dimanche 20 décembre 2009

Susumu Hani - Nanami, The Inferno of First Love (1968)


Susumu Hani est une légende de ce qu'on appelle la nouvelle vague nippone. Sa carrière est étonnante : dans les années 1950, il commence à réaliser des documentaires de commande pour l'Éducation nationale japonaise. Les Enfants de la classe, produit en 1955, est considéré comme un tournant du documentaire. Sasumu Hani n'essaie pas de faire "jouer" les élèves d'une classe mais capte leur spontanéité en se contentant de filmer ce qui se passe dans la classe. Cette méthode est la base du documentaire-vérité, par la suite expérimenté par l'américain Robert Frank dans Cocksucker Blues en 1972.


Dès ses premières œuvres, Susumu Hani montre son intérêt pour l'enfance et une certaine idée de l'innocence. Pour lui, la préservation de l'innocence des enfants et des adolescents ne peut être préservé que par une éducation complètement libre, à l'opposé de la tradition pédagogique japonaise. En 1963, dans le long-métrage Les Mauvais Garçons, Hani raconte les aventures de délinquants juvéniles regroupés dans un centre d'éducation surveillée.


En 1968, Susumu Hani et Shuji Terayama écrivent le scénario de Hatsukoi : Jigoku-hen, soit Nanami, the Inferno of the first love ou Premier amour, version infernale. Shuji Terayama, encore peu connu, réalisera par la suite le provocateur et maintes fois censuré Emperor Tomato Ketchup (1971). Hani et Terayama s'occupent ici de la perte de l'innocence par le sexe et de l'industrie souterraine de l'érotisme et de la pornographie au Japon. Shun est un adolescent amoureux de Nanami, guère plus âgée que lui, mais qui gagne sa vie en posant pour des photos érotiques. Hani n'hésite pas ici à montrer des belles actrices déshabillés et à suggérer des thèmes graves comme le viol, l'inceste, la prostitution, le sadomasochisme et la pédophilie. La provocation des thèmes abordés est soutenu par une mise en scène libre parfois surréaliste.


Dans un article publié en 1979 dans Cinéma Aujourd'hui, Max Tessier explique les thèmes du film : "la puberté, le conflit psychique avec les parents (surtout la mère), les premières expériences sexuelles, l'inhibition, l'érotisme et le rêve sous des formes multiples, para-freudiennes. Mais, au-delà du titre tant soit peu accrocheur, c'est toujours le thème de "l'amour pur" qui revient ici, entre Shun (le garçon) et Nanami (la fille), comme dans de multiples films sur la jeunesse. La différence réside dans le fait que le couple essaie (vainement) de réaliser physiquement cet amour ; alors que "l'amour pur" des films progressistes antérieurs était traditionnellement platonique. A cheval entre une réalité onirique et un rêve réel, Nanami est une plongée dans le psychisme des adolescents meurtris, pour qui le sexe ne peut plus être une chose "naturelle", et apparaît souvent emblématiquement : des enfants nus et masqués peuplent des séquences imaginaires, et Shun poursuit une petite fille dans un cimetière, si bien qu'il est accusé d'être un "obsédé sexuel", et enfermé dans un hôpital psychiatrique."


En 1968, il est plaisant de constater que le cinéma japonais était le plus expérimental, le plus audacieux et le plus libre. On se souvient des films Onibaba de Kaneto Shindo et La Femme des Dunes de Hiroshi Teshigahara, tous deux sortis en 1964. On se souvient également d'Été japonais : double suicide de Nagisa Oshima et des Anges Violés de Koji Wakamatsu, en 1967. Définitivement une autre idée du cinéma.

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Ci-dessus, un extrait de la scène de séance-photo érotique : entre réalité et fantasme, le tout exprimé par une photographie sublime.

samedi 19 décembre 2009

Sex Pistols au London Weekend Show en 1976

Le 28 novembre 1976, le programme de télévision britannique London Weekend Show consacre son émission à l'émergence de la scène punk. L'émission contient des entretiens avec les Sex Pistols, les Clash, Siouxsie Sioux et Ron Watts, organisateur de concerts au 100 Club d'Oxford Street.


La fin d'année 1976 fut pour le moins mouvementée pou les Sex Pistols. Le 9 octobre, le groupe signe un contrat de £40 000 avec EMI. Le 26 novembre, il publie le 45-tours "Anarchy in the UK". Le 1er décembre, les Sex Pistols créent le scandale en proférant des insanités dans l'émission de télévision familiale de Bill Grundy. Suite à ce tollé, la quasi totalité des concerts de l'Anarchy in The UK Tour est annulée, même à Londres. Le 6 janvier 1977, EMI rompt son contrat avec les Sex Pistols. Deux jours auparavant, à l'aéroport de Heathrow, les Sex Pistols éméchés se livrèrent à des actes dégradants. Le guitariste Steve Jones aurait même vomi sur des femmes âgées dans la salle d'embarquement. Une incivilité de trop pour EMI.

Ci-dessous, un florilège des séquences des Sex Pistols dans l'émission London Weekend Show.

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Dates de l'Anarchy in the UK Tour
6 décembre : Leeds (avec Clash et The Heartbreakers)
9 décembre : Manchester (avec Clash, The Heartbreakers et The Buzzcocks)
10 décembre : Preston (avec Clash, The Heartbreakers et The Buzzcocks)
19 décembre : Manchester (avec Clash, The Heartbreakers et The Buzzcocks)
21 décembre : Plymouth (avec Clash, The Heartbreakers et The Buzzcocks)
22 décembre : Plymouth (avec Clash, The Heartbreakers et The Buzzcocks)

Johnnie To - Vengeance (2009)


Vengeance ou : quand Johnnie (To) rencontre Johnny (Hallyday), chanteur et acteur belge franco-suisse ex-quasi monégasque. Johnny, quoi. Dans ce film sorti en grandes pompes au Festival de Cannes, Johnny Hallyday reprend un rôle initialement prévu pour Alain Delon, qui a décliné la proposition après la lecture du scénario. Il a pourtant accepté de jouer dans Astérix aux Jeux Olympiques. Pour le coup, il n’avait pas dû lire le scénario. Étrange personnage que Delon.



Le scénario est simple : héros vieilli et malade, Costello (même nom que le héros du Samouraï de Jean-Pierre Melville, interprété par Alain Delon à l’époque…) veut venger le massacre de la famille de sa fille à Hong-Kong. Pour parvenir à ses fins, il engage trois tueurs professionnels rencontrés par hasard dans son hôtel lors de l’exécution d’un contrat. La vengeance commence.


L'ambiance se veut ici familiale et bon enfant, comme dans bon nombre de films de Johnnie To (les fameux "potes gangsters"...). Sur un scénario écrit par l'habituel Wai Ka Fai, To tourne avec ses acteurs habituels : Anthony Wong, Lam Ka-tung, Lam Suet et Simon Yam. La première moitié du film est très classique avec un scénario bien ficelé mais prévisible. C’est justement quand on se dit que tout est trop prévisible que le film prend toute sa dimension et son originalité. On assiste alors à une scène de fusillade haut-de-gamme et novatrice dans une déchetterie aux abords de Macao (Johnnie To réinvente au moins une fois par film les fusillades, on se demande où il va chercher tout ça), un revirement complètement mystique de Johnny Hallyday et une question éthique pour gangsters : « qu’est-ce que la vengeance ? »


Au final, Vengeance est un bon polar, avec pas mal de temps morts et un rythme assez lent mais une bonne ambiance. Les dialogues sont réduits au strict minimum, Johnny Hallyday n’a presque aucun dialogue. To préfère faire parler un gros plan sur un flingue ou sur le regard d'un Johnny. monolithique. On retrouve les scènes habituelles chez To : la cuisine, la bouffe, la préparation des flingues, les défis d’adresse au tir entre gangsters, les fusillades en plein air ou dans des immeubles exigus, les opérations chirurgicales clandestines et les planques en milieu rural. Le tout emballé par une maîtrise de la mise scène qui n’étonne plus personne (par habitude de l’excellence) mais qui n’est pas à la portée du premier chien coiffé. Johnnie To est décidément un très grand réalisateur.

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Bombance, duel d'adresse et taquinerie entre tueurs à gages : une scène 100% Johnnie To.

mercredi 16 décembre 2009

Saint-Amant, l'alcool et les Anglais

En deux sonnets vindicatifs, Saint-Amant (1594-19661), poète remarquable, auteur de L'Albion, caprice héroï-comique, montre son mépris atavique pour l'Angleterre. Le pauvre Saint-Amant, bon vivant devant l'Éternel, a en effet connu ce que la jeunesse d'aujourd'hui connaît trop bien : une sorte de coma éthylique dans un troquet qui lui valut de se faire voler ses écus. Faut-il organiser une lecture obligatoire de ces deux sonnets à nos lycéens ivres et désœuvrés pour les "sensibiliser" (ce mot de printemps et de deux saisons !) aux dangers de l'alcool en pays étranger ? Ce serait toujours plus intéressant et stimulant que la prose lénifiante d'un Guy Môquet.

Le vol nocturne

La nuit derniere, ayant la pance pleine
Du bon piot que j'ay tousjours chery,
Sur mon gousset on a fait la soury,
Le desenflant de sa gloire mondaine.

Cette action cauteleuse et vilaine
De mon tresor le fonds jaune a tary,
Et le beau lustre en est si desfleury
Que mon pauvre oeil le reconnoist à peine.

Il est bien vray que j'en tenois un peu ;
Et que, pour m'estre eschauffé sur le jeu,
Je suis au bout de ma philosophie.

Dieux, qui voyez qu'on m'excroque en dormant,
Auquel de vous faudra-t-il qu'on se fie,
Puis que Bacchus a trahy Saint-Amant ?

Autre sonnet sur le mesme vol

Je n'aymois gueres l'Angleterre,
Mais je l'ayme aujourd'hui bien moins,
Et voudrois voir en tous ses coins
Luire le flambeau de la guerre.

C'est un vray pays à catherre ;
Le ciel n'y pleut que sur des foins,
Et les plus agreables groins
Y rottent à l'ombre du verre.

Ce n'est pas que je sois fasché
D'y voir le beau sexe entaché
Du vice de l'ivrongnerie ;

Mais c'est que j'enrage en mon cœur
D'y trouver ma bourse tarie
Pour avoir trop pris de liqueur.

L'état du monde en 3 sonnets de Saint-Amant

Sonnet

Fagotté plaisamment comme un vrai Simonet,
Pied chaussé, l'autre nud, main au nez, l'autre en poche,
J'arpente un vieux grenier, portant sur ma caboche
Un coffin de Hollande en guise de bonnet.

Là, faisant quelquefois le saut du sansonnet,
En dandinant du cu comme un sonneur de cloche,
Je m'esgueule de rire, escrivant d'une broche
En mots de Pathelin ce grotesque sonnet.

Mes esprits, à cheval sur des cocquesigrues,
Ainsi que papillons s'envollent dans les nues,
Y cherchant quelque fin qu'on ne puisse trouver.

Nargue : c'est trop resver, c'est trop ronger ses ongles ;
Si quelqu'un sçait la ryme, il peut bien l'achever.

Le Paresseux

Accablé de paresse et de mélancholie,
Je resve dans un lict où je suis fagoté
Comme un lievre sans os qui dort dans un pasté,
Ou comme un Dom-Quichot en sa morne folie.

Là, sans me soucier des guerres d'Italie,
Du comte Palatin, ny de sa royauté,
je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon ame en langueur est comme ensevelie.

Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je croy que les biens me viendront en dormant,
Puis que je voy des-jà s'en enfler ma bedaine,

Et hay tant le travail, que, les yeux entr'ouvers,
Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
Ay-je pû me resoudre à t'escrire ces vers.

Les goinfres

Coucher trois dans un drap, sans feu ny sans chandelle,
Au, profond de l'hyver, dans la sale aux fagots,
Où les chats, ruminans le langage des Gots,
Nous esclairent sans cesse en roulant la prunelle ;

Hausser nostre chevet avec une escabelle,
Estre deux ans à jeun comme les escargots,
resver en grimassant ainsi que les magots
Qui, baillans au soleil, se grattent soubs l'aisselle ;

Mettre au lieu de bonnet la coeffe d'un chapeau,
Prendre pour se couvrir la frise d'un manteau
Dont le dessus servit à nous doubler la panse ;

Puis souffrir cent brocards d'un vieux hoste irrité,
Qui peut fournir à peine à la moindre despense,
c'est ce qu'engendre enfin la prodigalité.

dimanche 13 décembre 2009

La damnation des stars par Nicolas Bonnal

Extrait du livre La Damnation des stars de Nicolas Bonnal (1996).

Au lit avec Marilyn.

Toutes les cultures ont eu leur héros, leurs gloires mythologiques : les Celtes ont vénéré Cuchulainn, les Romains Mucius Scaevola, les Grecs Héraklès. Les Chinois ont célébré leurs empereurs légendaires, Fo Hi par exemple, qui dessina les hexagrammes du Yi King, les Hondous ont adorés Krishna et les différents avatars de Vishnu. Cycle de réincarnations promis à une grande célébration dans notre société... A notre époque, caractérisée par un délcin drastique des mythologies et de la spiritualité mais marquée aussi par une médiatisation planétaire, les stars ont pris la relève et sont devenues les dieux maudits, les héros damnés de la nouvelle religion universelle.

Orgie masquée dans La Marche nuptiale d'Erich von Stroheim en 1928.

Elles ont tout pour elles ; les stars représentent ce qu'une civilisation matérielle peut offrir de mieux au citoyen mué en spectateur passif ; la jeunesse, la beauté, la richesse ; la célébrité, la gloire ; la séduction ; la force, la bravoure, l'insolence ; la révolte, la provocation, l'humour ; le tragique enfin. La star est le phénomène, "l'apparition" par excellence qui remplit toutes sortes de fonctions dans notre société, toutes les fonctions qui ont trait à nos fantasmes, à nos désirs, à notre jouissance, à nos interdits. La star est ce qui transcende notre existence, qui la vit pleinement, et nous aide à travers à exister par procuration. Elle est ce qui nous permet de mieux vivre une existence souvent décevante et frustrante.

Pour autant, la star est-elle heureuse ? La star représente-t-elle le bonheur ? Encore faudrait-il que ce dernier fût le but ultime de l'existence humaine. Or seuls les Anglais, comme disait Nietzsche, recherchent le bonheur. Non : la star n'est pas là pour représenter le bonheur ; un travail honorable, une famille honnête, un confort correct suffisent à notre bonheur. La star nous offre autre chose, nous convie à autre chose.

1965 : Bob Dylan en roue libre et en pleine crise de mépris aigu.

Dans son essai sur La Fin de l'Histoire et le dernier homme, le philosophe américain Fukuyama écrit que la mégalothymie, "l'ensemble des pulsions violentes et fortes du caractère", est aujourd'hui interdite en politique. Elles coûtent, elles et les grands hommes, les dictateurs qui les portent, trop cher à l'humanité devenue éprise de confort matériel et de rationalité. Mais la mégalothymie est permise et même encouragée dans d'autres domaines : les affaires, le sport et l'aventure, pour autant que cette dernière reste impossible sur notre globe mille fois arpenté. Elle est surtout autorisée, cette mégalothymie, dans le domaine du spectacle, depuis que ce dernier, grâce à la technologie de la communication, est devenu planétaire, universel. La mégalothymie de la star est devenue sa marque de reconnaissance. James Dean a le droit de se révolter, si les adolescents doivent se contenter de l'école et de l'université. Marilyn Monroe ou Sharon Tate ont le droit de séduire l'humanité toute entière, s'il est mal perçu que "la femme d'à côté" plaise trop à son voisin. Rambo-Stallone ou Schwarzenegger-Terminator ont le droit d'exécuter leurs "lointains", si je n'ai plus le droit de tuer mon prochain, même en temps de guerre puisque les guerres se doivent d'être moins meurtrières.

La star est là pour nous aider à surmonter nos déception. Pour nous toucher du doigt le plaisir interdit, la joie de n'être pas comme les autres, soit l'homme sans qualité annoncé par Musil, soit le dernier homme promis par Nietzsche. La star aide toutes les madame Bovary du monde, tous les Léon Dupuis à rêver et surmonter leur amertume. Ses malheurs font pleurer les midinettes tendres, se frotter les mains des concierges jalouses.

Jim Morrison arrêté sur scène à New Haven le 9 décembre 1967. Naissance de la tragédie grecque pop.

Car, comme Faust ou Héraklès, la star doit payer un prix. Un prix fort à la mesure de ses fautes, de ses débordements. Notre civilisation reste judéo-chrétienne, obsédée par l'idée de péché. Nous refusons l'argent et son règne insolent, nous jalousons les réussites trop brillantes, nous restons traumatisés par le sida, qui sanctionne une liberté chèrement acquise. La plupart des stars paient un prix fort à leur mandataire. Comme dans les James Bond, où le méchant finit toujours par perdre. Car le mal incarné par le méchant représente le ça freudien ; l'ensemble des pulsions mégalothymiques qui me pousserait à la satisfaction effrénée de mes plaisirs. Le méchant doit être arrêté parce qu'il représente ce que je ne peux obtenir. Le surmoi bondien, le surmoi de tous les "bons" des films grand public est là pour empêcher l'impossible de se produire : cet impossible qui justement serait la satisfaction de mes fantasmes.

Marlon Brando, lecteur de T.S. Eliot dans Apocalypse Now. Voici venu le temps des "hommes creux" et de la dégénérescence spirituelle du monde moderne.

Et si le méchant perd dans le film, la star perd de même dans la vie. La star ne gagne pas, la star est maudite. Il y a une damnation des stars à la hauteur des plaisirs souvent vains qu'elle glane dans l'existence. Cette damnation est intimement liée aux différentes dimensions des stars. Pour avoir voulu vendre au diable son âme, en échange de la beauté, de la gloire et de la Fortune la star se damne, et s'adonne aux souffrances d'un parcours chaotique et ténébreux que les médias nous rappelle sans cesse.

Les stars sont avant tout des rebelles à l'ordre social, et elles ont largement participé à l'évolution, à la subversion des mœurs et des valeurs de notre société. Souvent d'ailleurs au prix de leur vie. Les stars sont ensuite des personnages fragiles, ne serait-ce que parce qu'elles jouent des rôles dangereux, des rôles qui les engagent pour toute leur existence, et les bouleversent à jamais.

La main de Robert de Niro dans Angel Heart d'Alan Parker.

Riches et célèbres, les stars sont par nature des créatures tentés par les spiritualités parallèles, le new age, et par le diable. Elles n'en sont pas forcément les serviteurs, bien plutôt les victimes, les victimes de ce Louis Cyphre qui dans Angel Heart vient demander à Johnny Favorite - alias Harry Angel - le prix à payer : son âme. La ve des stars a donc par bien des aspects une dimension tragique ; suicides, meurtres mystérieux, maladies incurables, malaise et mal de vivre sont la dîme à acquitter pour nos grands inconnus. Etil y a un prix final à payer, peut-être le pire de tous ; celui de l'entropie, du poids et de l'usure de la vie, de la vieillesse, même. La star meurt petit feu, lorsqu'elle n'est pas frappée brutalement par le sort. Plus longue ou plus dure soit la chute suivant les cas, tel est de toutes façons le lot de la star. Mais les autres, celles à qui il n'arrive rien : sont-elles justement susceptibles d'intéresser le public plus friand que jamais d'histoires œdipiennes et maudites, qui consacrent justement les stars au-dessus du reste des vivants ?

samedi 5 décembre 2009

Génie de Mylène Jampanoï

Génie de Mylène Jampanoï, jugée coupable au Tribunal de la Beauté. Plus belle encore que Mary Elizabeth Winstead et Ava Gardner. Quand on trouve une femme plus belle qu'Ava Gardner, Patrick Besson peste et devient tout rouge. Ça lui rappelle au moins ses années communistes et ses virées avec Edward Limonov. Soyons justes et excessifs. La vie ne vaut d'être vécue que pour voir Mylène Jampanoï, sa lippe, ses dents de lait, sa chevelure anthracite, ses yeux peints au khôl comme une princesse décadente de l'Empire romain d'Orient, ses yeux enivrants et dangereux comme l'absinthe. Mylène Jampanoï pue le vice et l'innocence. C'est une actrice. C'est une femme.


Une enfant d'ascendances bretonne et chinoise ne peut être que bénie par les dieux et les génies dans son berceau d'osier. Les Bretons (la volonté me pousse à l'incarner Bigoudène) et les Chinois, ces deux peuples nobles et primitifs. J'entends primitif à la manière de Paul Gauguin, cet oracle catholique anticlérical, peintre par conviction, lassé du travail de fonctionnaire, qui connut les neiges du Danemark, l'authenticité du peuple sauvage finistérien, la folie de Van Gogh, la bêtise des administrateurs des colonies océanienne, la faim viscérale décrite par Knut Hamsun, la mort de sa chère fille Aline, les joies maories, et enfin la grâce divine, qui lui fit peindre ses meilleures toiles dont D'où sommes-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Seul un possédé (un démon pour Fedor Dostoïevski) peut peindre tel chef-d'œuvre, telle extase picturale. Ce génie propre au Gauguin des dernières années, me semble soluble dans l'être, l'intellect et la plastique de Mylène Jampanoï. Faut-il croire à une métempsychose, à une palingénésie entre Gauguin et Mylène Jampanoï ? Rien n'est moins sûr. Mon courriel à Platon est resté sans réponse.


Reste que Mylène Jampanoï est comme une femme peinte par Gauguin, un être plongé dans un univers unidimensionnel par une abolition clairvoyante de la perspective. Nous n'avons plus de perspective, nous n'avons que des aplats, des couches de couleurs, tout comme le visage d'une femme, unidimensionnel, est fardé de couches de maquillage, savamment, sauvagement appliquées, avec opiniâtreté et détermination pour embellir le néant.


Tout est dans le regard et dans la bouche. On sous-estime trop volontiers la bouche. Mick Jagger serait-il Mick Jagger sans sa lippe ? Mylène Jampanoï arbore ce qu'une presse anglophone a qualifié de bunny teeth, de dents de lapin. Elle peut en effet compter sur ses dents de lapin pour jouer les ingénues et les prudes, une posture contre-balancée par le vice de son regard. La bouche de Mylène Jampanoï est un calice où l'on boit le seuil de l'éternité.


Il est en cela fascinant que le film Fleurs de la Vallée, dans lequel Mylène Jampanoï disparait subitement, traite de la métempsychose. Mylène Jampanoï y joue le rôle d'une goule, photographiée admirablement dans l'Himalaya, à plus de 4000 mètres d'altitude. Je salue ici le travail, qu'on imagine difficile et laborieux, de filmer dans de telles conditions et de rendre à une actrice toute sa superbe et son mystère.


En parlant de disparition, on peut noter que Mylène Jampanoï aime se faire rare. Elle disparait abruptement dans Fleurs de la vallée (2005) et Martyrs (2008). Sa filmographie est pour l'instant mince. Elle a raison. Il ne faut pas trop se montrer. Elle est aujourd'hui à l'affiche de Gainsbourg, où elle incarne la fumeuse d'opium Bambou (jeu de mots involontaire). Clairvoyant, Clint Eastwood vient de la convoquer pour son film Hereafter. Elle rêve de jouer pour Park Chan Wook. On l'imagine plutôt dans un film d'Abel Ferrara ou Sono Sion.


On l'imagine, le dimanche matin, écouter Syd Barrett et Chopin, boire du thé à la bergamote, fumer des cigarettes anglaises, lire des vers d'Ezra Pound et des mémoires de grands voyageurs. Comme l'écrit Saint-Pol-Roux à l'encontre de Rimbaud, « tu as apporté un climat plus qu'un frisson, plus qu'un gilet rouge et plus qu'un assommoir, tu as apporté tous les rayons, tous les parfums... Et tu reviens couronnée de cinquante diamants. Reine de Saba ».