique rock repenti, influencé jusqu'à l'os par Alfred Jarry et les Stooges (un bon mélange) a écrit dans son recueil 2001, une apocalypse rock (les textes datant de 1989-1990), des phrases sublimes sur le rock and roll. Le rock et la vierge Marie sont les deux lumières de notre temps - et la chandelle verte perdue. L'auteur de la chronique cruciale (en 1973) "Je chante le rock électrique", sait de quoi il parle, jusqu'à embellir la vérité (il a raison, seule la légende restera, comme les chroniques de Chrestien de Troyes). Dans son recueil, on peut lire cette phrase superbe, qu'on jurerait de Remy de Gourmont :

Dis-leur que les filles catholiques certains soirs sont l'audace, les yeux noirs, le baiser vertical qu'on décoche à la Some Weird Sin dans les gravitations de la chapelle aux fleurs : que la pureté peut être orgiaque à l'heure où l'on prie pour ses ennemis.

Spacemen 3 - OD Catastrophe (1986)


Le plus grand groupe psychédélique et bruitiste des années 1980, Spacemen 3, a sorti en 1986 un bréviaire musical conseillé à tous les nourrissons. Après 1986, le groupe a muté vers des terres plus éthérées qui laissaient moins la place à des influences telles que le Velvet Underground et Jesus and Mary Chain. Très bon également mais rien qui n'égale la première missive, définitive, à écouter en boucle, sous peine de devenir cinglé. Les vrais savent. Sonic Boom, aka Spectrum, moitié de Spacemen 3, passe en concert au Nouveau Casino, à Paris, le 10 novembre. Sonic Boom a produit le dernier album, excellentissime, de MGMT. Encore une fois, vrais reconnaissent vrais. "OD Catasrophe" est le "White Light / White Heat" des années 1980.


Turn on, drop in, tune out.

Jacques Rigaut aime Mae Murray


Jacques Rigaut (1898-1929) est le dadaïste qui a le mieux réussi : il n'a presque rien publié, il s'est drogué à l'opium, à la cocaïne et à l'héroïne, il est parti aux États-Unis, a épousé une américaine ; enfin, il s'est suicidé. Parmi ses amis, on peut citer l'excellent Drieu La Rochelle dont Le Feu Follet (1931) est inspiré de la vie de Jacques Rigaut. Dans un de ses rares textes publiés, en 1922, Jacques Rigaut écrit son coup de foudre pour Mae Murray, actrice sublime dont les mérites ont déjà été vantés ici.

On voit déjà en quoi les jeunes gens en dix ans nous reprocherons de nous être laissé épater par le cinéma.Le dernier refuge de la sentimentalité. Les femmes et les voyages, quels prétextes ! Les stupéfiants se passent de justification. Le miracle inouï, ce sont les femmes qui ne parlent pas. Tous, au moins une fois, nous serons leur victime.

Les drames de la coquetteries. Son petit rire qu'on ne gouvernera jamais, ses derniers mensonges, ses prochains mensonges, ses robes, ses enfantillages exaspérants, ses ultimatums à propos d'un gant ou d'une promenade, tout ce qu'on ne sait pas,la terreur et le désir d'une inévitable rupture, sa tendresse au moment où l'on ne l'espère plus, son incorrigible gaieté, et le souvenir de ce long corps trop agile, d'une récompense extravagante, d'un vice, je suis amoureux de Mae Murray.

jeudi 4 novembre 2010

Edouard Dubus, poète morphinomane


Après le portrait type des morphinomanes, la morphinomanie chez les femmes, le luxe et le morphinisme, voici un cas d'école des méfaits de la morphine sur un poète fin-de-siècle, à savoir Édouard Dubus (1864-1895), mort pathétiquement d'une surdose à 30 ans près d'une pissotière de la Place Maubert à Paris. Ce cas entre la catégorie des morphinomanes par snobisme raillé ici. Influencé par Baudelaire, de Quincey, les drogues, les paradis artificiels et l'occultisme (Huysmans le cite dans un texte hilarant et moqueur), Édouard Dubus cristallise tous les excès de la fin de siècle décadente. Dubus est l'auteur d'un unique recueil, Quand les violons sont partis, un titre aussi poétique qu'un roman wagnérien d'Elimir Bourges. En 1905, son recueil est réédité, augmenté d'une poignée de poèmes inédits dont "Les ailes folles", qui résume bien la pensée de l'auteur, pas si talentueux que ça et très drogué. Pour obtenir plus de renseignements, lire l'ouvrage indispensable d'Arnould de Liedekerke (REP), La Belle époque de l'opium, à l'origine un travail universitaire comme on voudrait en voir plus souvent, c'est à dire passionnant et lisible.

Ci-dessous le poème "Les Ailes folles", suivi de la préface de Laurent Tailhade aux oeuvres complètes d'Édouard Dubus, publiées en 1905.

Les ailes folles

Tu veux du Ciel, toujours du Ciel,
Et les ailes folles, tu voles
vers les décevantes idoles
D'un Éden artificiel.

Tu retombes de l'envolée,
Ta vieille foi mourante, et puis
Tu stagnes comme l'eau des puits
Délabrés, trouble et désolée.

Alors une mauvais voix
T'exalte un amour de la terre
Et bas te conseille: "fais taire,
L'appel des songes d'autrefois".

Mais toujours tu réponds : je n'aime
Que les hauteurs vierges encore,
Je sais bien que mon vain essor
S'y brisera, je pars quand même.



Préface de Laurent Tailhade aux œuvres complètes :

Le 20 juin 1895, vers 4 heures de l'après-midi, fut trouvé aux latrines de la place Maubert le cadavre, gisant, d'un inconnu. Mort foudroyante ou syncope ? Les garçons de police, mandés pour le constat, fouillèrent tout d'abord avec minutie chaque vêtement de l'étranger ; ensuite de quoi, prenant garde qu'il respirait encore ; le firent d'urgence conduire à la Pitié.

Une seringue de Pravaz, recueillie dans sa poche, ainsi que deux fioles contenant quelques gouttes d'une liqueur amère, donnaient la plus grande vraisemblance à l'hypothèse d'un suicide manqué.

Admis à l'hôpital sans que rien ne dévoilât son identité, l'agonisant de la place Maubert, expirait deux jours après. Il ne s'était point éveillé de la torpeur comateuse ; il n'avait pu fournir, avant l'heure suprême, aucun indice propre à désigner les siens.Dans l'amphithéâtre, la table de dissection attendait sa dépouille, parmi cette foule anonyme de cadavres qui, chaque jour, paient à la Science future une rançon de "chair à faire pauvreté".

Par bonheur, M. Jean Court, rédacteur au Mercure de France en même temps que secrétaire de police pour le quartier du Panthéon, apprenait la mort du suicide présumé.Le signalement rendu par les subalternes qui, dès la vespasienne de la Maub, avaient donné les premiers soins au malheureux, quelques indices dont le plus caractéristique, sans doute, fut l'outillage du morphinomane trouvé sur le défunt, éveillèrent les soupçons de M. Jean Court. Ce personnage mystérieux dont les jours s'achevaient d'une manière à la fois si triviale et si pathétique, n'était-ce point un confrère, un artiste faisant gloire de s'adonner à l'opium, au hachisch, à la cocaïne, sans préjudice de l'alcool et autres vulgaires excitants ?


La Belle époque de l'opium d'Arnould de Liedekerke : ouvrage essentiel.

M. Jean Court ne s'était pas trompé. Couché sur le marbre hideux, il eut vite fait de reconnaître son collaborateur au Mercure, son ancien ami, le poète Édouard Dubus, mort en la trente-deuxième année de son âge, emporté par la tuberculose, qu'aggravait sinistrement cette bizarre hygiène de poisons.

Les plus intimes du défunt, M. Alfred Vallette, directeur du Mercure de France, M. Georges Desplas, ancien président du Conseil municipal, communiquèrent en grande hâte à la mère d'Édouard Dubus le trépas misérable de son fils. Pour dérober le cadavre aux hommages posthumes, Mme Dubus qui, pareille à la mégère de Bénédiction, nourrissait contre l'enfant de ses entrailles, une haine hystérique, fit enlever nuitament ses restes de l'amphithéâtre, si bien M. Dubus le père, non plus que ses deux filles, ne durent assister aux obsèques du malheureux garçon. Le souvenir des cœurs amis, seul accompagna au cimetière la dépouille de l'abandonné qui, par l'ironique hasard de son méchant destin, venait d'être appelé à un héritage suffisant à l'exempter pour toujours des chaînes de la pauvreté.


What would you pay to see me in a cage ? Pete Doherty par Hedi Slimane. Bobo.

Un volume de vers au titre gracieux : Quand les violons sont partis, quelques rimes posthumes que l'on trouvera dans le présent recueil, forment, avec Les vrais sous-offs, brochure de circonstance publiée chez l'éditeur Savine, à la remorque de M. Lucien Descaves, tout le bagage imprimé d'Édouard Dubus. Malgré l'influence évidente de Mallarmé, de Baudelaire, de Verlaine et de Charles Cros (Complainte pour Don Juan, Cavalier Spleen), malgré des réminiscences et des emprunts candides, la joliesse des œuvrettes que M. A. Messein réunit fort à propos en un tome définitif, défendra de l'oubli ce poète nonchalant et délicat.

Avec son visage lunaire de Pierrot tuberculeux, sa bouche au rire enfantin, avec ses yeux gris de myope dont le regard ne peut embrasser le contour des choses, Dubus fut, malgré son esprit si fin, l'homme du monde le mieux organisé pour donner dans tous les panneaux tendus à sa crédulité. Ce fut un disciple, se conformant avec docilité aux Idoles du Maître, à qui le premier venu montrait la lune dans un sac et faisait prendre, non pour des lanternes, mais pour de reluisants soleils les plus abjectes vessies. Boulangisme, occultisme, symbolisme, perversité, Dubus adopta sans fatigue les calembredaines à la mode chez ses contemporains. De notre temps, il eût été malthusien ou silloniste, peut-être l'un et l'autre, car le besoin "d'imiter pour être original" lui conférait un éclectisme singulier.


Deux trainées anorexiques payées par des fils de pute. Bienvenue dans le 21è siècle.

La seringue trouvée sur lui à l'heure de sa mort ne le quittait pas depuis longtemps. Par esprit d'imitation, il buvait de l'absinthe comme Verlaine, il s'injectait de la morphine comme Guaïta. La "noire idole" de Quincey l'avait réduit en esclavage. Cette morne luxure des poisons où roule notre siècle d'hypocrisie et de douleur avait conquis cet enfant anémique, de sang trop pauvre pour lutter contre l'opium. Une fois conclu, le pacte diabolique, la victime ne se peut plus dédire sans un effort peu commun de volonté. Quiconque, au mépris de sa dignité, de son intelligence, voulut un soir goûter aux plantes endormeuses, engage sa vie à de rudes expiations, encourt la chance effroyable de ne voir jamais sa peine remise ou atténuée.Pourtant, ces herbes maudites du rêve et de la paresse ont adouci dans l'infini bercement du loisir embaumé tant de maux étendus sur le poète malade que sa mère abandonna ? "La vie - disait Chamfort - est un mal dont le sommeil repose toutes les seize heures. C'est un palliatif. La mort est le remède" Vous le savourez désormais, ce remède efficace, ami que nous déplorons encore. Ce n'est plus l'ivresse temporaire mais le sommeil infini qui vous délasse du mal d'avoir été, cependant que le souvenir de votre âme exquise, et les vers de vos jeunes saisons refleurissent perpétuellement votre image dans l'esprit, dans le cœur de ceux qui vous ont aimé.

Luxe et morphinisme

Après le portrait des morphinomanes types et la morphinomanie chez femmes, voici un nouveau volet du "dossier morphine" : le luxe apporté aux seringues chez les toxicomanes de la fin du 19è siècle. Dans son ouvrage Les maladies épidémiques de l'esprit, sorcellerie, magnétisme, morphinisme, délire des grandeurs, Paul Regnard, ancien interne des Hôpitaux de Paris et célèbre pour ses photographies de femmes hystériques, se penche sur la morphinomanie. Dans une conférence donnée à la Sorbonne le 21 mars 1885, il met en lumière le soin apporté au luxe des seringues utilisées par les morphinomanes. Un esthétisme junkie LVMH chez les gens de bonne famille, dirons-nous.


Et c'est ainsi que, par les conversations mêmes, il se fait comme une secte nouvelle : ce sont les volontaires de l'armée morphinomane. Tout le monde en parle, on en a dans ses connaissances, la littérature et le théâtre se sont emparés du sujet pour en tirer des effet [...]

Il est à remarquer que le luxe qui tend à s'introduire partout a déjà envahi la morphinomanie. La petite seringue à injection, qui permet de pousser la morphine sous la peau et d'éviter le goût amer qu'elle laisserait dans la bouche et les nausées qu'elle occasionnerait, la petite seringue de Pravaz a reçu d'ingénieuses et artistiques modifications.

Il a d'abord fallu la rendre facilement transportable en même temps qu'on la dissimulait aux yeux. Je me suis adressé à un grand fabricant d'outils de chirurgie de Paris, et il a bien voulu mettre à ma disposition l'arsenal de la morphinomanie moderne, tel que le goût, le luxe ou l'esprit imaginatif de ses propres clients le lui a fait fabriquer.


L'attirail du parfait morphinomane.

Voici d'abord la seringue contenant un centigramme de morphine, telle que l'emploient les médecins ; elle est un peu délicate, difficile à manier et difficile à cacher : elle ne sert qu'aux morphinomanes sans vergogne, à ceux qui ont pris leur parti et qui sont fiers de leur vice.

Mais en voici une autre adroitement cachée dans un porte-allumette de poche : à côté d'elle vous voyez un petit flacon qui contient la dose de poison nécessaire pour l'après-midi.

Ici, c'est un faux porte-cigares qui contient tout ce qu'il faut pour injecter le poison.

Ce long étui est un raffinement. Il est peu commode au milieu d'une réunion d'aspirer la morphine dans la seringue avant de se faire une piqûre : les morphinomanes ont inventé de remplir d'avance une seringue très-longue qu'ils portent tout amorcée dans leur poche ; de temps en temps ils se font une piqûre, et n'ont qu'à pousser un peu le piston chaque fois, jusqu'à ce que, le soir, la seringue se trouve vide.


Seringue "king size". Too much junkie business ?

J'ai vu de petites seringues en or contenues dans un flacon à sel anglais ; voici un étui en argent qu'on dirait destiné à renfermer un nécessaire à broder : ouvrons-le, il contient une adorable petite seringue en or et un flacon de poison. Entre morphinomanes du grand monde, on se fait des cadeaux selon ses goûts, et il se fabrique aux environs du jour de l'an des seringues et des flacons à morphine émaillés, couverts d'emblèmes et de gravures, dans des étuis chiffrés et armoriés ; l'un de ces bijoux, commandé l'année dernière par une riche morphinomane, pour une de ses collègues en toxicomanie, a atteint le prix de 350 francs.

Je ferais une énumération incomplète, si, en terminant cette revue, je ne vous montrais une seringue énorme qui peut contenir un centilitre de poison : elle est aux bijoux des dilettanti de la morphine ce qu'une pièce de marine est à un petit canon de montagne : celle-ci sert à un malade que je connais et dont je vous parlerai longuement.

Ainsi, la morphinomanie n'est pas toujours le résultat de la douleur ou du chagrin ; bien des gens se morphinisent comme d'autres fument, boivent ou font de la musique : pour tuer le temps, pour se désennuyer, pour remplir par des rêvasseries vagues le vide que laisse l'oisiveté dans l'existence des inutiles : c'est de cette manière qu'au moment même où je vous parle, s'empoisonne paisiblement le fameux Tout-Paris, et probablement aussi le Tout-Londres et le Tout-Berlin.