samedi 29 novembre 2008

Pete Doherty @ La Maroquinerie (28.11.2008)

(photo Oliver Peel)

Concert événement de l'enfant terrible du rock anglais, Pete Doherty, de passage à Paris pour l'enregistrement de son album solo, véritable arlésienne, puisque cet album est mentionné depuis plusieurs années. Programmé seulement le mercredi 26, les 500 places du concert se sont vendues en quelques heures.

A 20h30, les portes de la Maroquinerie sont toujours fermées et une longue queue de fans attend patiemment dans le froid, filmée par une équipe de télé. Puis, au bout de la rue, arrive Pete, à pied, chapeau sur la tête et étui de guitare à la main. La grande classe. Applaudissements nourris, cris stridents de groupies, évanouissements d'adolescentes, etc...

Pete fumera plusieurs cigarettes sur scène. Un vrai dur, ce Pete ! (photo Oliver Peel)

Les portes de la Maroquinerie s'ouvrent enfin vers 21h et Pete monte sur scène à 21h15 alors que tout le monde n'est pas entré dans la salle. Dommage puisque Pete ouvre le bal avec "Alone Again Or", une reprise de Love, extraite du mythique album Forever Changes. Pete quitte la scène et laisse la place à Miggles, un français, qui joue trois morceaux, puis Pete revient et interprète "Beg Steal or Borrow"... avant de partir et de présenter un autre groupe français, The Nellingtons, copieusement sifflé par la foule qui veut voir Pete jouer. Le calvaire des Nellingtons durera le temps de trois chansons et le concert de l'ex-Libertines commence enfin.

(photo Oliver Peel)

Pete joue deux morceaux qui seront peut-être sur son album: "New Love Grows On Tree" et "Palace Of Bone". Sinon le set mélange des titres anciens (l'excellent "Bucket Shop"), des titres des Libertines ("What A Waster" et "Don't Look Back Into The Sun"), des titres des Babyshambles (l'inévitable "Fuck Forever" ou "La Belle et la Bête"). Pete est en forme et prend visiblement du plaisir à jouer. Un invité de marque le rejoint sur scène: Wolfman, l'auteur de la chanson "For Lovers". Wolfman est complètement défoncé, il peine à ouvrir les yeux et parvient difficilement à marmonner des bribes de mots. Commentaire d'un type dans le public: "J'ai déjà vu des mecs défoncés sur scène mais là, c'est le numéro un". Pas faux. La fin du concert est vraiment excellente, Pete enchaîne les succès des Libertines ("Time For Heroes "et "Can't Stand Me Now", joué à la demande du public) , le blues "Wolfman", très énergique, et termine avec "There She Goes", une reprise des La's. D'après les rumeurs, Lee Mavers, le chanteur des La's, a participé à l'enregistrement de l'album solo de Mister Doherty, brisant ainsi un silence artistique d'une dizaine d'années.

Wolfman sur scène... Pete Doherty prend soin de son compagnon de défonce (photo Oliver Peel)

Setlist:
1) Alone Again Or (Love)
2) Beg Steal Or Borrow
3) New Love Grows On Tree
4) East Of Eden
5) Albion
6) Bucket Shop
7) Palace Of Bone
8) What A Waster
9) My Darling Clementine
10) Dilly Boy
11) The Good Old Days
12) Don't Look Back Into The Sun
13) Fuck Forever
14) Death On The Stairs
15) Last Post On The Bugle
16) Unbilotitled
17) For Lovers (avec Wolfman)
18) La Belle et la Bête
19) Back From The Dead
20) Time For Heroes
21) Can't Stand Me Now
22) Wolfman (avec Wolfman)
23) There She Goes (The La's)

Extraits vidéos du concert:


"Alone Again Or" de Love


"Fuck Forever"


"What A Waster"


"Can't Stand Me Now", "Wolfman", "There She Goes"

samedi 15 novembre 2008

Une introduction à Jess Franco, acte 8

Conclusion de notre étude sur Jess Franco.


L'héritage de Jess Franco

Jess Franco a véritablement créé une oeuvre protéiforme mais très cohérente. Il est quand même étonnant de voir une oeuvre où se mêlent:
Pour les acteurs: Klaus Kinski, Christopher Lee, Jack Taylor, Howard Vernon, Jack Palance, Horst Tappert, Olivier Mathot, Eric Falk et tant d'autres.
Pour les actrices: Soledad Miranda et Lina Romay (les deux muses), Janine Reynaud, Diana Lorys, Alice Arno, Pamela Stanford, Karine Gambier, Monica Swinn, Brigitte Lahaie, Fata Morgana et une kyrielle d'actrices éphémères des années 70-80.
Franco ne fait pas de distinction entre acteurs reconnus et acteurs de second rang, ceci écrit sans mépris. La galaxie Franco repousse les limites du bon goût et du mauvais goût, de l'acceptable et de l'interdit, du sublime et du ridicule.

Ses variations infinies sur le même thème font de lui le John Coltrane du 7è Art.
Ses gros plans sur l'intimité des femmes font de lui le Gustave Courbet du 7è Art.
Son originalité et ses audaces cinématographiques font de lui une référence unique.
Jess Franco n'est pas seulement une figure célébrée du cinéma bis, il est, de fait, respecté par des réalisateurs prestigieux et vénérés: Orson Welles et Fritz Lang naguère, Pedro Almodovar et David Lynch aujourd'hui. Dans le générique de Matador! d'Almodovar, ce dernier montre des extraits de Bloody Moon de Jess Franco, un film sanglant de 1981. Quant à David Lynch, nul doute qu'il est familier avec les variations franciennes et l'onirisme de Venus In Furs et Necronomicon.

Sans parler d'héritier, Jess Franco a imprégné le cinéma, surtout le cinéma de genre. N'oublions pas qu'il a réalisé le premier film d'épouvante espagnol et qu'il est l'inventeur du WIP. Quentin Tarantino ne s'est pas trompé en utilisant la musique de Vampyros Lesbos pour son film Jackie Brown en 1997, en hommage à Jess Franco, l'enfant terrible du cinéma espagnol.


Filmographie sélective et thématique

Films fantastiques
L’Horrible Docteur Orlof (1962)
Dans les Griffes du Maniaque aka Miss Muerte (1965)
The Blood of Fu Manchu aka Fu Manchú y el Beso de la Muette (1968)
Les Nuits de Dracula (1969)
Vampyros Lesbos (1971)
Sie tötete in Ekstase aka She Killed in Ecstasy (1971)
La Comtesse aux Seins Nus aka La Comtesse Noire (1973)
Les Prédateurs de la Nuit aka Faceless (1988)

Films inclassables
Necronomicon (1967)
Venus in Furs (1969)

Polars / Espionnage
Cartes sur Table (1966)
Ca Barde chez les Mignonnes (1967)
Sadisterotica (1967)
Blue Rita aka Le Cabaret des Femmes Perverses (1976)

Adaptations de Sade
Marquis de Sade: Justine aka Les Infortunes de la Vertu (1968)
Eugenie… the Story of her journey into Perversion (1969)
Eugénie de Sade (1970)
Juliette (1975)

W.I.P.
99 Women aka Les Brûlantes (1969)
Frauengefängnis aka Femmes en Cage (1975)
Greta the Butcher aka Le Pénitencier des Femmes Perverses (1977)
Frauen In Liebeslager aka Camp d’Amour pour Mercenaires (1977)
Frauen für Zellenblock 9 aka Esclaves de l’Amour (1977)

Bibliographie
AKNIN Laurent, Cinéma Bis, 50 ans de cinéma de quartier, Nouveau Monde, Paris, 2007.
FRANCO Jess, Memorias Del Tio Jess, Aguilar, Madrid, 2004.
MATHIJS, Ernest et MENDIK, Xavier, Alternative Europe: Eurotrash and Exploitation Cinema since 1945, Wallflower Press, London, 2004.
MESNILDOT Stéphane du, Jess Franco, énergies du fantasme, Rouge Profond, coll. « Raccords », Pertuis, 2004.
RAUGER Jean-François, « Jess Franco: fragments d’une filmographie impossible » in Programme juin- juillet, Cinémathèque Française.
SEGUIN Jean-Claude, Histoire du cinéma espagnol, Nathan, coll. « 128 », Paris, 2005.

Site internet:

vendredi 14 novembre 2008

une introduction à Jess Franco, acte 7

Depuis les années 70: les éternelles variations de Jess Franco (2è partie)

Le WIP: politique et voyeurisme

Franco voue une obsession pour les prisons de femmes. C’est Franco qui a créé le genre en 1969 avec 99 Women, qui connut un grand succès aux États-Unis. Ce genre a connu un grand engouement dans les années 70 aussi bien en Europe, qu’aux USA et au Japon. Pour des raisons politiques, des dissidentes sont enfermées dans des établissements où elles sont torturées. Le spectateur assiste alors à des scènes de lesbianisme, des combats de femmes, des tortures infligées par des geôliers cruels et surtout par la cheftaine sadique adepte du 3è Reich. Franco ridiculise ses amateurs et nostalgiques du Reich et de la dictature en les peignant comme des obsédés sexuels et des débauchés notoires. Ce n’est pas sans rappeler l'univers du Marquis de Sade ou Salo de Pasolini (1975).

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La bande-annonce américaine de 99 Women : musique haut de gamme !

D’ailleurs, le WIP a dérivé au milieu des années 70 en un sous-genre: le nazisploitation, un courant très décrié pour des raisons éthiques mais qui a connu un certain succès et qui compte une bonne cinquantaine de films. Comme son nom l’indique, le nazisploitation s’intéresse aux prisonnières des camps de concentration et des camps de travail pendant la Seconde Guerre Mondiale. Entre deux expérimentations médicales particulièrement barbares (comme il en a existé), les prisonnières servent d’objets sexuels aux soldats nazis, qui apparaissent comme des êtres lubriques aux fantaisies sexuelles les plus bizarres. Dans cette lignée, les meilleures réalisations de Jess Franco sont Frauengefängnis (1975), Frauen für Zellenblock 9 (1977) et Greta - Haus ohne Männer (1977). Clin d'oeil à l'histoire, ces trois films sont des productions suisses tournées en allemand.

Cette comédie sentimentale réunit Karine Gambier et Susan Hemingway.

Le WIP connaît d’autres déclinaisons plus marginales, comme le nunsploitation: Franco a ainsi réalisé Lettres d’amour d’une nonne portugaise qui prend comme cadre un couvent du XVIIè siècle, résidence de Satan où règne le stupre. Le Vatican ne s’est jamais exprimé sur ce film mais la censure a quand même retardé sa sortie de plusieurs mois avant de se résigner.

Ironie du sort, son premier film de retour en Espagne, après la mort du Général Franco, est Sadomania (1980), un nouveau WIP contenant des scènes particulièrement violentes. Franco montre ici une dictature qui se permet tous les droits et enferme les femmes arbitrairement. Le pouvoir se retrouve dans les mains de personnages corrompus qui répriment les libertés pour mieux satisfaire les leurs. Le personnage du gouverneur, au look de dictateur militaire, achète des prisonnières pour sa consommation personnelle avant de les revendre à un bordel sordide. Il prend aussi part à des chasses à la femme: chasseur dans l’âme, le gouverneur fait évader des prisonnières pour avoir le plaisir de les abattre ensuite.

Le gardien, la directrice nazie (en mini-short) et les prisonnières: une scène classique du WIP. Ici dans Frauengefängnis aka Femmes en Cage (1975).

A vrai dire, le concept du WIP tient autant de la dénonciation du système carcéral que de la volonté voyeuriste de montrer des femmes nues et humiliées dans des cellules exiguës. Franco s’amuse à peindre un univers dégénéré, grotesque mais souvent pessimiste. Il est rare que les prisonnières réussissent à s’échapper. Ou quand elle s’échappe, c’est pour rencontrer des êtres encore plus abjects. On rejoint ici l‘univers sadien, notamment Les Infortunes de la Vertu où Justine ne rencontre que corruption lors sa Passion picaresque.

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Cet extrait de Frauengefängnis fait une référence directe au nazisme et aux camps de travail. Ici, la directrice sadique, qui a troqué son uniforme militaire pour une nuisette un brin légère, lit tranquillement Au Coeur du Troisième Reich d'Albert Speer, ministre des Armements de la production de guerre entre 1942 et 1945. Par souci de pureté, la directrice (Monica Swinn) demande à sa jeune prisonnière (Martine Stedil, trop rare au cinéma) si elle est toujours vierge. C'est effectivement une information importante.

Suite de l'étude sur Jess Franco:
Jess Franco, acte 1: présentation du cinéaste
Jess Franco, acte 2: les premiers films
Jess Franco, acte 3: la collaboration avec Orson Welles
Jess Franco, acte 4: le cinéma espagnol sous le franquisme
Jess Franco, acte 5: le cinéma libre de Jess Franco (1967-1971)
Jess Franco, acte 6: depuis les années 70, érotisme et fantastique
Jess Franco, acte 8: les héritiers de Franco

Une introduction à Jess Franco, acte 6

Depuis les années 70: les éternelles variations de Jess Franco (1è partie)

Après 1971, Jess Franco va se marginaliser mais tourner plus que jamais, parfois jusqu’à dix films par an. C’est à partir de là que sa filmographie devient complexe, Franco signant ses films de plusieurs pseudonymes selon les pays ou les maisons de production. Tournés avec des budgets dérisoires et d’énormes contraintes, beaucoup de ses films manquent de qualité et, surtout, racontent toujours la même histoire, le réalisateur ne prenant parfois pas la peine de changer les acteurs, les noms des personnages, les lieux de tournage et la musique ! A ce titre, Franco est plus jazzman que jamais, travaillant sans cesse le même thème.


Lors de l’ouverture de la rétrospective de Franco à Paris cette année, Jean-François Rauger souligne cet aspect de l’œuvre de l’Espagnol quand il évoque « le sentiment de l’inachèvement [qui] est très proche de l’art moderne, finalement… C’est un cinéma libre, fait dans des contraintes incroyables ; quelle liberté quand on pense aujourd'hui à ce qu'est le cinéma traditionnel… C’est un grand obsessionnel... C’est un jazzman qui va tout le temps jouer le même standard mais de plus en plus librement… Il me fait penser à John Coltrane qui va jouer toute la fin de sa vie « My Favourite Thing ». Le premier enregistrement faisait 18 minutes, un des derniers enregistrements en concert au Japon fait 3 heures... Le long chorus mélodique et lyrique... »

C’est en effet fascinant et c’est au spectateur de faire le tri dans les dizaines de films qui sortent annuellement, prenant une scène par-ci, un cadrage par là, pour trouver au final l’univers de Franco, toujours le même mais en constante expansion. On peut parler de galaxie Franco. Dans cette galaxie, nous allons nous intéresser à deux systèmes solaires, si je puis dire: le fantastique érotique et le WIP (ou Women In Prison).

La poursuite de l'érotisme francien: du fantastique à l'horreur


Lina Romay est la comtesse Irina Karlstein dans la Comtesse Noire (1973), énième variation sur le vampirisme. Ici, la vampire se nourrit de l'énergie sexuelle de ses victimes. Bram Stoker se retourne-t-il dans sa tombe ?

Jess Franco traverse les années 70 et 80 en mettant en scène les mêmes mythes et fantasmes que dans ses films des années 60. Le vampirisme, la sorcellerie, l’horreur et un nouveau thème: l’exotisme. Reprenons dans l’ordre: Pour le vampirisme, Franco continue ses variations sur les vampires lesbiennes avec sa nouvelle muse, Lina Romay, dans le rôle de Dracula. Les scènes érotiques se multiplient tandis que le scénario et l’action sont réduits à peau de chagrin. Nous arrivons là à un problème dans l’œuvre de Franco. Tellement marginalisé dans le cinéma de genre, réalisant ses films à budget ridicule avec des producteurs mythiques mais désireux de faire de l’argent (la société française Eurociné ou le producteur suisse Erwin Dietrich), ces producteurs ne vont pas hésiter à pousser Franco dans l’industrie pornographique. Franco n’est pas un enfant de chœur. Les femmes nues ne manquent pas dans ses films. Mais dans les années 70, les films de Franco sortent dans trois ou quatre versions différentes. Des inserts pornographiques sont ajoutés par les producteurs avec ou sans le consentement de Franco. Depuis la fin des années 90, Jess Franco a tourné toute une série de films de vampires mais rien de transcendant. Les meilleurs films sont La Comtesse Noire (1973), Doriana Grey (1976) et Snakewoman (2005).

Pour les remakes de ses propres films, Franco réalise en 1982 le Sinistre Dr Orlof qui s’attache aux expérimentations du fils d’Orlof qui tente de ramener sa mère à la vie. Un an plus tard, Franco réalise Macumba Sexual, une variation très érotique et africanisante de Vampyros Lesbos. C'est une réussite qui mêle habilement onirisme et érotisme. Dans le rôle de la Princesse Obongo, déesse lubrique, nous trouvons Ajita Wilson qui est... une femme après avoir changé de sexe ! De fait, les gros plans sur le visage d'Ajita Wilson sont vraiment flippants. Ajita fait vraiment peur !

Lina Romay, sans complexe, dans Macumba Sexual.

Ajita Wilson et Lina Romay : deux femmes ? Un homme, une femme ?

Jess Franco réalise aussi des films assez originaux comme Deux Sœurs Vicieuses en 1976, avec la formidable Karine Gambier et Pamela Stanford. Cette dernière tient sa petite sœur (majeure tout de même) enfermée dans la maison familiale et lui fait subir des sévices sexuelles. La sœur martyrisée, Karine Gambier, droguée par un médecin de mèche avec Pamela Stanford, ne fait plus la part des choses entre le rêve et la réalité. Elle ne se rend pas compte qu'elle est enfermée. Le scénario se corse quand on découvre que Karine Gambier est une nymphomane en puissance. Un scénario assez complexe, donc.

Karine Gambier : rien à dire, elle avait plus de classe que Brigitte Lahaie.

Un nouveau genre s’offre à Jess Franco. Les films exotiques dont l’aventure se passe en Afrique ou en Amérique latine dans des sociétés dite primitives. Un peu d’histoire du cinéma: Ces films connaissent un succès grandissant grâce à Delivrance de John Boorman (1972) où quatre amis sont confrontés à la nature hostiles et aux attaques de hillbillies tordus amateurs d'anus et de gros calibres. Cette mouvance exotique tient plus du macabre que de la carte-postale promotionnelle. L’exotisme se développe en même temps que la vague cannibale. En 1980, le monde horrifié découvre Cannibal Holocaust de l’italien Ruggero Deodato. Film le plus censuré de l’histoire du cinéma, Cannibal Holocaust suit les pérégrinations de quatre reporters qui s'enfoncent dans la forêt amazonienne pour réaliser un documentaire sur les tribus indiennes. Le groupe disparait et deux mois plus tard, une expédition de secours part à sa recherche.

Plusieurs films cannibales précédaient pourtant Cannibal Holocaust. En 1977, un expert du genre, Joe d’Amato, également réalisateur de films pornographiques, avait réalisé Emanuelle chez les Cannibales, mêlant érotisme et macabre. Il continue dans ce genre avec des films tels que La Nuit érotique des Morts-vivants, Porno Holocaust ou Anthropophagous qui contient la mythique scène d’un « fou cannibale arrachant le fœtus d’une femme enceinte pour le dévorer » (cité par Laurent Aknin dans son livre Cinéma Bis, 50 ans de cinéma de quartier).

Mondo Cannibale a des vertus ethnologiques: ici, une scène d'apéro traditionnel en forêt amazonienne. Avec supplément sauce rouge !

Franco s’immisce dans le genre avec Mondo Cannibale (1980) : une jeune Européenne blonde (l'Italienne Sabrinia Siani) enlevée à sa famille par des cannibales devient leur déesse. Un beau jour, une expédition scientifique organisée par le père de Sabrina Siani tombe dans les mains des cannibales. Confrontation.


Jess Franco persévère avec L’Abîme des Morts-vivants (1981), qui lorgne plus du côté d’un autre genre: le film de zombies ! Pendant la Seconde Guerre Mondiale, une troupe de soldats allemands censés transporter une cargaison d’or dans le désert africain se fait attaquer par les troupes alliées. Des années plus tard, le fils d’un des soldats allemand se jure de retrouver le butin. Les soldats allemands morts depuis des années sont devenus des zombies sanguinaires décidés à garder le trésor nazi. Tourné sous le pseudonyme d’A.M. Frank avec un budget dérisoire, ce film est plus qu’approximatif et se veut une potacherie de cinéma bis. C’est en même temps jubilatoire et consternant. Du grand Franco.

Suite de l'étude sur Jess Franco:
Jess Franco, acte 1: présentation du cinéaste
Jess Franco, acte 2: les premiers films
Jess Franco, acte 3: la collaboration avec Orson Welles
Jess Franco, acte 4: le cinéma espagnol sous le franquisme
Jess Franco, acte 5: le cinéma libre de Jess Franco (1967-1971)
Jess Franco, acte 7: depuis les années 70, le WIP
Jess Franco, acte 8: les héritiers de Franco

Une introduction à Jess Franco, acte 5

Franco contre Franco: le cinéma face à la censure (2è partie)

Le cinéma libre de Jess Franco

Première liberté que prend Franco, la plus flagrante visuellement: montrer les corps. Franco voue une obsession pour le corps de la femme et sa caméra se plait à épouser toutes ses formes. Dans Vampyros Lesbos, son film le plus connu, Franco filme plusieurs scènes de danse hypnotique ou de striptease. Franco n’hésite d’ailleurs pas utiliser les mêmes actrices d’un film à l’autre. En 1970, sa muse est Soledad Miranda, qui joue dans huit films de Franco en quelques mois avant de mourir tragiquement dans un accident de voiture à l’âge de 26 ans. Dans sa filmographie, on peut citer Eugénie de Sade et She Killed In Ecstasy. A partir de 1972, la muse de Franco est Lina Romay, qui devient sa compagne et qui continue de jouer dans ses films. D’autres actrices apparaissent régulièrement, ainsi Alice Arno, Monica Swinn, Karine Gambier, Pamela Stanford ou Brigitte Lahaie, célèbres actrices du cinéma érotique et pornographique des années 70.

La danse de Soledad Miranda dans Vampyros Lesbos. Sorti en Espagne sous le titre de Las Vampiras, le film est amputé de 20 minutes. Sacrée censure !

Franco va plus loin que dans ses premiers films. Prenons l’inceste, suggéré mais non abouti dans L'Horrible Dr Orlof (entre Orlof et sa fille adorée) et qui se réalise dans Eugénie de Sade (1970). Dans ce film, inspiré par Sade comme son nom l’indique, un père et sa fille vivent non seulement une relation incestueuse mais décident de commettre des meurtres pour leur plaisir et augmenter leur jouissance perverse. Soledad Miranda se livrera encore à une scène de striptease dont elle a le secret.

Soledad Miranda est la douce Eugénie. Au programme: inceste et meurtres en série.

Franco multiplie également les scènes érotiques entre femmes. A vrai dire, ces scènes sont presque systématiques et le corps nu des femmes est complaisamment montré, grâce aux nombreux gros plans légendaires de Franco qui transforment les corps en matière abstraites. Les corps sont souvent coupés de leur tête et la peau devient une surface comme une autre. Ce qui explique la présence récurrente de mannequin ou de statues. Dans la première scène de Vampyros Lesbos, une danseuse de cabaret donne vie à un mannequin par ses caresses. Dans Necronomicon, l’héroïne Lorna caresse une statue alors que son amant lui raconte une histoire d’amour. Dans Kiss Me Killer (1973) Lina Romay tente de séduire une statue d’Apollon en la caressant jusqu’à la jouissance, scène soutenue par une musique de jazz. Dans son étude sur Franco, Stéphane du Mesnildot évoque La Vénus à la Fourrure de Sacher-Masoch, où le héros Séverin, rencontre Vénus et sa peau de marbre luisant sous la lune. Selon lui, la présence de mannequin est propice à l’auto-érotisme et à l’acceptation de l’homosexualité. D’où les nombreuses scènes d’onanisme où la femme rêve ou réalise ses désirs lesbiens. Dans un film de vampire comme Vampyros Lesbos, il est donc aisé de comprendre pourquoi Jess Franco choisit un vampire féminin.

Liberté cinématographique rime donc avec liberté corporelle et esthétique chez Jess Franco.

La comtesse Nadine Carody dans Vampyros Lesbos: vampire pop et psychédélique des années 70. On est bien loin de Christopher Lee, deux ans plus tôt.

Dans la forme, ses films se font plus expérimentaux, insérant de longs plans d’ambiance. Il ne faut pas oublier que dans les années 60, le cinéma européen s'est considérablement renouvelé, les exemples les plus flagrants étant Godard en France, Antonioni en Italie et Bergman en Suède.

Jess Franco: acteur dans Eugénie de Sade ! L'une des multiples apparitions dans ses propres films.

C’est surtout dans la période 1967-1971 que Franco se libère du récit linéaire. Ceci est flagrant dans les films que sont Necronomicon et Venus in Furs. Dans ce dernier, Jimmy, un trompettiste de jazz se retrouve sur une plage, creuse dans le sable et reprend sa trompette qu’il avait abandonné auparavant. Alors qu’il se met à jouer, il aperçoit le cadavre d’une femme échoué sur l’estran. C’est celui de Wanda, une femme qu’il a connu et aimé. Jimmy tente alors de se souvenir quand et comment il a rencontré cette femme. Tout le film est en flash-back, une quête de la vérité. Cependant, comme l’écrit Stéphane du Mesnildot, Venus in Furs est construit autour d’une scène introuvable: l’assassinat de Wanda par des libertins lors d’une séance de SM (où l'on retrouve encore Klaus Kinski !). La recherche mentale de Jimmy est soutenue par ses chorus de trompette, propres à l’évasion et à l’iréel. Il faut savoir que l’origine du film se trouve dans une conversation entre Jess Franco et Chet Baker, qui disait: « Quand vous jouer, c’est magnifique de fermer les yeux et de commencer à improviser et, au fil du temps, de voir votre vie fragment par fragment, de se sentir transporté dans un monde irréel… et quand le solo s’achève, deux minutes ont passé, vous regardez les visages des spectateurs, et ils n’ont pas changé depuis que vous avez fermé les yeux - mais vous êtes parti et revenu ».

Janine Reynaud dans le rôle de Lorna (Necronomicon, 1967). Karl Lagerfeld signe les costumes du film. Jess Franco n'en pas eu besoin pour cette scène...

L’improvisation et le récit fragmenté sont aussi utilisés pour Necronomicon, film d’inspiration surréaliste, quasi-improvisé sur le tournage. Ici, Lorna, une actrice de cabaret, fait d’étranges rêves dans lesquels elle s’offre à des jeux érotiques pervers. Ses rêves la troublent énormément d’autant plus qu’elle rencontre dans la vraie vie des personnes de ses rêves. Interprétée par la sensuelle Janine Reynaud, Lorna plonge dans la plus grande confusion mentale. Les séquences de rêve évoque les séances de psychanalyse et les jeux automatiques surréalistes. Dans l'extrait vidéo ci-dessous, Lorna s'adonne à un jeu de question/réponse automatique. Par exemple: "Charlie Mingus ? Anger." "History of O ? Whips." "Justine ? Love." " Hitchcock ? Eyes." Et ainsi de suite. Ce film doit figurer en bonne place dans la vidéothèque de David Lynch.

Une introduction à Jess Franco, acte 4

Franco contre Franco: le cinéma face à la censure (1ère partie)

L'état du cinéma espagnol sous le franquisme

Le régime franquiste prône un ordre moral dans la tradition catholique. Le catholicisme est une véritable religion d’Etat et le prêtre est une figure emblématique du pouvoir, aux côtés du Caudillo, le général Franco (ironiquement, l'homonyme de Jess !). La liberté d’opinion est réduite et la censure omniprésente. Pour réaliser un film, il faut préalablement présenter son projet à un comité, qui valide ou non le film. Un film projet accepté peut quand même être interdit par la suite. Nous allons voir l’action de cette censure au cinéma à travers trois exemples: Luis Garcia Berlanga, Luis Buñuel et Jess Franco.

Luis Garcia Berlanga: haï par le gouvernement espagnol dans années 50-70, aujourd'hui honoré par la profession cinématographique espagnole.

Luis Garcia Berlanga est aujourd’hui célébré en Espagne mais il dut subir les affres de la censure dans plusieurs de ses films.

En 1957, le scénario et les dialogues de Los Jueves Milagro (Les Jeudis miraculeux) sont modifiés par la censure ce qui retarde la sortie du film de plusieurs années. Le scénario est le suivant: des villageois organisent un faux miracle dans un spa abandonné pour attirer les touristes. L’Eglise et le régime franquiste condamnèrent le film pour attaque à la foi catholique. Le film a subi de nombreuses réécritures en cours de tournage et de montage, des séquences ont dû être coupées au dernier moment… La maison de production a été rachetée par l’Opus Dei pendant le tournage ! Le résultat final est loin d’être celui espéré au début du tournage. Le film sort finalement en Espagne en 1959.

En 1963, Berlanga réalise El Verdugo (Le Bourreau), un portrait cruel de l’Espagne et de la peine de mort. L’ambiance satirique du film passe de la farce à l’humour noir. le plus grinçant. Un bourreau proche de la retraite cherche à marier sa fille dont personne ne veut. La critique est moins frontale que pour Los Jueves Milagro, plus subtile mais le film est tout de même mal reçu par les autorités.

1973 est l'année de Grandeur Nature, filmé à Paris, et qui développe l’histoire d’un fétichiste (Michel Piccoli) qui a une histoire d’amour avec une poupée. Le film sort en Espagne cinq ans plus tard, en 1978.

Jess Franco, qui a été l'assistant de Berlanga sur Los Jueves Milagro, témoigne: « J'ai été l'assistant d'un metteur en scène qui s'appelle Luis Berlanga. Un jour, alors qu'il était très malheureux parce que la censure lui avait demandé de changer l'histoire, il m'a dit : "Écoute Jess, finalement, pour faire du cinéma il faut une caméra et la liberté !". Il avait raison. »

Une poupée, objet sexuel: le Vatican et le Général Franco détestent, Michel Piccoli adore.

Buñuel est entré dans le cinéma avec des films surréalistes forcément provocants: Un Chien andalou et l’Age d’or, tournés en collaboration avec Dali. L’Age d’or fit scandale à Paris et le film fut saisi par la police. Il faut attendre 1981 pour que le film intégral soit autorisé. Buñuel quitte l’Espagne en 1936, en pleine guerre civile, peu de temps après la mort de son ami, le poète, Garcia Lorca, sauvagement assassiné. Il y reviendra 24 ans plus tard, avec appréhension, tout de même, pour réaliser Viridiana. Ce film réunit les thèmes chers à Buñuel: le fétichisme sexuel, l'inceste, l'hypocrisie de l'Église, la bestialité populaire, la bêtise et la suffisance de la bourgeoisie.

Luis Buñuel rentre en Espagne en 1960, attention, il flingue !: "Où est Franco !? Où est Franco !? Le Général Franco ! Pas mon ami Jess !"

L'histoire ? Viridiana va bientôt prononcer ses vœux et s'enfermer dans un couvent. Elle vient une dernière fois saluer son oncle, un riche bourgeois. L'oncle la drogue et fait semblant d'abuser d'elle afin qu'elle accepte de l'épouser. Elle refuse horrifiée. Rongé par le remords, l'oncle se donne la mort. Héritière du domaine avec son cousin, Viridiana renonce au cloître et décide de consacrer sa vie et sa propriété aux pauvres. Un soir de fête, où Buñuel reproduit la Cène du Christ avec des mendiants, les gens qu'elle a aidés se saoulent, pillent la maison et essaient de violer leur bienfaitrice. Sauvée par son cousin, elle cède à ses charmes et accepte à la fin de s'installer avec lui et la servante dans un ménage à trois.

Palme d’or au Festival de Cannes, le film scandaleux est jugé impie et blasphématoire par Franco et le Vatican. Le film est alors interdit en Espagne. Sacré Buñuel !

La Cène selon Buñuel: les auditeurs de Radio Courtoisie crient au scandale.

Avec Buñuel, Jess Franco est considéré comme le réalisateur le plus dangereux. Le mieux est maintenant de laisser la parole à Jess Franco lui-même. Ce qui va suivre est tiré d’une entrevue publique donnée à Bruxelles le 22 mars 2002, dans laquelle Jess Franco dresse un état des lieux des années 60 en Espagne.

Question: En Espagne, durant la période du franquisme, quelle liberté aviez-vous et comment avez-vous réagi à tout cela ?

"Le cinéma espagnol était un cinéma officiel, un cinéma protégé mais pour cela, il fallait accepter le diktat. Avant le tournage, il fallait présenter le projet avec un scénario terminé, signé et précis. Alors, ils étudiaient le cas et vous rappelaient pour vous dire ce qui devait être modifié. Par exemple, si vous aviez envie d'engager un acteur communiste, vous ne pouviez pas ou si vous aviez envie de raconter l'histoire d'un militaire espagnol qui trahit sa patrie, c'était interdit, etc… C'était super négatif, vous ne pouviez pas parler librement de choses qui vous intéressaient. Il fallait faire des histoires stupides et naïves. C'est pour cela qu'il y a eu des films avec "Joselito", des gosses, des chansons, etc… Merde quoi ! Il y avait aussi des réalisateurs qui n'étaient pas des imbéciles et qui essayaient de faire des films historiques mais même ces histoires étaient chamboulées pour plaire au général Franco. Ils ont essayé de me mettre aussi dans cette soupe mais j'ai refusé violemment. C'est pour ça que je me suis réfugié dans le cinéma d'épouvante, c'est un des genres les plus nobles et les plus intéressants du cinéma..."

Dans les Griffes du Maniaque (1965): trop érotique pour le Caudillo, pas encore assez pour Jess !

"Lorsqu'on essayait de faire quelque chose de bien et d'intéressant et qu'ils s'en rendaient compte, ils interdisaient le film. Il faisaient même des choses plus méchantes, ils déclassaient les films dans la dernière des catégories. Tu n'avais pas le droit de sortir ton film dans les grandes salles mais dans les cinémas de quartiers en double programme. Ils tuaient le réalisateur. Ils ne l'ont pas fait seulement avec moi mais avec d'autres aussi. C'était l'équivalent du maccarthysme à Hollywood quand ils ont commencé à interdire des films, des réalisateurs et des comédiens formidables. Ils sont même allés jusqu'à changer les scénarios de films comme Mogambo de John Ford. C'était pathétique. Dans cette histoire, Monsieur Clark Gable était amoureux de sa femme mais ça donnait également l'impression qu'il avait une aventure avec une autre femme interprétée par Grace Kelly. Dans la version espagnole Grace Kelly est devenue la sœur de Clark Gable…"

"Bref, on en avait ras-le-bol, on faisait du cinéma plat qui n'avait plus aucun sens. Plus tard, on a commencé à avoir une certaine liberté concernant les images. Par exemple, montrer un fille en bikini était interdit en Espagne, mais à partir d'un certain moment, on pouvait les montrer dans cette tenue. Imaginez-vous quel exploit et quelle merveille c'était. C'était une évolution très très lente et très stupide mais concernant les choses importantes comme les problèmes sociaux ou politiques, il n'y avait toujours pas d'ouverture."

Le Fürher Adolf Hitler et le Caudillo Francisco Franco: ils se sont toujours fait une certaine idée du cinéma...

"Personnellement, je n'ai pas voulu rester, je n'ai pas voulu être le camarade de cette bande de salauds, alors je suis parti d'Espagne. J'y suis revenu deux ou trois fois parce que je ne me suis pas fait officiellement bannir, mon nom n'était pas un nom à tuer mais tout simplement un nom à ne pas laisser travailler. Comme j'ai vu que tout était toujours pareil, je suis reparti. Je ne suis rentré définitivement que lorsque les socialistes ont repris le pouvoir."


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Le début de Venus In Furs, exploration et expérimentation de Jess Franco... Un classique du cinéma onirique, que semble avoir regardé David Lynch...

En 1969, à l'époque de Venus In Furs, Jess Franco a déjà quitté l'Espagne franquiste pour tourner avec une plus grande liberté dans le reste de l'Europe. Il va alors réaliser des films plus expérimentaux, plus ou moins improvisés.

Suite de l'étude sur Jess Franco:
Jess Franco, acte 1: présentation du cinéaste
Jess Franco, acte 2: les premiers films
Jess Franco, acte 3: la collaboration avec Orson Welles
Jess Franco, acte 5: le cinéma libre de Jess Franco (1967-1971)
Jess Franco, acte 6: depuis les années 70, érotisme et fantastique
Jess Franco, acte 7: depuis les années 70, le WIP
Jess Franco, acte 8: les héritiers de Franco

jeudi 13 novembre 2008

Une introduction à Jess Franco, acte 3

La première époque de Jess Franco: du fantastique au film d'aventure (2è partie)

Le talent de Franco est établi dès le milieu des années 60. Ce qui n’a pas échappé à Orson Welles, considéré comme un des pus grands réalisateurs du septième art.

Orson Welles en Europe: c'est avec Jess Franco que le surdoué tourne son Falstaff.

Il faut se remettre dans le contexte. En 1965, Welles n’est plus le réalisateur adulé des années 40. Son dernier grand film, Le Procès, adapté de Kafka, est une condamnation sans concession du totalitarisme, ce qui cadre bien avec la pensée de Franco. En parlant de totalitarisme, ou du moins de système, il faut préciser que Welles a eu des problèmes avec les producteurs et le public dès son premier film, Citizen Kane. Enfant terrible du cinéma, son intransigeance et son désir de contrôle total lui ont valu l’animosité des producteurs comme du public. Tout talentueux qu’il est, Welles n’atteint pas le public. C’est une des raisons pour lesquelles il décide de venir en Europe pour trouver des producteurs. En 1965, il réalise Falstaff, adapté de Shakespeare. Il convoque Jess Franco pour diriger sa deuxième équipe de tournage. Le film est évidemment excellent. Welles considère d'ailleurs Falstaff comme son meilleur film.

Falstaff: le nom de Jess Franco n'est pas sur l'affiche mais les gens savent... "Vrai reconnaît vrai..."

Enthousiasmé par le talent de Jess Franco, Welles lui propose de réaliser L’Île au Trésor avec, dans le rôle de Long John Silver, Welles lui-même (qui est également un très grand acteur). Malheureusement, le tournage s’arrête après quelques semaines par manque d’argent. Il était devenu courant pour Welles d’arrêter ses tournages pour raisons financières, tant ses demandes étaient exigeantes. Les rushes de L’Île au Trésor, qui existent, n’ont jamais été dévoilés pour l’instant.

La rencontre entre Welles et Franco se termine par un autre classique de la littérature. Après Shakespeare et Stevenson, le duo se consacre au Don Quichotte de Cervantès. Ce qui paraît normal pour un espagnol comme Franco. Mais pour dire vrai, l’initiative vient d’Orson Welles, qui a commencé à tourner depuis 1957. Le film ne verra pas le jour avant 1992, monté par Franco d’après les images tournées par Welles entre 1957 et 1975. Pour l’anecdote cervantesque, Terry Gilliam, l'ancien Monty Python, tenta de réaliser un Don Quichotte il y a quelques années, il échoua également malgré une distribution haut-de-gamme réunissant Johnny Depp, Vanessa Paradis et Jean Rochefort. Il y a des projets qui sont maudits. Les fanatiques de Don Quichotte peuvent se rabattre sur la version de Pabst de 1933.

Don Quichotte: le film mythique d'Orson Welles monté par Jess Franco.

Que retenir de la collaboration Welles/Franco ? Welles est l’exemple même du manque de considération des producteurs envers les réalisateurs, envers les artistes. Nous touchons là à un aspect essentiel du cinéma, à la fois art et industrie. Welles était un artiste. Peut lui importer le budget, il dépensait sans compter pour son art. Malheureusement plusieurs de ses projets en ont pâti: Don Quichotte et L’Île au Trésor entre autres. Peut-être que cette collaboration à ouvert les yeux de Jess Franco quant à la poursuite de son œuvre. Vers 1967-1969, Franco jouit d’un certain prestige dans le monde du cinéma. Son Necronomicon est un succès international, tout comme son Justine et les Infortunes de la Vertu. Pourtant, Franco va se disperser dans des productions à faible budget. La situation du cinéma espagnol sous le franquisme n’y est pas étrangère.

Suite de l'étude sur Jess Franco:
Jess Franco, acte 1: présentation du cinéaste
Jess Franco, acte 2: les premiers films
Jess Franco, acte 4: le cinéma espagnol sous le franquisme
Jess Franco, acte 5: le cinéma libre de Jess Franco (1967-1971)
Jess Franco, acte 6: depuis les années 70, érotisme et fantastique
Jess Franco, acte 7: depuis les années 70, le WIP
Jess Franco, acte 8: les héritiers de Franco

Une introduction à Jess Franco, acte 2

La première époque de Jess Franco: du fantastique au film d'aventure (1ère partie)

Franco a réalisé de nombreuses adaptations de classiques de la littérature: On peut citer Bram Stoker (Dracula), Sacher-Masoch (qui popularisa la fétichisme), Sax Rohmer (l’auteur de Fu-Manchu), Mary Shelley (Frankenstein), Sade (Justine et Juliette), Poe (La Chute de la Maison Usher), Lovecraft (l’inventeur du Necronomicon, le livre maléfique qui inspira le film du même nom).


Franco connaît le cinéma, c’est un fait. Son premier film reconnu, L’Horrible Docteur Orlof, s’inspire d’un classique du cinéma: Les Yeux sans visage de Georges Franju sorti en 1959, film lui-même adapté d’un roman de Jean Redon. L’histoire est celle du Docteur Orlof, un ancien médecin de prison, qui, aidé par son assistant aveugle Morpho, kidnappe des femmes afin d’utiliser leur peau pour la greffer sur le visage de sa fille, défigurée. S’ensuit une enquête policière pour découvrir la cause des disparitions inexpliquées des femmes. L'inspecteur Tanner est chargé de l'enquête. Pour ce film, Jess Franco est considéré comme le père du cinéma d’horreur espagnol.

Diana Lorys dans le rôle de Wanda Bronsky, fiancée de l'inspecteur Tanner. Tombera-t-elle dans les mains du Dr Orlof ?

Cette matrice de l’épouvante espagnole, aura plusieurs suites dont Les Maîtresses du Docteur Orlof en 1964, qui s’inspire plutôt du mythe de Frankenstein. Dans ce film, le Docteur Jekyll (encore un clin d’œil aux classiques de la littérature) se rend au chevet du Docteur Orloff afin d' obtenir des informations pour redonner la vie à un mort. Le Docteur Jekyll va se servir de sa créature ressuscitée pour tuer des danseuses de cabaret avec lesquelles il a eu des relations sexuelles. Cette partie du scénario n’est pas sans rappeler l’histoire de Jack l’Eventreur qui tua à Londres 5 prostituées en 1888. Il faut d’ailleurs noter que Franco réalisera en 1976 un film sur le tueur en série anglais, joué par Klaus Kinski ! Sans vouloir vous égarer par tant de références, vous apercevez l’entremêlement des fils de Franco, qui tissent un monde propre et cohérent, fait de redites et de variations. Franco n’hésitant pas d’un film à l’autre à se citer lui-même, que ce soit pas le nom des personnages, les acteurs qui les incarnent et les lieux de tournages utilisés.

Pour terminer sur les variations du Docteur Orlof, notons en 1988, Faceless/Les Prédateurs de la Nuit qui utilise le même scénario que l’horrible Docteur Orlof, film avec Helmut Berger, acteur viscontien, et Brigitte Lahaie, actrice... française.

Dans ce film, Brigitte Lahaie ne se déshabille pas mais joue quand même le rôle d'une belle salope.

Si Franco est bien le père de l’épouvante espagnole, il se tient dans la lignée des films produits par la Hammer. La Hammer est une maison de production britannique fondée en 1935 qui connaît un franc succès du milieu des années 50 à la fin des années 60 grâce à des films d’horreur et fantastiques. Son réalisateur phare est Terence Fisher qui a réalisé des adaptations de Dracula, de Frankenstein ou du mythe du loup-garou. Pour ce qui est du mythe du vampire de Transylvanie, c’est lui qui a pour la première fois montré les canines proéminentes de Dracula en gros plan sur le cou des victimes, instaurant une nouvelle dimension érotique au personnage. Fischer a également révélé un acteur, Christopher Lee, qui joue dans pas moins de six films de Franco. Dans le rôle de Dracula évidemment mais aussi dans celui de Fu-Manchu, le génie du mal asiatique créé par l’écrivain Sax Rohmer.

Alors, parlons de Dracula, parlons des vampires, qui est un des thèmes primordiaux de Jess Franco. Franco a une bonne trentaine de films de vampires à son actif (qui a vraiment compté ?). Il voue une réelle obsession à ce thème et il passera très vite du vampire masculin au vampire féminin. En cela, il continue les travaux de Terence Fisher. Il érotise de film en film le personnage du vampire. Avant cela, bien sûr, il a voulu donner une version fidèle au Dracula de Bram Stoker. Cette fidélité est le film Les Nuits de Dracula en 1969. Evidemment c’est un tâche impossible et Franco a dû faire certaines concessions. Il a dû réduire le nombre de personnages mais l’histoire reste fidèle à celle de Stoker. Plus fidèle que celle Coppola en tous cas, notamment en ce qui concerne la mort de Dracula. Franco n’a pas voulu de faire de sensationnalisme. Il reprend même l’esthétique gothique des films de la Hammer. En cela, Franco est classique. Son film n’en est pas moins original, ne serait-ce que par la présence toujours surprenante de Klaus Kinski dans le rôle du fou Reinfield et surtout par la manière de filmer. On voit ici les gros plans et les flous qui feront la renommée de Franco.

Soledad Miranda et Christopher Lee dans Les Nuits de Dracula (1969).

Le film de genre ne se limite pas à l’horreur et au fantastique. Franco a également réalisé des films d’espionnage. A la différence près que Franco traite le film d’espionnage sur le ton de la plaisanterie. C’est le cas dans les deux films réalisés en 1966 et dans lesquels joue Eddie Constantine. Eddie Constantine est un américain qui a connu un grand succès en Europe dans la chanson et dans le cinéma. Il joue notamment dans Alphaville de Jean-Luc Godard, film qui est lui même une parodie de film d’espionnage. Un an après Alphaville, film d’auteur selon les critères établis par une certaine critique française, Eddie Constantine joue dans deux films de Franco. Cartes sur Table et Ca Barde chez les Mignonnes. Ceux-ci ont tout des films d’espionnage de série B: un agent secret qui boit du whisky, tombeur de femmes, pris dans une spirale conspirasionniste à laquelle il échappe après des dizaines de péripéties. Ces films sont des sortes de parodies de James Bond. Franco ne s’y trompe pas quand, dix ans plus tard, dans le polar "pop" érotico-mystique Blue Rita ou le Cabaret des Filles Perverses, il fait un clin d’œil explicite à un certain « Bond James », agent secret à la Jamaïque.

1965: Eddie Constantine dans Alphaville. Un an plus tard, il est agent secret pour Jess Franco. Il n'a pas perdu au change.

Autre époque, autres moeurs. En 1976, dans Blue Rita (un chef d'oeuvre), la mignonne Martine Fléty joue les terroristes dans le plus simple appareil.

Cet espionnage de genre poursuit son cours avec une actualisation « pop » dans la série des Lèvres Rouges qui comptent deux épisodes dont le superbe Sadisterotica en 1967. Ce film a un côté pop-art, bande-dessinée et érotique dans le genre de Barbarella. En effet, Sadisterotica dégage un parfum érotique assez explicite et Franco glisse ici vers des territoires qui sont interdits dans l’Espagne franquiste. La sensuelle Janine Reynaud, actrice française, n’est pas étrangère à cet érotisme transgressif.

Une introduction à Jess Franco, acte 1

Ceci est une étude consacrée au réalisateur espagnol Jess Franco. Ce texte a fait l'objet d'une allocution universitaire à Rennes 2, le 12 novembre 2008, grâce à l'enthousiasme et l'implication fervente du professeur Laurey Braguier. Merci à lui de faire connaître l'œuvre de Jess Franco.


Jess Franco est un réalisateur très controversé, raillé par les tenants d’un cinéma élitiste et adulé par les cinéphiles amateurs de cinéma fantastique et de série B. Depuis quelques années, il est de plus en plus fréquent de prendre au sérieux et de réhabiliter le cinéma de Franco. Ses films sortent en DVD et les cinémathèques organisent rétrospectives et hommages à l’Espagnol. L’hommage le plus significatif est la rétrospective de la Cinémathèque Française en juin 2008. 66 films dont des inédits furent projetés et Jess Franco lui-même vint s’entretenir avec le public.

Franco évolue depuis les années 50 dans les marges de la production mondiale mais a réussi le tour de force de réaliser près de 200 films. Le nombre exact de ses films est difficile à déterminer pour trois raisons.
Premièrement, Franco a utilisé plusieurs pseudonymes donc les plus connus sont David Khunne, Franco Manera, Pablo Villa, Clifford Brown ou James Lee Johnson (ces deux derniers, noms de jazzmen célèbres, montrant la passion de Franco pour la musique). Il a soit choisi ces pseudonymes soit pour ne pas rendre les autres metteurs en scène jaloux de sa prolixité, soit parce qu'ils lui ont été imposés par les nombreux producteurs qui ont croisé sa route (en France, en Italie ou en Allemagne).
Deuxièmement, un même film peut avoir plusieurs titres, au gré des pays ou, plus récemment, au gré des rééditions en DVD. Succubus est ainsi le titre américain de Necronomicon.
Troisièmement, il existe plusieurs versions d’un même film. En 1973, La Comtesse Noire devient tour à tour La Comtesse aux Seins Nus puis Les Avaleuses, le film contenant sous ce dernier titre des inserts pornographiques non voulus par le réalisateur. Dans les années 70, beaucoup de films de Franco existent au moins en 3 versions. Une version « director’s cut » s'il on peut dire, une version « producteur » pour alimenter le marché pornographique et des versions courtes, pour l’Espagne par exemple, où les plans de nus sont supprimés. Aussi, Franco n’hésite pas reprendre un ancien film, à retourner quelques scènes supplémentaires puis à remonter le tout pour créer un nouveau film. Ainsi, Exorcisme et Messes Noires en 1974 devient Le Sadique de Notre-Dame en 1979.

La brune Lina Romay, muse de Jess Franco: elle n'a pas la langue dans sa poche.

Malgré toutes ces particularités propres au cinéma d’exploitation, Franco est un véritable auteur qui a développé un style. Si vous regardez 5 ou 6 films, vous remarquerez par exemple l’usage de très gros plans et de flous.

Notre étude se déroulera en trois points. Je précise que cela n’aura rien d’exhaustif. L’œuvre de Franco est trop vaste pour l’étudier dans ses moindres détails. Toutefois, on peut en esquisser les contours. Nous verrons dans un premier temps, les premières années de Franco cinéaste, de la fin des années 50 au milieu des années 60, où il développe un cinéma de genre avec des films d’horreur, des films d’aventure et des film d’espionnage. Nous dresserons ensuite un état des lieux du cinéma sous le régime franquiste et les raisons qui ont poussé Jess Franco à s’exiler , pour continuer une œuvre de plus en libre et de plus en plus expérimentale. Enfin, nous aborderons le cinéma de Jess Franco depuis les années 70, naviguant entre érotisme, fantastique et pornographie, et qui semble raconter toujours les mêmes histoires.

Klaus Kinski dans la peau du Marquis de Sade. L'Allemand fou est aussi présent dans Venus In Furs, Les Nuits de Dracula et Jack L'Eventreur.

Avant cela, nous allons visionner une première séquence vidéo, les cinq premières minutes des Justine ou les Infortunes de la Vertu, réalisé en 1968, d’après l’ouvrage du Marquis de Sade. On y voit Klaus Kinski dans le rôle de Sade, enfermé à la Bastille, en proie à des visions, des fantasmes et de pulsions qui le forcent à écrire son œuvre. On peut établir ici un parallèle entre Sade et Franco, dans leurs œuvres respectives, sont dictées par le fantasme et la volonté de les mettre en scène. Ce passage est aussi une allégorie parfaite des conditions de travail de Jess Franco, la prison de Sade faisant office de l'Espagne franquiste où règne alors la censure. A propos du tournage de cette scène, Kinski a déclaré: « Trois caméras sont braquées sur moi continuellement, je peux donc en finir vite (…). C'est pourquoi mon tournage fut le plus court de l'histoire du cinéma. Deux heures ». Kinski apparaît en effet seulement quelques minutes dans ce film. Mais quelles minutes !