vendredi 29 janvier 2010

Olivier Assayas - Irma Vep (1996)




Au milieu de ma vie, après avoir vu l'intégralité des Vampires de Louis Feuillade (1915), génie de Gaumont (Gaumont était pingre comme un banquier), série en dix épisodes approchant les 6 ou 7 heures de pellicules, je décidai de regarder Iram Vep d'Olivier Assayas, mettant en scène la possible adaptation des Vampires en 1995. Le film d'un échec bien sûr. Bien et mal m'en ont pris. Pas de grief contre Olivier Assayas, réalisateur sûrement subtil et pervers (c'est le seul film de lui que j'ai visionné). Le film est bien tourné et bénéficie de Maggie Cheung, qui est une des plus belles choses des années 1990. C'est Ava Gardner revisitée dans les années 1990. Une femme sublime. Qui plus est en combinaison latex la moitié du film. Ce qui est horrible est la façon dont Assayas met en scène le tournage d'un film en France.


On se souvient de La Nuit Américaine de François Truffaut, avec une ambiance de tournage plutôt bonne enfant, faite de coucheries et d'intrigues plaisantes. Ici, le tournage du film est chaotique et montre des personnages méprisables. Car Irma Vep est en fait le film du tournage d'un remake des Vampires de Louis Feuillade. Et cela se passe en France, avec ses personnages exécrables au possible. A vous dégoûter du cinéma. On voit donc des producteurs horribles accrochés à leur téléphone, pestant contre une désorganisation qu'ils ont contraintes, un réalisateur indécis et incompris (Jean-Pierre Léaud, cramé depuis La Maman et la Putain de Jean Eustache, film français définitif), des intermittents du spectacles hautains et bas (un paradoxe fréquent) et des acteurs insupportables.


Un marasme gerbant qui fait place au verbe le plus répréhensible, c'est-à-dire l'injure. Un des acteurs l'avoue même, en comparant un tournage japonais, impeccable, avec un tournage français, véritable bordel. Le pinacle de l'abjection est atteint lors d'une soirée où Maggie Cheung, sublime et larguée, se retrouve dans un diner de gauchistes nostalgiques habitant sûrement dans le 5è arrondissement et parlant de cinéma. A la fin du repas, un de ces bobos passent un disque, il s'agit d'une reprise de "Bonnie & Clyde" de Gainsbourg par Luna. Au début, je pensais que c'était Dominic Sonic. Fût un temps, j'habitais le même immeuble que Dominic Sonic. Il habitait le 3è, j'habitais la mansarde. Depuis, rien n'a changé. Il n'y a rien de pire que d'entendre des gens parler sérieusement de cinéma. Je pense qu'Assayas a fait exprès de laisser cette scène pour montrer combien ces gens prétentieux sont méprisants.


Olivier Assayas contre-balance cette scène en montrant un journaliste posant des questions à Maggie Cheung sur le cinéma, et vantant férocement le "cinéma populaire" (John Woo, Van Damme) contre le "cinéma élitiste" avec le même dogmatisme lourd que les "huiles du cinéma". Finalement, Iram Vep est un bon film car on réagit férocement à cette ambiance détestable. Il faut voir cette scène où un réalisateur aux cheveux gras et à la doudoune marquée Chiapas (le sous-commandant Marcos était à la mode), débite un discours anti-chinois écœurant. Car le film faut surtout par la participation de Maggie Cheung, qui est aux années 1990 ce qu'Ava Gardner est aux années 1950. Une beauté.


J'ai entre les mains le hors-série des Cahiers du cinéma sur Hong Kong, qui date de 1986. Olivier Assayas en est le principal concepteur. Déjà, il remarquait le travail de Tsui Hark. Ce génie anarchiste chinois. Voir L'Enfer des Armes (ou Play with Fire en anglais) pour s'en rendre compte. Ce film est le paroxysme de l'anarchie. Enfin, Assayas a fait une bonne et une mauvaise action. Il a épousé Maggie Cheung. Je laisse deviner la mauvaise action.


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vendredi 22 janvier 2010

Abel Gance jugé en 1922

Article de Lucien Doublon sur le film La Roue d'Abel Gance, publié le 22 novembre 1922 dans Cinémagazine. Critique dithyrambique s'il en est. La Roue est même préférée à J'accuse, ce monument pacifiste. Une époque où le cinéma français rivalisait et surpassait le cinéma américain.

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Voici certainement le plus grand effort d'art cinématographique qui ait été tenté à ce jour en France, et Abel Gance nous a prouvé avec La Roue qu'il pouvait se montrer supérieur à lui-même et que son J'accuse pouvait être surpassé.

Pourtant j'ai entendu, à la sortie de la présentation, au Gaumont-Palace, un concert de critiques (au fait, était-ce bien un concert ?). Critiques qui venaient précisément de ceux-là même qui, à l'intérieur, avaient applaudi et crié au miracle ! Étrange effet de l'air de la rue Caulaincourt sur un cerveau de cinéaste !

[...] Non seulement à nous autres, ses compatriotes, il nous donne de frappantes leçons, mais il prouve aux Américains qu'il leur ai bien supérieur, en tout. Reconnaissons-le, Abel Gance est le maître incontesté, il faut s'incliner et j'avoue que j'éprouve une certaine joie à le faire.

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Et parlons un peu maintenant, si vous le voulez bien, de ce film que Gance intitule La Roue, tragédie des temps modernes. Le scénario a été conçu par l'auteur et animé sous sa direction, est magnifiquement long, un peu trop long à mon gré. Il se divise en six parties de 1.500 mètres chacune, soit, au total 9.000 mètres que les directeurs devront passer à raison d'un chapitre par quinzaine.

Deux chapitres et le prologue nous ont été présentés jusqu'ici. Tout y est remarquable. Le découpage est admirable, et l'action telle, qu'elle vous saisit, vous enveloppe, s'empare de vous entièrement, au point de vous étreindre jusqu'à l'angoisse.

Abel-Gance-La-Roue
Nous assistons même à une catastrophe de chemin de fer qui est bien la chose la plus effroyable, la plus cruellement "vivante" qui soit, foi de vieux journaliste.

Nous sommes étreints encore par une lutte formidable qui met aux prises, au bord d'un précipice, Pierre Magnier et G. de Gravone.

Quant aux interprètes, qu'en dire ?

Abel Gance, amoureux de son sujet, ne pouvait s'entourer que d'artistes judicieusement choisis. En tête vient le regretté Séverin-Mars [décédé à la fin du tournage ndt], que La Roue nous fera regretter davantage encore. Quel bel acteur, d'une si émouvante conscience ! De Gavrone à toute la jeunesse voulue par l'auteur pour incarner ce fils de mécanicien rêveur, et Miss Ivy Close est la plus touchante rose du rail qu'il eût été possible de rêver. Térof, dans un rôle pittoresque de chauffeur, se classe parmi les vedette de l'écran.

Abel-Gance-La-Roue
J'attends avec impatience la suite. Et je crois que cette fois le cinéma français possède son "monument".


Erkin Vohidov, poète ouzbek

Erkin Vohidov ouzbekistan
Erkin Vohidov est né en 1936 à Fergana, à l'extrême Est de l'Ouzbékistan. A la mort de son père, il fut recueilli à Tashkent (actuelle capitale de l'Ouzbékistan) par son oncle Sohibov. Il a consacré son grand talent à sa subsistance plus qu'à la littérature. Il a dirigé un grand nombre de magazines dont Yosh Gvardiya, Yoshlik et Adabiyot va Sanat. Il a traduit le Faust de Goethe et beaucoup de textes du Russe Alexandre Blok en ouzbek. En 1968, il écrit "Uzbegim" qui devient l'hymne national officieux. L'hymne national officiel a été écrit après l'indépendance en 1991 par Abdullah Aripov. Erkin Vohidov a été consacré héros national d'Ouzbékistan. Voici un de ses poèmes.

De la modestie

Bien qu'une théière soit fière
elle s'incline toujours vers la tasse
Aussi, pourquoi avons-nous cette vanité ?
Et qu'en est-il de l'arrogance ?

Sois modeste, et jamais
ne passe le seuil de l'orgueil.
Parce que cette tasse est modeste
les gens embrassent son front.
Extrait de l'Anthologie de la poésie d'Ouzbékistan aux Éditions du Sandre.

mardi 12 janvier 2010

Gianfranco Parolini - Sabata (1969)




En repoussant les limites et la crédibilité du western américain, Bob Robertson alias Sergio Leone savait-il qu'il allait entraîner avec lui la vogue monumentale du western italien (ou spagetthi) et la mort progressive du western ? Après le succès d'Et pour quelques dollars de plus en 1965, les western italiens se comptent par dizaines. Ses réalisateurs se nomment Sergio Corbucci, Sergio Solima, Antonio Margheriti ou Gianfranco Parolini. Ce dernier, habitué des films d'espionnage et des westerns à petits budgets se fait mieux connaître en 1969 avec Sabata, un succès qui entraînera deux suites. Points communs avec Sergio Leone, Parolini utilise le pseudonyme américanisant de Frank Kramer et emploie Lee Van Cleef pour acteur principal.

Lee Van Cleef : l'Aigle le plus dangereux de l'Ouest.

Lee Van Cleef. Une légende. Avec sa face d'aigle, ses fins yeux vitreux et son rictus. Habitué des seconds rôles dans les années 1950, grand alcoolique devant l'Eternel (il ne tourne pas une seule scène avec moins d'une bouteille de whisky dans le cornet), Van Cleef sort d'une carrière peu glorieuse grâce à Sergio Leone dans Et pour quelques dollars de plus et Le Bon, la brute et le truand. Dans Sabata, il joue un pistolero énigmatique imbattable à la gâchette qui arrive dans la ville de Dougherty pour déjouer une tractation financière de l'ordre de 100.000 dollars. Une affaire de rachat de propriété terrienne dont la valeur décuplera après la construction d'une ligne de chemin de fer et d'une gare... Ce qui n'est pas sans rappeler le scénario d'Il était une fois dans l'Ouest de Leone lui aussi sorti en 1969... La spéculation terrienne et immobilière est définitivement un sujet intemporel.

William Berger : joueur de banjo hippie perdu en plein western italien.

Lee Van Cleef n'est pas le seul acteur de renom de Sabata puisqu'on y trouve aussi William Berger. L'acteur autrichien a joué dans de nombreux westerns italiens dont les mythiques La Corde au cou de Sergio Garrone, Sartana dans la vallée des vautours de Roberto Mauri, Le Dernier face à face de Sergio Solima ou la parabole christique Keoma d'Enzo Castellari. Sans compter ses rôles pour des films de Mario Bava et Jess Franco ! Dans Sabata, il joue un joueur de banjo vaguement hippie (doux anachronisme) qui se révèlera être un fin joueur de colt. Il utilise même un fusil caché dans le manche de son banjo ! Une idée que reprendra Robert Rodriguez dans son jouissif Desperado en 1995 (jubilation surpassée par sa suite, le déjanté Il était une fois au Mexique... Desperado 2 en 2003). Le côté hippie de Berger est particulièrement amusant quand on sait que l'Autrichien, véritable hippie à l'époque, fut arrêté et mis un temps en prison en 1970 pour possession de drogue.

Le banjo de William Berger joue une drôle de mélodie.

Outre Lee Van Cleef et William Berger, on trouve la délicieuse Linda Veras, une actrice italienne comme il en existait tant à l'époque et qui fait penser parfois à Estelle Lefébure. Son rôle est somme toute classique pour un western : celui d'une fille de joie, danseuse de cabaret, qui n'aspire qu'à partir en Europe avec un homme riche. Pour l'anecdote, elle fait une apparition dans Le Mépris de Jean-Luc Godard en 1963.

Linda Veras : Actor's Studio ?

Pour finir, l'identité de Sabata (Lee Van Cleef) est ici ambiguë. Plusieurs détails ainsi que la dernière réplique, "vous n'avez pas deviné qui je suis ?", laissent penser que Sabata est une émanation du Diable lui-même. Une dimension religieuse qui n'est pas sans rappeler Le Grand silence (1968) de Sergio Corbucci, western où Klaus Kinski incarne le Mal absolu et Jean-Louis Trintignant le Justicier solitaire. Décidément, le western, c'est plus que des fusillades entre des hors-la-loi cradingues et mal rasés...

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Lee Van Cleef fait de l'humour : "Je t'avais bien dit de bouffer !"

samedi 9 janvier 2010

Masahiro Makino - Samouraï Town Story 1 (1928)


samourai town story
Après Sozenji Baba, Masahiro Makino réalise Samouraï Town Story 1 (titre original : Rônin-gai - Dai-ichi-wa: Utsukushiki Emono), un autre jidaigeki (film historique) et chambara (film de sabre). Seule la dernière bobine du film, soit huit minutes de pellicules, a été retrouvée et restaurée. Cette dernière bobine correspond au climax final et à un combat de sabres entre une quarantaine de samouraïs. Un combat de grande classe.

"En garde !". Duel sur le pont.

Cette scène finale démontre toute l'aisance de la mise en scène de Makino et le travail efficace du caméraman. Ce dernier et Makino atteigne un grand dynamisme en alternant les vues d'ensemble, les gros plans, les plans statiques et les travellings. Quel travelling arrière lorsque les samouraïs se battent sur le pont ! Et quelle bonne idée de filmer le samouraï de dos lorsque celui-ci combat ses multiples adversaires ! A ce titre, la dernière scène dans le bois est très réussie. Quel dénouement ! A tout juste vingt ans, Masahiro Makino démontrait déjà une étonnante maturité. Un artiste.

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Masahiro Makino - Sozenji Baba (1928)




Masahiro Makino (1908-1993), un des réalisateurs nippons les plus prolifiques, a seulement vingt ans quand il réalise Sozenji Baba. Aujourd'hui, seules 31 minutes de ce film ont pu être retrouvées et restaurées. Comme de nombreux films jidaigeki (films historiques), Sozenji Baba traite de la vengeance et de l'honneur perdu d'un samouraï. Ici, le samouraï Denpachiro Ikuta, ridiculisé lors d'un duel, se venge de son opposant en le tuant avec couardise, outrepassant le code d'honneur des samouraïs. En cavale pour éviter toutes représailles, il rencontre la jeune fille Oktasu. Amour fou. Mais un jour, Denpachiro Ikuta doit faire face aux vengeurs de Sozaemon, le samouraï qu'il avait lâchement assassiné.

Denpachiro Ikuta et sa belle Okatsu.

Masahiro Makino a grandement contribué au chambara (film de sabre). Sozenji Baba respecte d'ailleurs les codes du genre en louant la loyauté et fustigeant l'esprit de vengeance et la lâcheté. En paria, Denpachiro Ikuta doit légitimement être tué à la fin du film. Le spectateur a également le droit aux inévitables scènes de combat au sabre. Malheureusement, la bataille centrale du film, qui mêle une cinquantaine de combattants, n'a pas été retrouvée.

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Ci-dessus, la scène de combat au sabre entre Denpachiro Ikuta et Sozaemon. On peut admirer la vitesse d'action des deux samouraïs.

vendredi 8 janvier 2010

Paul Claudel et la menace anarcho-bolchévique au Japon

Paul Claudel, à l'instar de Joachim du Bellay et de Dominique de Villepin (Éloge du voleur de feu, forcément !), fut à la fois diplomate français et poète. Il excella dans les deux domaines. Entre 1921 et 1927, il fut le représentant de la France au Japon. Quand on pense à ce qu'est la diplomatie aujourd'hui, on croit rêver... mais ceci est une autre histoire. Le 28 février 1922, Paul Claudel adresse au gouvernement français une lettre qui met en exergue la réduction de l'armée japonaise, la question du suffrage universel et la répression du bolchévisme et de l'anarchisme.

Paul-Claudel-Japon
Des gagne-petits pleurent aujourd'hui la mort de Philippe Seguin. Certes. Moi je pleure depuis toujours la mort de Paul Claudel, grand penseur, poète et théologien français.

La répression des bolchéviques et des anarchistes est une question en vogue au Japon, quelques années après la guerre russo-japonaise. Lire les billets consacrés à Osugi Sakae pour s'en rendre compte, puisque ce penseur anarchiste fut tout simplement assassiné illégalement par l'armée nippone quelques jours après le tremblement de terre du 1er septembre 1923. Dès février 1922, la montée des mouvements bolchévique et anarchiste (très différents mais à l'époque, toute menace du pouvoir se confond) inquiète le pouvoir impériale japonais. Voila ce qu'en dit Paul Claudel :

Osugi-Sakae-Kiju-YoshidaOgusi Sakae dans le film Eros + Massacre de Kiju Yoshida. Assassiné par les militaires nippons en 1923 de façon illégale et cruelle.

"Enfin une mesure qui donnera probablement lieu à des discussions passionnées est le projet de loi déposé par le Gouvernement contre les menées anarchistes. Non content des armes qu'une loi draconienne sur la presse lui donnait déjà, il a déposé un bill en six articles dont la teneur est à peu près la suivante : Toutes personnes qui sont engagées dans la propagande du communisme, du bolchévisme, de l'anarchisme et autres principes contraires à la constitution ou qui forment des associations secrètes ou qui se livrent à des démonstrations ou qui convoquent des réunions dans le but de mettre en pratique les idées indiquées ci-dessus, seront punies de 7 à 10 années de servitude pénale ou d'emprisonnement, et ceux qui donnent ou reçoivent de l'argent pour la dite agitation seront punis conformément aux stipulations de la présente loi.

On voit toute l'étendue qu'une magistrature ou une police zélée peuvent donner à des délits définis d'une manière aussi vague. Tout fait penser que le Japon dont le commerce extérieur décline d'une manière effrayante et dont les débouchés les plus précieux sont en train de se fermer par suite du relèvement insensé du coût de la production locale, est à la veille d'une crise économique et peut-être sociale extrêmement sérieuse et le Gouvernement tient à prendre ses précautions dans la prévisions de cette éventualité."

Le tremblement de terre de 1923 : 1945, les radiations en moins. Une catastrophe qui n'empêcha pas les événements dramatiques de la seconde guerre mondiale et le viol sauvage de la Chine.

Le tremblement de terre terrible de 1923 et l'état d'urgence (des villes complètement détruites et une répression militaire féroce - voir le cas dramatique d'Osugi Sakae) empêchèrent cette révolte sociale. Le Japon connaîtra ses premières révoltes après la fon de la seconde guerre mondiale et l'arrivée des États-Unis sur le sol nippon, véritable terreau à l'insurrection. Mais ceci est une autre histoire.

Koji Wakamatsu - Serial Rapist (1978)


En 1978, en pleine vague nippone du "film de viol", Koji Wakamatsu réalise Serial Rapist ou The Violent man who attacked 13 people - Le Démon de la violence en français. Wakamatsu n'est pas étranger à ce genre cinématographique particulièrement vivace au Japon mais rare en Occident. Au États-Unis, Wes Craven et Meir Zarchi s'y sont essayés avec The Last house on the left en 1972 et I Spit on your grave en 1978, à la différence près et majeure que le "film de viol" japonais est rarement un film de vengeance après viol, ce qui est le cas pour les deux films ici cités. Au contraire, il suit les pérégrinations sadiques de violeurs en série. Pour en revenir à Wakamatsu, le moins qu'on puisse dire, est que le viol est un de ses thèmes de prédilection. Les titres de ses films sont assez explicites : Les Anges violés (1967) Sombre histoire d'un violeur japonais 1 et 2 (1967), Vierge violée cherche étudiant révolté (1969), Histoire contemporaine du viol au Japon (1972) ou le sulfureux pseudo-documentaire Viol ou sexe avec consentement ? (1974). La liste est encore longue mais épargnons-nous cette peine.

Femme flic violée et séquestrée. Joey Starr, propriétaire d'un appartement et d'une voiture de luxe, est choqué.

En 1978, Wakamatsu, bien qu'indépendant, est connu dans le cénacle cinématographique. Si le terme de famille du cinéma a un sens, disons que Koji Wakamatsu est un peu le demi-frère honteux qu'on invite en rechignant au repas de famille annuel. Moins prolifique que dans les années 1960, il n'en tourne pas moins de 3 à 5 films par an, avec des budgets très limités. Serial Rapist ou L'Homme qui attaqua 13 personnes rassemble les thèmes chers à Wakamatsu et reprend la théorie du paysage, établie en 1969 avec Masao Adachi et Nagisa Oshima, en pleine période de militantisme gauchiste (Masao Adachi finira auprès de terroristes en Palestine, en lutte contre l'impérialisme et le sionisme). Lire la chronique du film sous-estimé Il est mort après la guerre de Nagisa Oshima pour plus de renseignements. Mais disons que dans la théorie du paysage, l'environnement façonne l'identité personnelle et politique de la personne, en même temps qu'il l'aliène.

Le voyeur. Alain Robbe-Grillet jubile et pense émigrer au Japon.

L'histoire de Serial Rapist ou L'Homme qui attaqua 13 personnes ? Les titres alternatifs du film sont explicites sur la marchandise. Un type paumé, salopette bleue, T-shirt rose et quinze kilos en trop, parcours la ville à bicyclette et viole au hasard les femmes qu'il rencontre. En 58 minutes, ce ne sont pas 13 mais 11 viols qui ont lieu. Le début du film rappelle étrangement celui de Secrets behind the wall (1965) : des plans sur des immeubles uniformes suivis d'une scène intimiste en appartement.

L'effroi d'un couple pris au piège du violeur-tueur en série.

Le violeur en série agit sans états d'âme. Après un premier méfait, il aborde une peintre du dimanche qui peint le paysage d'une usine industrielle dégageant de la fumée (pas de taxe carbone à l'époque, le rêve industriel !). Dialogue :
"Qu'est ce que tu peins ?
- Le paysage. C'est magnifique, n'est-ce pas ?
- Ne te moque pas de moi, ce n'est pas du tout magnifique !"
A bout de nerf, oppressé, agressé, l'homme se jette sur la pauvre femme, l'abat d'un coup de revolver et la viole. Un viol nécrophile, donc. Ce ne sera pas le dernier.


Qu'est-ce que le beau ? Un sujet de philo pour terminale.

Parmi les malheureuses proies du violeur en série, on dénombre :
- une femme flic. Le violeur, après l'acte : " Tu n'étais pas vierge. Je pensais que toutes les femmes flics étaient vierges."
- Une jeune fille peu farouche abordée dans la rue. Le violeur, pendant l'acte : "c'est ta faute, tu n'étais pas obligée de me suivre."
- Un couple en pleine coucherie dans leur appartement. Après avoir violé la femme devant le mari puis les avoir abattu, le violeur placarde, écrit avec du sang, le mot "N'oubliez pas de fermer votre porte"."
- Une femme ivre suicidaire. Le violeur : "Tu veux vraiment mourir ?"
- Une femme sauvée par le violeur d'une tentative de suicide. Le violeur : "Tu ne mérites pas de vivre."
- Deux couples en pleine nature. Le violeur : "Ne vous exhibez pas !"
- Une aveugle. Le violeur, après son méfait : "Pourquoi tu n'as pas appelé à l'aide ?"

État des lieux de la mauvaise dentition des Japonaises, véritable drame national.

Jamais au cours du film, le violeur ne donne d'explication à sa subite pulsion de viols et de meurtre. Seulement peut-on invoquer la théorie du paysage et l'aliénation du personnage. Nombreux sont d'ailleurs les plans de bateaux, d'avions, de voitures, de voies de communication, comme on dit, alors que le personnage, désespéré au possible, roule en bicyclette sur des routes désertes. Fin de billet façon dissertation ou quotidien français merdique : et si le viol était politique ? Vite, un débat national.

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Comme le titre du billet peut le laisser penser, certaines scènes sont susceptibles de choquer la sensibilité de certaines personnes.

Ci-dessus, le début du film qui rappelle donc le début de Secrets behind the wall du même Koji Wakamatsu, treize ans plus tôt.

jeudi 7 janvier 2010

Page de réclame pour Marc-Edouard Nabe


Le 14 janvier, Marc-Édouard Nabe publie son premier texte inédit depuis Printemps de feu en 2003, Le vingt-septième livre en 2005 et quelques tracts publiés de ci de là sur les murs des villes. Autopublié, Nabe propose à 1000 exemplaires L'Homme qui a arrêta d'écrire, un roman de 695 pages.


L'histoire : le narrateur est l’auteur qui aurait arrêté d’écrire. Un jeune blogueur très actif se prend d’amitié pour lui et l’entraîne dans une visite mouvementée du monde d’aujourd’hui. La mode, la télévision, l’édition, l’art contemporain, le théâtre, la virtualité sont passés au crible. Une vision hallucinée d’un Paris en pleine décomposition, avec une centaine de personnages connus, inconnus, fictifs et réels, tous terriblement vrais.

Jérôme Dupuis donne quelques précisions sur l'opus dans L'Express du 7 janvier : "le contenu ne devrait pas réconcilier Marc-Edouard Nabe avec le « milieu » : sous couvert d'une longue déambulation dans le Paris des années 2000, où il fustige aussi bien Facebook que les boîtes branchées tendance Le Baron, Jack Bauer que les conspirationnistes du 11 septembre, son double de papier allume férocement tout ce que la France compte d'écrivains, d'éditeurs et de journalistes en vue - BHL, Beigbeder, Philippe Katerine, Pierre Lescure... « La chair est triste hélas, et j'ai lu tous mes mails », soupire le « héros », étranger à son époque. Nul doute qu'un éditeur classique eût demandé à Nabe de couper 200 pages et que des dizaines de passages auraient été « caviardés » à la demande des avocats.

A commander seulement sur marcedouardnabe.com.

mardi 5 janvier 2010

Belles phrases de Jean Baudrillard





Phrases extraites de Cool Memories 1980-1985.


Au cœur du tournage d'un film porno, l'une des filles subit toutes les figures sans changer de visage - blonde avec un tour de cou de velours noir. Son indifférence est séduisante.

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Au cœur de l'orgie, un homme murmure à l'oreille de la femme : What are you doing after the orgy ?

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Mieux que les femmes qui jouissent, il faut aimer les femmes qui prennent l'air de jouir mais gardent une sorte de distance et de virginité sous le jeu du plaisir, car elles ont l'obligeance du viol.

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Trieste - le nihilisme européen prend ici le charmes des vignes d'automne qui plongent dans la mer, sous le vent du sud, des falaises karstiques, à l'horizon desquelles les raffineries de pétrole brillent comme la solution finale. Quelques concepts trop fluides pour hanter longtemps l'actualité tournent à la crête des vagues, sur la transparence ironique de la mer.

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La démocratie, c'est la ménopause des sociétés occidentales, la Grande Ménopause du corps social. Et le fascisme est leur démon du midi.

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Les écrivains de l'Apocalypse étaient gens méthodiques qui s'envoyaient lettres sur lettres plutôt que d'interroger l'Antéchrist lui-même.

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Et je gardai sous les paupières le doux hologramme de sa nudité.


Mourir n'est rien, il faut savoir disparaître.

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Une femme peut être tellement maquillée que sa disparition n'est jamais sûre. La vie peut-être tellement mystifiée que son contraire n'est jamais sûr.

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J'aime cette façon propre et cruelle de régler les comptes comme j'aime ces traits d'esprit qui coupent court à la suite du récit. J'aime cette femme qui exploite honteusement un handicapé pour promouvoir son féminisme merdique comme j'aime cette autre femme qui offre son œil à son amant pour répondre à un compliment sur son regard.

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Horreur sacrée des idéologies dominantes. Et l'anti-goulag est aujourd'hui l'idéologie dominante. Les curés de l'anti-goulag valent bien les bourreaux du goulag. Les moutons ont remplacé les chiens de l'Apocalypse.

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Si tous les jours étaient fériés, les villes seraient plus mystérieuses.

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L'Asie tellement dégradée, tellement pourrie par l'ère coloniale et sa propre promiscuité qu'elle n'a le choix qu'entre la dépravation et l'orgie puritaine du communisme.

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There is no aphrodisiac like innocence.