samedi 31 décembre 2011

Josephine Baker par Pierre de Regnier

Pierre de Régnier, fils de Pierre Louÿs, Henri de Régnier et Marie de Heredia, est l'auteur d'une œuvre courte mais très estimable qui comprend notamment les recueils poétiques Erreurs de jeunesse (1924) et Stances, instances et inconstances (1926), l'essai La Femme (1928), ainsi que les romans Colombine et la grande semaine (1929) et et La Vie de Patachon (1930). Pierre de Régnier a aussi donné dans le journalisme, notamment dans la revue Candide. Dans le numéro du 1er novembre 1925, un Pierre de Régnier enthousiaste consacre un article à la Revue nègre du Théâtre des Champs-Élysées qui rendit célèbre Josephine Baker et introduisit le jazz en France. Livrenblog a publié des extraits de cet article consacré à cette revue inédite révolutionnaire.

revue negre 1925
Affiche originale de la Revue nègre de 1925 dessinée par Paul Colin.

On en a déjà beaucoup parlé. Il y a des gens qui y sont retournés deux fois et même six. Il y en a d'autres, qui se lèvent brusquement au bout de deux scènes et qui s'en vont en claquant les portes, en criant au scandale, à la folie, à la déchéance, et au culte des divinités inférieures.
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La Revue commence à dix heures et quart.
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Tout Paris est là dans la salle éteinte.
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Et les musiciens de l'orchestre nègre portant leurs instruments, défilent un à un dans l'obscurité devant le rideau gris perle.
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Et le rideau se lève.
Un port, la nuit, très loin, là-bas... des cargos illuminés, la lune, des marchandises sur le quai... et des femmes en chemise, ou en robes, si vous voulez, coiffés de madras, entrent, les unes derrière les autres, pour chanter une petite chanson. Ce sont les girls, qui, à la scène, ont toutes l'air, sauf une, presque blanches.
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Charleston.
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C'est alors qu'entre en scène, très vite, un personnage étrange, qui marche les genoux pliés, vêtu d'un caleçon en guenilles, et qui tient du kangourou boxeur, du sen-sen gum et du coureur cycliste.

josephine baker paul colin
Joséphine Baker par Paul Colin.
Joséphine Baker.
Est-ce un homme ? Est-ce une femme ? Ses lèvres sont peintes en noir, sa peau est couleur de banane, ses cheveux déjà courts, sont collés sur la tête comme si elle était coiffée de caviar, sa voix est suraiguë, elle est agitée d'un perpétuel tremblement, son corps se tortille comme celui d'un serpent ou plus exactement il semble être un saxophone en mouvement et les sons de l'orchestre ont l'air de sortir d'elle-même ; elle est grimaçante et contusionnée, elle louche, elle gonfle ses joues, se désarticule, fait le grand écart et, finalement, part à quatre pattes, avec les jambes raides et le derrière plus haut que la tête, comme une girafe en bas âge.
Est-elle horrible, est-elle ravissante, est-elle nègre, est-elle blanche, a-t-elle des cheveux ou a-t-elle le crâne peint en noir, personne ne le sait. On n'a pas le temps de savoir. Elle revient comme elle s'en va, vite comme un air de one-step, ce n'est pas une femme, ce n'est pas une danseuse, c'est quelque chose d'extravagant et de fugitif comme la musique, l'ectoplasme si l'on peut dire, de tous les sons que l'on entend.
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Et voici le final.
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Une boîte de nuit.
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Une danse barbare dansée par les girls et par Joséphine Baker. Cette danse, d'une rare inconvenance, est le triomphe de la lubricité, le retour aux mœurs des premiers âges : la déclaration d'amour faite en silence et les bras au-dessus de la tête, avec un simple geste en avant avec le ventre, et un frémissement de tout l'arrière-train. Joséphine est entièrement nue, avec un petit collier en plumes bleues et rouges autour des reins, et un autre autour du cou. Ces plumes frétillent en mesure et leur frétillement est savamment gradué.
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Joséphine qui tourbillonne dans son plumage, les girls qui hurlent et le rideau tombe, sur un roulement pharamineux de la batterie et un coup de cymbale définitif.

vendredi 30 décembre 2011

Breton, Aragon, Musidora et le cinéma comme "grande réalité"

Surréalisme et cinéma ont vite fait bon ménage, comme en témoigne l'exemple suivant. La pièce de théâtre Le Trésor des jésuites d'André Breton et Louis Aragon a paru dans le numéro spécial de la revue Variétés, "Le Surréalisme en 1929" (à télécharger ici). Cette pièce devait être jouée le 1er décembre 1928, à l'occasion du Gala Judex destiné à venir en aide à la veuve de l'acteur René Cresté qui s'était illustré en 1917 dans le rôle de Judex dans le ciné-feuilleton de Louis Feuillade. René Cresté était mort en décembre 1922. Son nom resurgit dans les journaux en octobre 1928 quand on apprit que sa veuve, ayant à sa charge une fille infirme, après la perte de son emploi, avait tenté de se suicider. Le Gala Judex fut finalement repoussé au 7 février 1929 et Le Trésor des jésuites ne fut pas joué. Ce fut chose faite, une seule fois, le 17 mai 1935 à Prague, à l'initiative d'un groupe surréaliste tchèque.

musidora irma vep
Musidora est Irma Vep dans Les Vampires de Louis Feuillade.

Musidora, célèbre pour avoir tenu le rôle d'Irma Vep dans le ciné-feuilleton Les Vampires de Louis Feuillade, grand succès commercial en France en 1915, devait interpréter un des personnages de la pièce. En pleine Grande Guerre, Musidora devient vite une muse pour les poètes. La première rencontre de Breton et de Musidora a lieu en 1917 lors de la représentation théâtrale du Maillot Noir. À cette occasion André Breton lui lance un bouquet de roses. Dans une lettre du 23 juillet 1917 adressée à Théodore Fraenkel, André Breton écrit : "Musidora est bien la femme moderne en quelque chose". Dans une lettre de 1922 ou 1923, Aragon confirme l'importance de l'actrice : "l'idée que toute une génération se fit du monde se forma au cinéma, et c'est un film qui la résume, un feuilleton. Une jeunesse tomba tout entière amoureuse de Musidora dans Les Vampires, le ciné-feuilleton en dix épisodes de Feuillade".

pearl white mystere new york
Pearl White en couverture de la revue Picture Magazine en août 1922.

Voici le prologue du Trésor des jésuites, un dialogue entre le Temps et l’Éternité, dans lequel il est question des ciné-feuilletons Les Mystères de New York, de Louis Gasnier, avec l'actrice Pearl White, et Les Vampires, de Louis Feuillade, avec Musidora.

Le Temps : Mirage, nous sommes au cinéma. les images de l'écran, infidèles comme de jolies femmes, s'effacent sous les yeux des spectateurs. Qu'importe ! Le rôle du cinéma n'est-il pas simplement de charmer les heures des hommes ?
L’Éternité : Les heures... les heures de loisir, les heures de travail. Qu'est-ce que les heures ? La pellicule s'altère, les grandes maisons d'exploitation s'effondre les une après les autres. il n'en va pas autrement de la vie, ce film impossible à suivre et dont cependant un jour s'éclaire mystérieusement le sens.
Le Temps : Bah ! tout passe.
L’Éternité : Non.
Le Temps : Qu'est-ce donc qui persiste ?
L’Éternité : Ce qui trouve dans la vie un écho merveilleux... Tiens, puisque tu t'intéresses au cinématographe, je vais te faire assister à l'apothéose d'un genre oublié, que les événements de chaque jour font renaître. On comprendra bientôt qu'il n'y eut rien de réaliste et de plus poétique à la fois que le ciné-feuilleton qui faisait naguère la joie des esprits forts. C'est dans Les Mystères de New York, c'est dans Les Vampires qu'il faudra chercher la grande réalité de ce siècle. Au-delà de la mode, au-delà du goût. Viens avec moi. je te montrerai comment on écrit l'histoire.

Yojiro Takita - Groper Train Wedding Capriccio (1984)

yojiro takita groper train
Le parcours de Yojiro Takita est symptomatique de celui de bon nombre de ses confrères qui, à la fin des années 1970, ont commencé leur carrière cinématographique par le genre érotique du Pinku Eiga et du Roman Porno). On peut citer par exemple les cas de Hideo Nakata (la série Ring) et de Kiyoshi Kurosawa (Cure, Kairo). Yojiro Takita, auréolé en 2009 de l'Oscar du meilleur film étranger pour Departures, a donc débuté sa carrière en réalisant toute une série de films érotiques comiques dans la première moitié des années 1980. Sa spécialité ? S'emparer du chikan, terme qui s'applique aux hommes et désigne l'acte ou l'auteur d'attouchements sexuels sur des femmes et jeunes filles dans les transports en commun aux heures de pointes. Un véritable phénomène nippon !

yojiro takita groper train
Un mélomane dinguo qui compose de la musique classique sur une calculatrice Casio.

yojiro takita groper train
Un détournement de censure comme on en fait seulement au Japon !

Entre 1981 et 1985, Yojiro Takita réalise pas moins de onze films de chikan densha, soit "le train des pervers", dont Groper Train Wedding Capriccio (痴漢電車 ちんちん発車 - Chikan densha: chinchin hassya), en 1984. Pas besoin de scénario complexe : ici, un détective privé doit enquêter sur la vie des deux enfants d'un homme millionnaire sur le point de mourir, afin de rédiger son testament et de leur léguer sa fortune. Comme dans de nombreuses familles, les enfants et les proches du mourant se déchirent pour toucher le pactole. Meurtres, fausses tentative d'assassinat et trahison sont au rendez-vous. Le détective réussira-t-il à faire éclater la terrible vérité ?

yojiro takita groper train
yojiro takita groper train
yojiro takita groper train
Scène typique du Roman Porno, genre essentiellement basé sur le plaisir féminin.

Avec cette mince trame narrative, Yojiro Takita alterne les scènes obligatoires de sexe (soft) et de scènes comiques souvent grotesques et désopilantes. Les films érotiques de Yojiro Takita, surtout la série du "train des pervers", sont véritablement burlesques : à l'instar du détective dont rien que le physique et la démarche le rapprochent de l'inspecteur Gadget ! La scène où il tripote les culottes des femmes dans le métro afin de leur faire ouvrir la bouche pour vérifier qu'elles n'ont pas d'amalgame dentaire en diamant est particulièrement savoureuse. Autre moment de rigolade, la scène reproduite ci-dessous, hommage décalé à Rencontres du troisième type de Steven Spielberg ! Décidément, le film érotique nippon est plus funky que son homologue européen.

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jeudi 29 décembre 2011

Shozin Fukui - √ 964 Pinocchio (1991)

shozin fukui 964 pinocchio
A l'instar de Sogo Ishii et Shinya Tsukamoto, Shozin Fukui a commencé par réaliser des films expérimentaux à faible budget qu'on peut qualifier de cyberpunk. Shozin Fukui a d'ailleurs été brièvement assistant-réalisateur de deux personnes sus-nommée à la fin des années 1980. En 1991, après deux courts et un moyen métrage, il sort son son premier long-métrage : √ 964 Pinocchio. A ne pas montrer à tout le monde ! Si le scénario est un peu confus, c'est surtout l'ambiance du film qui frappe le spectateur : une ambiance malsaine, proche de la folie, et où la violence est surtout intérieure malgré un final explosif.

shozin fukui 964 pinocchio
Deux clientes mécontentes du manque d'ardeur de Pinocchio 964.

A une époque non identifiée, un scientifique fou fabrique illégalement des androïdes dont le but est de satisfaire sexuellement des clientes pour le moins lubriques et perverses. Un jour, une cliente dominatrice exigeante n'est plus satisfaite par son androïde, Pinocchio 964, et le jette à la rue. Errant tel un zombie dans les rues de Tokyo, il est recueilli par Himiko, une amnésique cachant un troublant secret, qui entreprend de l’aider à vivre et à s’adapter dans un monde où la mémoire serait inutile. Alors que le scientifique fou, effrayé à l'idée que les autorités découvrent son androïde, et donc ses activités illégales, lance son équipe à la recherche de Pinocchio 964, ce dernier commence à retrouver l'usage de la parole et de la pensée... pas forcément pour le meilleur !

shozin fukui 964 pinocchio
shozin fukui 964 pinocchio
shozin fukui 964 pinocchio
Pinocchio 964 : carrément méchant, jamais content...

Dans un entretien très riche donné à Midnight Review, Shozin Fukui explique que les acteurs principaux de √ 964 Pinocchio n'ont plus jamais joué dans des films après cela. On apprend également que le filma été tourné pour moitié en guerilla shooting, c'est-à-dire à la sauvette dans la rue. On s'en doutait... notamment pour la longue scène où Pinocchio court dans les rues tokyoïtes comme un taré. Après √ 964 Pinocchio, Shozin Fukui sort un deuxième long-métrage où il est encore question d'expérimentations scientifiques déviantes, Rubber's Lover (1996).

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Début de √ 964 Pinocchio.

lundi 26 décembre 2011

FJ Ossang, Fernando Pessoa et Dom Sebastiao

pessoa froid special matins voyage
En 1999, l'écrivain et cinéaste FJ Ossang a publié le poème de 10 pages, dans le froid spécial des matins de voyage via Pessoa (édité par Derrière la salle de bains). Dans cette errance spatio-temporelle (du Lisbonne du 16è siècle au Londres punk de 1977), Ossang convoque Fernando Pessoa, Christian Rosenkreutz, Victor Chklovski, Stanisław Witkiewicz, Raymond Abellio, Arthur Cravan, Stanislas Rodanski, les Sex Pistols et Dom Sebastiao. Dom Sebastiao, Roi du Portugal et des Algarves de 1557 à 1578, "devenu le Roi caché d'une légende christo-musulmane en matérialisant l'Expansion Mythique des fils de Lusus afin de se dissoudre dans l'universalité et atteindre à la toujours renouvelée création du monde". La destinée du conquérant Roi Sebastiao, soupçonné de folie, n'est pas sans rappeler celle du conquistador espagnol Lope de Aguirre, mythifié au cinéma en 1972 par Werner Herzog. Dom Sebastiao figure donc logiquement au panthéon de FJ Ossang, aux côtés du Comte de Lautréamont, de Roman Fedorovitch von Ungern-Sternberg ou William Burroughs.

fernando pessoa
Fernando Pessoa, auteur du Banquier anarchiste et du poème "Le Cinquième Empire".

Voici quelques extraits de dans le froid spécial des matins de voyage via Pessoa.

Tombé dans le froid spécial des matins de voyage,
qui ne se demande à quoi bon vivre.
L'aurore est vaine, et le voyage ne conduit nulle part,
si l'on considère qu'à peine sommes-nous débarqués
nous attendons qu'une autre étiole se détache du ciel,
descende sur les épaules, et nous expulse encore dans
Ce froid spécial des matins de voyage.
Fernando Pessoa s'est penché sur la question à tel point
qu'il est aujourd'hui rendu au bout de tous les voyages.
Le voici devenu l'emblème du Cinquième Empire,
le point de ralliement de tous les irréguliers
pour qui Naviguer est plus nécessaire que Vivre -
à supposer qu'il existe des marins convaincus d'arrêter
la tempête en se jetant par dessus bord.

[...]

Maintenant, je me souviens : le train pour Genève via Lyon m'attendait
au petit matin, dans cette gare qu'Abellio a promise à l'accueil
des convois rebelles de la fin des Temps.
L'aurore à Thulé-Matabiau.
C'était à Toulouse, en soixante-seize ou dix-sept, et j'espérais
rencontrer Rodanski à Lyon, dans une des imprévisibles chambres de l'hôpital
psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu. Je comptais pousser ensuite
jusqu'à l'eau verte de Genève. (Les Sex Pistols commençaient à être
célèbres.) Masqué sous un pseudonyme digne du Caput Mortuum, John
Lydon proclamait : No Future for you ! Nous sommes le poison dans la machine.
Les fleurs dans la poubelle. L'aventure derrière l'écran.
Arthur Cravan n'était pas si loin, mais le 101's club n'est pas devenu
le Cabaret Voltaire. 1916-1976, Zurich-Londres aller-retour, Nostalgie
Nostalgie, tu es l'autre nom de la mort.
La veille, c'était un beau soir d'hiver, et j'avais marché dans le crépuscule
des carmins bords de Garonne, avant d'enfiler les petites
ruelles du vieux centre, et de découvrir "Le Retour des Dieux"
de Fernando Pessoa (Manifestes du Modernisme Portugais) à l'étal d'un
libraire affectant les ouvrages de critique sociale.

mercredi 21 décembre 2011

William Burroughs par Dominique de Roux

En 1972, Dominique de Roux publie Immédiatement, un recueil d'aphorismes, de courtes réflexions poétiques, politiques et d'instantanés de l'époque. A l'époque, de Roux a publié plusieurs essais dont La Mort de L.-F. Céline (1966), L’Écriture de Charles de Gaulle (1967) et Gombrowicz (1971) ainsi que des romans comme La Maison jaune (1969). Renouant avec la fonction originelle de l'aristocratie, de Roux se veut un soldat, un révolutionnaire, d'abord dans les lettres, plus tard dans l'action directe au Portugal et en Angola. On lit dans Immédiatement des textes superbes sur Ezra Pound et Jean Parvulesco, des piques à l'encontre de Servan Schreiber, Philippe Sollers, Jean Paulhan et autres cuistres (voir cette vidéo, à partir de 8'40 pour comprendre son goût de la provocation). A l'écoute de la beat generation, Dominique de Roux a aidé, avec Christian Bourgois, à la reconnaissance en France d'écrivains comme Jack Kerouac, William Burroughs ou Allen Ginsberg. L'extrait suivant, une rencontre avec William Burroughs à Londres, témoigne de cet intérêt pour l'auteur du Festin nu.

william burroughs
William Burroughs, l'Homme Invisible, en 1960.

W. Burroughs. Je vais le voir dans son mastaba de Cavendish Street à Londres, guidé par Claude Pélieu et Mary Beach. Un couloir sombre, plusieurs couloirs pour aboutir au foyer.C'est l'Homme Invisible mais un Homme Invisible joué par Buster Keaton. Visage aigu de Lovecraft, de tous les Boréaux, plus Islandais qu'Irlandais. Se saoule pour ne pas penser à Dieu. Fièvre de sectateur. Sa hantise du Monde Blanc de l'Amérique Blanche, comme Jack Kerouac, parti un jour sur la route avec le sac à dos taillé par sa mère qui avait glissé dans les poches les sandwiches, la couverture, les vitamines et le billet de retour. Il fallait qu'il puisse retourner au cimetière de son village. Quand Kerouac en avait assez de ses admirateurs il leur tapait dessus ; Burroughs, lui, tirait au fusil ; maintenant à Londres si un beatnik sonne il met la chaîne sur la porte entrebâillée et lui dit : "Rien à vous dire, écrivez-moi une carte postale". Burroughs appartient à l'autre monde, c'est pourquoi il peut décrire l'Enfer du monde moderne. Vit retiré. Volonté d'anonymat. il fulmine entre ses dents une heure durant parce que le propriétaire de la maison qu'habite Pélieu a invité les deux Bobbies, de faction devant la maison d'un député, à prendre une tasse de thé. "Il faisait si froid n'est-ce pas". Or la maison empestait le hachisch et il y avait des pipes qui traînaient. "Bloody Cop, bloody Cop", répétait Burroughs à Pélieu, Bacchus dans la chaleur des herbes et des pavots.

mardi 6 décembre 2011

FJ Ossang raconte ses débuts dans le cinéma

Dans cet entretien de sept minutes, le poète, musicien et réalisateur F.J. Ossang, notamment auteur du journal de voyage Les 59 Jours, revient sur ses premiers pas dans le monde du cinéma. A la fin des années 1970, il est déjà l'auteur de plusieurs recueils de poésie et l'initiateur de la revue Cée, co-éditée un temps par Christian Bourgois, et qui publie les textes d'auteurs de renom comme Claude Pélieu et Stanislas Rodanski. F.J Ossang est également musicien : d'abord dans DDP (De la Destruction Pure), puis au sein des Messageros Killer Boys.

FJ OssangF.J. Ossang, l'homme à la caméra.

En 1981, il entre à l'Institut des hautes études cinématographiques (Idhec). Deux courts métrages et un long métrage sont réalisés : La Dernière énigme (1982), Zona Iniquinata (1983) et L’affaire des divisions Morituri (1984). La carrière cinématographique de F.J. Ossang est lancée. il réalisera par la suite trois autres longs métrages : Le trésor des îles chiennes (1990), Docteur Chance (1997) et Dharma Guns (2010).

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samedi 3 décembre 2011

Jean Parvulesco répond à Olivier Germain-Thomas

Entre 1978 et 1995, Olivier Germain-Thomas anime l'émission "Agora" sur la radio France Culture. En plus de Kenneth White, Philippe Sollers et bien d'autres, il interroge l'écrivain méconnu Jean Parvulesco. En 1989, pour l'émission "Océaniques" diffusée par France 3, il s'entretient une nouvelle fois avec ce dernier. En 1991, Olivier Germain-Thomas publie Agora, les aventuriers de l'esprit, un recueil de 26 entretiens réalisés dans le cadre de son émission radiophonique. L'entretien le plus étrange, le plus crypté, le plus dangereux, est celui de Jean Parvulesco. En voici la chute, où le Roumain francophone livre sa vision du roman, en directe ligné de la romance médiévale. Une conception qu'il défend également dans Les Mystères de la villa Atlantis.

Jean Parvulesco
Jean Parvulesco repose maintenant au nouveau cimetière de Boulogne.

O G-T : Depuis La Servante portugaise, le "grand œuvre" du roman se poursuit. Jusqu'où ? Quelle vision d'ensemble avez-vous de vos romans, de la mission spéciale de vos romans dans leur succession ? Comment en êtes-vous venu au roman ? Parlez-moi de vos roman déjà parus, de vos romans en chantier, de vos romans à venir, ou qui ne viendront peut-être jamais, romance d'un long rêve prédéterminé.

Je ne sais pas si je vais pouvoir répondre à vos questions d'une manière qui soit et satisfaisante et tout à fait claire, mais je vais essayer de le faire. Suivant les conceptions originelles qui ont été, en de tous autres temps, et pour la dernière fois lors du bref ensoleillement ontologique et théologal de notre haut Moyen Âge, les conceptions hyperboréennes du printemps du cycle actuel de l'histoire occidentale de la fin, ce que vous appelez, vous, aujourd'hui, ici, le "grand œuvre" de mes romans en cours se doit d'être pensé et compris, se doit d'être vu et existentiellement poursuivi - à nouveau - en tant que Romance, dans le sens du roman, de la "romance" de la Table Ronde, dans le sens aussi du "roman amoureux" de l'embellie courtoise et des manipulations nuptiales les plus occultes des Fedeli d'Amore, des agents à couvert de la Fede Sancta.

Ainsi se fait-il que l'expérience si tragiquement aventureuse du "grand œuvre" actuellement en cours à travers certains de mes romans se pose, aujourd'hui, à son niveau le plus saisissable, à son niveau de témoignage, dans les termes d'une poursuite, d'une écriture ininterrompue du roman, en fait d'un même roman, en tout cas de la même "romance".

Roman après roman, toujours le même roman même si l'action le véhicule, son propre historial de l'être, évolue sans cesse, et toujours, aussi, la même "romance", car il n'y a pas, car il n'y a jamais eu qu'une seule et même Romance d'Amour, romance établissant les développements nuptiaux visibles et les plus clandestins aussi de l'Unique Maîtresse de l'Unique Amour, Reine d'Amour, Reine Guenièvre constituant le Pôle Ardent de la Forteresse Amour, son "cœur vivant et battant dans les profondeurs de Son Sang", où "chantera la Source du Sang, qui a déjà chanté".

Véhiculés subversivement par la même spirale prophétique, dont la montée ni le secret ne leur appartient guère, chacun de ces romans, publié ou à publier : La Servante portugaise, Les Mystères de la villa Atlantis, La Conspiration de l'Axe Majeur, Un Bal masqué à Genève, L'Hôtel Victoria, vient définir un nouveau palier de montée ontologique du témoignage d’œuvre en cours, et qui à chaque fois risque de dépasser vertigineusement, intègre nuptialement la somme des achèvements antérieurs en vue très certainement de ce Passage de la Ligne dont l'inconcevable espérance attire, porte tout en avant.

Un dernier mot. J'avais écrit, un jour, que, dans les profondeurs, la France n'est pas à proprement parler une nation, mais une conjuration, une "société secrète", le produit d'un pacte héroïque et salvateur, de prédestination et d'être eschatologique. Dans un certain sens, on peut en dire autant du roman, du grand roman occidental et de son aventure finale : le roman est en lui-même une conspiration, une société secrète d'influence et de passage, de présence charismatique au-dessus des gouffres.