samedi 25 octobre 2008

Seijun Suzuki - Kagero-za (1981)


Deuxième film de la trilogie de l'ère Taisho, Kagero-za est l'opus le plus étrange et le plus déroutant de Seijun Suzuki. Comme ses compagnons Zigeunerweisen (1980) et Yumeji (1991), Kagero-za entraîne le spectateur aux frontières de la réalité, du rêve et de la mort. C'est un film "difficile". A côté, Mulholland Drive de David Lynch est un conte pour enfants de cinq ans. Essayons quand même d'éclairer nos lanternes.

Shinako, une femme dans un arbre. Logique.

Shunko Matzusaki, célèbre dramaturge, rencontre une femme qui lui demande de l'accompagner à l'hôpital. Cette femme a la voix la plus douce qu'il soit. Une voix de sirène. Shunko est subjugué par sa beauté et son comportement étrange. Plus tard, il retrouve cette femme, nommée Shinako, qui l'invite chez elle. Ils couchent ensemble. Scène magnifiquement filmée. En deux minutes, Seijun Suzuki réinvente l'amour. Sous nos yeux.

Shunko évoque cette rencontre à son ami Tamawaki. Plus tard, Shunko croise une femme qui ressemble beaucoup à Shinako. Celle-ci dit s'appeler Mme Tamawaki. Intrigué, Shunko rend visite à Tamawaki pour savoir si cette femme est bien son épouse. Les choses se compliquent: cette femme est bien Ine, l'épouse de Tamawaki, mais, très malade et alitée à l'hôpital, il est impossibe que Shunko ait pu la croiser. Tamawaki et Shunko décident d'aller à l'hôpital pour tirer cette histoire au clair. Ils apprennent alors qu'Ine est morte il y a trois heures. Shunko l'a donc croisée après sa mort... Histoire de fantômes japonais ?

Shinako et Shunko Matzusaki, sens dessus dessous.

Le film devient de plus en plus obscur et onirique. Sans dévoiler l'histoire (qui y parviendrait de toute façon ?), on apprend bientôt que Tamawaki a une maîtresse, Mio, et qu'il a été marié deux fois. A une Japonaise (Shinako) et à une Occidentale (Ine). La mort d'une de ses femmes ne le dérange pas tellement. Shunko reçoit par la suite une lettre de Shinako, qui est donc l'une des femmes de Tamawaki. Le message de la lettre est le suivant: "La prochaine fois, nous mourrons en amants."

Shunko et Tawamaki déguisé en geisha. Scène de beuverie ordinaire.

Il est ensuite question de "regarder des amants mourir", de chasse aux canards sur un lac, d'enlèvement, d'anarchistes, d'une lettre écrite en rêve et qui existe vraiment, d'une représentation théâtrale qui tente de démêler le vrai du faux, d'une Japonaise blonde aux yeux bleus... Bien d'autres choses encore.

Le trio réuni. Tawakami veut tuer Shunko et Shinako. Ceux-ci veulent mourir en amants. La vie est compliquée.

Esthétiquement sublime sans être poseur, Kagero-za un des films les plus fous jamais réalisés. C'est du Mallarmé sur pellicule. Comme l'écrit Jules Renard dans son Journal: "Mallarmé est intraduisible, même en français." Seijun Suzuki est-il traduisible en japonais ? Rien n'est moins sûr.


Bande-annonce de Kagero-za.

jeudi 23 octobre 2008

Peter Whitehead - Charlie Is My Darling (1966)

Invasion de la scène par le public... classique !

Les Rolling Stones et les films inédits... une vieille histoire. Qui participe à la mythologie du groupe, évidemment. Il n'est pas question ici de Cocksucker Blues de Robert Frank. Entre nous soit dit, le meilleur "rockumentaire" qui existe jusqu'à présent qui subit un traitement honteux de la part des Stones eux-mêmes, qui n'ont plus rien à cacher de cette fameuse tournée américaine 1972. Tout a déjà été dit, tout a été vu. Entre les prises d'héroïne, la vie à l'hôtel, les groupies, le concert anniversaire de Jagger à New York avec Steve Wonder, les coulisses avec Truman Capote et co... Nous savons tout sur cet epitome stonien, scandaleux mais sublime, qui suivit la sortie du chef d'oeuvre Exile On Main Street, enregistré en partie en France, à Villefranche-sur-Mer, dans des conditions tout aussi scandaleuses que nous connaissons tout autant. Le scandale n'étant pas l'exil fiscal des Stones mais leur comportement byzantin sur la Riviera, surpassant, atomisant les pires débauches de Francis Scotch Fitzgerald...

Mais il n'est pas question ici de ce moment, de ce monument du rock, de la vie artistique, de notre civilisation. En 1972, les Rolling Stones sont déjà un groupe légendaire, alimentant autant les disquaires que les journaux à scandales.

Les Stones devront échapper aux hordes de fans dans les gares irlandaises ...

Il est question du film, toujours inédit (pourquoi ?) de Peter Whithead, sur la tournée irlandaise des Stones en 1965. Un groupe adulé, certes, mais à l'avenir incertain. Personne, en 1965, ne pouvait prédire la durée et le succès des groupes tels que Beatles, Stones ou Kinks. Peter Whitehead a suivi les Stones lors de leur tournée 65 en Irlande. Peter Whitehead est un cinéaste qui gravita autour le de scène rock-hype-psyché-arty de Londres dans les années 60. Un ami de Syd Barrett. Il réalisa d'ailleurs Let's Make Love In London sur Pink Floyd en 1967.

Charlie Is My Darling est moins spectaculaire que Gimme Shelter (meurtre en direct) ou Cocksucker Blues (prises de drogue en direct) mais montre les Stones, deux ans après leur début, en plein succès. Pas encore les superstars qu'ils méritent d'être. La bande-son: "Heart of Stones", "Play with Fire" et "I'm Goin' Home".

Première scène: Whitehead s'intéresse au public des Stones. Moyenne d'âge, 13 ans à vue d'oeil.
" I like the fellow who plays the drums."
- Charlie ?
- Yeaaaah..."

Brian Jones: Il tenait peut-être un riff, qui sait ?

S'ensuivent les coulisses d'un concert des Stones. Keith Richards joue "Needle of Death" de Bert Jansch, ce qui est plutôt ironique quand on sait que Keith va toucher à l"héroïne trois ans plus tard. Puis le groupe monte sur scène, le concert est arrêté suite à une invasion de la scène. Classique. A l'époque. Plus aussi classique maintenant à cause de la sécurité qui voue aux gémonies les slams...

Entrevue avec Bill Wyman, le bassiste: " I play in a band but I want to be a musician..."
Avec Brian Jones: "The future as a Rolling Stones is very upsetting... [plus tard dans le film, sur l'avenir du groupe] I just don"t know what's going to happen. I'm making a film, the script is almost complete. There are only two people in the film. A man and a woman. We want to use movement and images."
Le film n'a pas été réalisé... Poor Brian...

Evidemment, pas d'entrevues avec Mick ni Keith. Qui savaient déjà garder la part de privé et de public. Juste une scène, mythique (la seule du film qui soit reprise dans d'autres documentaires) où Mick et Keith, saouls font glisser des verres sur un piano...

Ce film est visible ici.
Note: la qualité n'est pas terrible et manquent les 6 premières minutes.

dimanche 12 octobre 2008

Tetsuji Takechi - Hakujitsumu / Daydream (1964)

takechi daydream hakujitsumu
Hakujitsumu est ce qui s'appelle un film culte. C'est un des premiers pinku eiga (film de qualité incluant des scènes de semi-nudité) et à ce titre, il embarrassa les autorités japonaises. En effet, la sortie du film coïncidait avec l'ouverture des J.O. à Tokyo et le gouvernement ne voulait pas que ce film donne l'image d'un Japon décadent.

takechi daydream hakujitsumu
Tetsuji Takechi ne devait pas aimer le dentiste quand il était petit.

Le scénario: Cheiko (Kanako Michi) et Kurahashi (Akira Ishihama) ont rendez-vous chez le dentiste. Dans la salle d'attente, Kurahashi est visiblement troublé par la beauté de Cheiko. Ils se retrouvent tous les deux dans la salle d'opération et sont bientôt endormis par anesthésie. Le film bascule alors du côté du rêve et des fantasmes. Le dentiste dénude la poitrine de Cheiko et mort son sein. Kurahashi, pas tout à fait endormi, regarde la scène et plonge dans le rêve.

takechi daydream hakujitsumu
Cheiko : Spirit of Ecstasy.

Le rêve nous ammène dans un cabaret où Cheiko est chanteuse. Le cabaret est vide à l'exception de Cheiko, de Kurahashi et du dentiste. Kurahashi se retrouve ensuite sur le balcon d'un appartement dans lequel Cheiko, les mains liées, s'adonne au sadomasochisme avec le dentiste. Kurahashi veut venir en aide à la jeune femme mais il ne peut pas ouvrir la porte-fenêtre. Il assiste impuissant à la séance S/M.

takechi daydream hakujitsumu

Kurahashi est maintenant seul dans un jardin d'enfants. Il trouve Cheiko cachée dans une cabane pour enfant. Kurahashi s'empare de son long collier et s'en sert comme d'une laisse. A quatre pattes, Cheiko se comporte comme un animal mais disparaît bientôt, à la grande frustration de Kurahashi. Cheiko se retrouve dans un grand magasin vide avec le dentiste. Cheiko veut s'échapper mais n'y parvient pas. Le dentiste lui fait l'amour de force. L'aube approchant, Cheiko se réveille et sort du magasin. Dans la rue, elle est poignardée par Kurahashi devant l'indifférence des autres passants.

takechi daydream hakujitsumu
Si les Chiennes de Garde savaient !
Kurahashi se réveille. Cheiko vient de quitter le dentiste en oubliant son mouchoir. Kurahashi décide de rattraper Cheiko. Il la retrouve dans sa voiture, sur le point de partir. Il lui rend son mouchoir et Cheiko propose de le déposer chez lui. C'est alors qu'elle remarque des traces de morsure sur son sein...

takechi daydream hakujitsumu
Cachez ce sein que je ne saurais voir...

La belle Kanako Michi n'a joué que dans huit films dont Hissatsu (1962) de Meijiro Umezu, Furin No Tsugunai (1964), Akai Hanko (1964) et Ai No Design (1965) de Koji Wakamatsu. Elle retrouvera Tetsuji Takechi en 1968 pour Sengo Zankoku Monogatari (Mass Violation, the Postwar Cruel Story). Inutile de préciser que ces films sont soit perdus soit indisponibles hors du Japon. Kanako Michi a aussi poussé la chansonnette.

Tetsuji Takechi a réalisé neuf films dont trois versions de Hakujitsumu (1964 donc, 1981 et 1987). En 1965, son controversé Kuroi Yuki (Black Snow) lui valu une nouvelle fois les foudres du gouvernement japonais. Kuroi Yuki raconte l'histoire d'un fils de prostituée qui ne peut faire l'amour qu'avec un pistolet chargé à la main et qui, nourrissant une haine des Américains, tue un GI noir. Le gouvernement intenta un procès à Takechi pour obscénité. Takechi gagna, soutenu par de nombreux réalisateurs de la Nouvelle Vague (dont Nagisa Oshima et Seijun Suzuki). Le gouvernement ne fléchit tout de même pas sur la représentation des "parties génitales" à l'écran. Mais ceci est une autre histoire.
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La bande-annonce de Hakujitsumu.

samedi 11 octobre 2008

Royal Trux, acte 3 (1998-2000)

Suite et fin des aventures de Royal Trux...
royal trux
Loin de s’apitoyer sur son sort, Royal Trux retourne chez Drag City et publie en 1998 Accelerator. Un grand cru. Huit morceaux en 31 minutes (à une époque où les albums durent en moyenne 70 minutes) partagées entre le délire et le bruit le plus sauvage, cocktail ici salutaire. Un sans faute ; la plupart des titres sont jouissifs: « I’m Ready », « Juicy Juicy Juice » ou « Liar ». Le groupe est plus sauvage que jamais, prêt à jouer en concert après les Stooges s’ils existaient encore. Primal Scream se souviendra de cet album en enregistrant le titre « Accelerator » sur XTRMNTR.

royal trux

Sur leur lancée, le couple infernal enregistre Veterans of Disorder, leur meilleur album avec Twin Infinitives. « Waterpack », le titre d’ouverture, aurait même pu faire un single contre l’ennui à une époque où les séquelles de la brit-pop sévissent à travers une armada de groupes de seconds couteaux opportunistes. « Stop » est une ballade moins chiante que celles de Primal Scream (décidément) dont les multiples hommages aux chef-d’œuvres sixties virent trop souvent au pastiche professionnalisé. « Lunch Money » surpasse les meilleurs efforts de Jane’s Addiction et illustre le potentiel festif et dansant du duo. Après une face A de sept titres de 2-3 minutes, la face B enchaîne trois délires plus longs avec des touches impressionnistes orientalisantes qui frisent le mauvais goût hippie sans s'y vautrer. La mélodie et le chant de Jennifer Herrema sur « Coming Out Party » ressemble à s’y méprendre au Dylan de « Gates of Eden ». Hagerty clôt l’opus d’un solo mi-Lou-Reedien (« I Heard Her Call My Name ») mi-albert-aylerien (ce que vous voulez entre 1964 et 1970… le génie!) magique et inutile. Royal Trux tient enfin son Opus Magnus après une carrière en dents de scie. Sans connaître pourtant le succès critique et commercial.

royal truxHerrema-Hagerty, Royal Trux: déjà entrés dans la légende qu'il reste à écrire...

Très productif et en grande forme, le groupe sort Pound for Pound quelques mois plus tard. Il est dans la lignée des deux albums précédents. Les riffs vont à l’essentiel, la rythmique est lourde, les paroles se gueulent. Depuis Accelerator et en s’entourant d’un backing band compétant, Royal Trux a trouvé le son qui le qualifie le mieux, un rock assez lourd qui évite le bourbier de la période Virgin et qui se permet des incursions et des expérimentations psychédéliques. Une alchimie qui prend subitement fin en pleine tournée en été 2000. Le groupe annule toutes les dates restantes. Jennifer part à l’hopital pour fatigue et overdose. Visiblement, les démons de la drogue n’ont pas été tout à fait repoussés. Neil annonce à un magazine japonais que le groupe est fini. C’est par la presse japonaise que Drag City apprend le split de son groupe ! Neil, qui a arrêté les drogues depuis six ou sept ans, commente amèrement la dissolution du groupe (et de son couple): « Ces conneries avec la drogue durent depuis tellement d’années que j’en ai plus rien à foutre. Je m’occupe de ma propre sobriété. Et je ferai tout pour être clean. Je vendrais ma grand-mère pour être clean. » La confusion règne un temps, Jennifer annonçant même qu’un album est en préparartion. Mais Royal Trux est bien mort, après neuf albums studio, un concert en vidéo et une compilation.

royal trux
La tête de Pascal Nègre négligemment enfoncée sur une pique vintage 1793, le peuple demande la publication des enregistrements de concerts de Royal Trux !

Maintenant ? Neil sort régulièrement des albums solo ou avec son groupe The Howling Hex, dont XI en 2007. Jennifer a fondé RTX, qui a sorti en 2007 son deuxième album, Western Xterminator. Qui s’ouvre sur un titre très Mazzy Star avant de virer hard rock (pour le pire).

Des albums inégaux et surtout, aucun tube, ont empêché à Royal Trux de laisser pour l’instant son emprunte dans l’histoire du rock. Mais il semble que ni Neil ni Jennifer n’aient eu véritablement pour ambition qu’écrire des chansons dans leur coin. Dès 1989, Hagerty déclarait qu’il ne pensait pas toucher un large public et jouer dans des clubs soir après soir. Le même Hagerty qui n’hésitera pas à invoquer pendant plusieurs années une phobie de l’avion pour ne pas tourner en dehors des USA. Notamment pour le concert de Royal Trux au festival Reading en 1998. Il suffit de lire les interviews du groupe pour comprendre ce désintéressement de tout succès. C’est même sous les pseudonymes d’Adam & Eve qu’ils ont produit des albums de Make-Up, William Oldham ou Delta 72. Pas intéressés !

Discographie:

1988: Royal Trux
1990: Twin Infinitives
1992: Royal Trux aka Royal Trux III
1993: Cats and Dogs
1995: Thank You
1997: Sweet Sixteen
1997: Singles, Live, Unreleased (compilation)
1998: 3-song EP
1998: Accelerator
1999: Veterans of Disorder
2000: Radio Video EP
2000: Pound for Pound
2002: Hand of Glory (titres enregistrés entre 1985 et 1989)

Site de Royal Trux: http://www.rtxusa.com

Royal Trux, acte 1 (1985-1990)
Royal Trux, acte 2 (1991-1997)

Royal Trux, acte 2 (1991-1997)

Suite des aventures de Royal Trux...

royal trux
Royal Trux migre alors dans les montagnes de Virginie pour se refaire une santé. Neil Hagerty décroche progressivement de l’héroïne. Jennifer Herrema plus ou moins, selon les jours. Ils commencent l’enregistrement d’un album pour Matador mais un dépassement de délai et de budget les oblige à le sortir sur le label Drag City. Royal Trux (aussi appelé Royal Trux III) paraît finalement en 1992. Cet album est plus conventionnel. L’ambiance lo-fi du premier album se mêle à des titres plus structurés. On y trouve le titre acoustique « Junkie Nurse », le « Sister Morphine » du groupe:

Lovely nurse, my junkie nurse
I never wanna burn you down
So just bring me a prescription when you next come downtown
Dr Moans or Dr Jones, it makes no difference
If he ever cuts you off, he´ll loose his own licence

Clip de "Junkie Nurse". Le son n'est pas très bon mais faute de mieux...

Dans le même esprit, Cats and Dogs paraît l’année suivante. On entend clairement qu’il tourne sur la platine de Pavement et de… Kurt Cobain. C’est en quelque sorte le héraut du grunge qui scelle l’avenir du groupe. Toujours prompt à revendiquer ses influences et ses groupes fétiches (The Germs, The Meat Puppets, Flipper ou The Melvins), Cobain confie à un journaliste de Spin que Cats and Dogs est un de ses albums de chevet. Après la parution de l’article, Virgin décide de signer Royal Trux, sûrement sans l’avoir entendu une seule fois. Trois millions de dollars pour un contrat de trois albums. Ça en dit long sur l’époque: pourquoi une major signerait-elle un groupe qui, après sept ou huit ans d’activité, n’a écrit aucun tube et ne semble pas prêt à le faire ? Pourquoi une major signerait un couple allumé qui ne se préoccupe d’aucun plan de carrière et qui a publié un des albums les plus aberrants de l’histoire ? C’est que… l’époque est au culte des groupes approximatifs dont l’attitude négligée, les cheveux mi-longs, la consommation de drogues (prétendue ou réelle) et le son de guitare crade font vendre. Nirvana a, sans le vouloir, entraîné dans son sillage, la fameuse mode grunge. Combien de sous-groupes de l’état de Washington formés en 1992 et sachant à peine jouer ont signé sur un gros contrat entre 1993 et 1995, au nom d’une mode ? Évidemment, pour ses finances, Virgin vient de commettre une erreur. Pour Royal Trux, par contre, ces trois millions de dollars sont une aubaine.

royal truxRoyal Trux en studio d'enregistrement. Aux frais de la Princesse !

Budget d’enregistrement énorme. Construction d’un studio dans leur maison en Virginie. Instruments de musique et de matériel vintage. Sapes. Voiture jaguar. Jennifer Herrema fait le mannequin en compagnie de Kate Moss et Joe d’Alessandro pour une pub de Calvin Klein (contacter Brett Easton Ellis pour plus de renseignements mais pour infos… l’époque est à l’heroïne chic). Une notoriété plus vaste s’installe autour du groupe. Pendant l’enregistrement de leur premier album pour Virgin à Memphis, le magazine Raygun organise une rencontre entre Royal Trux et Keith Richards, alors en tournée Voodoo Lounge avec les Rolling Stones. Ah, le spectre stonien… Il hante effectivement Hagerty et Herrema. Entre des commentaires sur les amplis de guitares et les concerts dans les stades, Keith se fend de répliques ambiguës, à la fois drôles et acides: « Ah!… Hyde Park… 1969... une bonne année… une bonne année pour certains ». Plus tard dans l’année, Royal Trux refuse d’ouvrir pour les Stones en Europe. « On ne passe pas en première partie des Stones, c’est la chose la plus stupide qu’on puisse faire », conclue Herrema.


Pub pour Calvin Klein. Jennifer Herrema pénultième.

Mais côté vente de disques, ce n’est pas ça. Larmes à l’œil ! Thank You, produit par David Briggs (Neil Young, Alice Cooper) se veut un hommage aux enregistrements des années 60 mais le tout est un peu indigeste malgré la sympathique ballade « Ray O Vac » et le neil-youngien « Map of the City ». Le groupe récidive quelques mois plus tard en produisant lui-même Sweet Sixteen, un hommage aux années 70. Avec l’une des pochettes les plus moches de l’histoire (du vomi dans une cuvette de gogs), l’album est un échec retentissant. Musicalement, les synthétiseurs et les pédales d’effet en tous genres sont mis en avant. Tubes (seulement) potentiels, riffs lourds, rock FM avec refrains mal chantés pour stade de foot, soli de guitare pompiers, le groupe s’est fait plaisir en studio. Il est vrai que Neil Hagerty n’a jamais caché son goût pour le rock sudiste, Aerosmith et les derniers albums de Led Zeppelin. Sweet Sixteen est l’album de discorde des fans du groupe: une concession commerciale vulgaire pour les uns, un hommage sincère transcendant le mauvais goût pour les autres. Jeu d’équilibristes encore !

royal trux sweet sixteenPochette de Sweet Sixteen: ça ne pousse pas à la consommation...

Toujours est-il que Virgin, furieux, abandonne les frais, ne fait rien pour promouvoir l’album et vire Royal Trux sans attendre le troisième album prévu ! Leur période major a été courte… Et décevante du point de vue musical. Bon... Sweet Sixteen est quand même bien...

Royal Trux, acte 1 (1985-1990)

Royal Trux, acte 3 (1998-2000)

Royal Trux, acte 1 (1985-1990)

royal trux
De 1985 à 2000, le couple Neil Hagerty-Jennifer Herrema forma Royal Trux, un drôle de bolide sillonnant 16 ans d’espace musical sans jamais trouver un réel succès. Des débuts à Washington D.C. en compagnie de Jon Spencer jusqu’au split en pleine tournée, Royal Trux a incarné une idée du rock comme art et mode de vie.

Le couple se rencontre en 1985 à Washington D.C. où Neil Hagerty vient de s’installer après une année universitaire ratée dans le Connecticut. Le guitariste a fait ses premiers faits d’armes au sein de Jetboys Northwest, un groupe de punk rock influencé par le Velvet Underground et Television. « C’était une période importante pour moi parce que je passais mon temps à prendre des drogues et à écrire des chansons. J’en pouvais plus d’attendre d’aller à New York mais je suis parti à Washington D.C. à la place. » La rencontre avec Jennifer Herrema mérite de figurer dans les annales. Selon Jennifer, « on a juste parlé ensemble mais il était vraiment bizarre. Il était le contraire des autres et se comportait d’une manière imprévisible. Alors au début, j’ai pris mes distances. Mais deux-trois mois plus tard, il vivait avec un vieux type dans un entrepôt. Une nuit, avec des amis, on a suivi Neil chez lui parce qu’il avait des acides. Le type qui vivait avec lui picolait de la bière forte et trippait depuis plusieurs jours ; des bouteilles remplies de pisse étaient alignées dans la pièce. C’était fascinant et ça méritait de s’attarder un peu. À la base, j’étais là pour voir Neil et prendre un acide et j’ai fini par rester trois jours à tripper avec lui. »

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Jennifer Herrema, chanteuse.

Pendant un an le couple prend de l’acide et compose des chansons, sans l’intention de former un groupe sérieux ni de jouer dans des clubs. C’est alors que Jon Spencer, chanteur et guitariste de Pussy Galore, fait appel aux soins de Neil pour jouer les parties de guitare. Pussy Galore, groupe culte de la scène rock indépendante de Washington D.C. enregistre et presse à 550 exemplaires sa version d’Exile on Main Street des Stones: véritable incivilité ! délinquance bien réelle ! Flics à tous les hauts parleurs ! Massacre sonore enregistré dans des conditions plus que précaires, en deux jours sur un 4-pistes sans ingénieur du son ni producteur et en connaissant à peine les chansons originales. Cela s’entend. A l’origine, les Sonic Youth devaient, eux, réenregistrer l’album blanc des Beatles mais le projet n’a pas abouti. Ils préféreront commettre des reprises de Madonna sous le nom de Ciccone Youth. Pussy Galore s’installe à New York, tourne beaucoup et enregistre à un rythme soutenu mais des dissensions apparaissent au sein du groupe: Jon Spencer règne en tyran et écrit toutes les chansons avec la bassiste Julie Catritz. La première composition de Royal Trux, « Fix it », se trouve néanmoins sur l’album Right Now! mais une première rupture survient après un concert dans le New Jersey où Jon Spencer, ce straight age casse-bonbons, refuse de donner 10 dollars à Hagerty pour s’acheter des cigarettes. La coupe est pleine. Hagerty quitte Pussy Galore mais revient sporadiquement pour l’enregistrement des albums Dial M For Motherfucker et Historia de la Musica alors que le groupe n’est plus vraiment stable.

pussy galore james bond
Honor Blackman alias Pussy Galore. Tous aux abris...

Royal Trux est le projet principal de Neil Hagerty en compagnie de Jennifer Herrema même s’ils opèrent dans un quasi-anonymat. Entre 1987 et 1992, le groupe n’a joué qu’une trentaine concerts devant un public parsemé. Mais il mérite de reposer au Panthéon artistique du fameux New York des années 80 aux côtés de Sonic Youth, Lydia Lunch, Richard Kern, Nick Zedd ou Jean-Michel Basquiat. Et ce même si Royal Trux n’a enregistré que son premier album dans la Grande Pomme et part sur la côte Ouest en 1989. C’est assez.

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Pochette du 45-tours Red Tiger enregistré à San Fransisco en 1989.

Le style de Royal Trux ? À la base, du rock défoncé. Les morceaux sont enregistrés sous l’influence revendiquée des drogues (héroïne, acide, cannabis, coco & co). Le couple psychotrope suit l’exemple des poètes du Grand Jeu ou d’Henri Michaux qui créèrent une partie de leurs œuvres sous tétrachlorure de carbone et mescaline. Au grand dam des détracteurs des légendes sur l’apport des drogues dans l’art. « Hashish » sur le premier album est visiblement une improvisation de six-cordes envoûtée par les épaisses volutes blanches. On se souvient de la légende de T.S. Coleridge écrivant son poème « Kubla Kahn » sous opium pendant un sommeil narcotique. Royal Trux, le premier opus, offre une collection de titres minimalistes dans l’esprit des années 50 mais joués avec approximation par des instruments pas forcément accordés, pour des chansons souvent sans couplets ni refrain. Du lo-fi extrême, en quelque sorte. On perçoit malgré tout le syncrétisme propre au groupe, qui vampirise de nombreuses influences pour les exploiter à son rhésus. Le riff de guitare de « Bad blood » sonne comme un calque mal joué de « Day tripper » des Beatles, « Touch » passe pour un version FM de Metal Machine Music de Lou Reed et le synthétiseur de « Walking machine » pourrait provenir d’une production de Lee Scratch Perry. En plus de ces réminiscences, le couple fait quelques incursions dans l’orientalisme (flûte, tambourin, soli de guitare inspirés par la musique indienne). Les bases du groupe sont déjà solides.

royal truxConcert non identifié à une date non identifiée... Tout reste encore à dire sur ce groupe. Avis aux amateurs...

Royal Trux déménage alors à San Fransisco pour accoucher en 1990 du double album Twin Infinitives. Comment d’écrire l’opus ? Imaginez Captain Beefheart et Damo Suzuki reconverti en travelo raides défoncés au speed-ball jouant des ébauches inédites de Can avec le Sonic Youth de 1982, le tout produit par Alan Vega dans l’entrepôt désaffecté d’un monde post-apocalyptique, et vous êtes encore loin du compte. On a beau citer des références, imaginer les définitions possibles et évoquer de vagues ressemblances avec des groupes existants, Royal Trux possède ce son unique, cette patte qui les différencie toujours. Twin Infinitives est une agression pour les oreilles comme les écrits de Georg Trakl et William Burroughs sont une agression pour les yeux. Et la santé mentale. Un ex-voto à l’héroïne, un panégyrique de la défonce, un hymne à la gloire des narcotiques et de l’inspiration hallucinée. Une visite à l’improviste dans le bourbier sous perfusion des veines d’un couple grattant le même accord de guitare noyé sous les échos et la saturation, appuyant sporadiquement sur la touche d’un clavier, bidouillant un synthétiseur pour en sortir des bruitages électroniques, essayant de faire fonctionner une boite à rythme, gémissant à bout de souffle leurs mantras, sélectionnant les meilleurs moments de leur voyage intérieur et les montant les uns sur les autres, en cut-up, sans se soucier de cohérence. D’errance plutôt. Seule l’impression compte. Les limites du format musical traditionnel sont dépassées. On entend le mépris de Royal Trux pour le reste de l’industrie musicale. Royal Trux bâtit son Œuvre sur les cendres encore fumantes de ce que l’on appelle Musique. Twins Infinitives pourrait être le premier album jamais conçu, un « Rock & Roll, année 00 » . Tabula rasa.

royal truxL'austère pochette du double LP Twin Inifinitives (Drag City, 1990)

Passé le premier aspect inaudible et repoussant de la double galette toxique, on se délecte de son charme envoûtant. De son ambiance de songe et de dérive bruitiste. On aime même le chant atypique de Jennifer Herrema et les cris artaldiens de Neil Hagerty. L’affaire se termine par un morceau au piano qui contraste avec les nuisances sonores accumulées par l’auditeur pendant une heure. Dès lors, deux avis sont possibles: imposture ou génie, junkies incapables de jouer ou junkies illuminés. Pour les amateurs du groupe, le couple apparaît comme une version moderne de Keith Richards et d’Anita Pallenberg, si cette dernière s’était mise au chant. Un bad couple à l’influence néfaste. Manquerait plus qu’ils se mettent à l’occultisme…

Royal Trux, Twins Inifinitives:
http://www.megaupload.com/fr/?d=IQ7ZNGAX

Royal Trux, acte 2 (1991-1997)

Royal Trux, acte 3 (1998-2000)

jeudi 9 octobre 2008

Seijun Suzuki - Yumeji (1991)


Dernier volet de la trilogie de l'ère Taishô (années 1912-26), Yujemi est un film semi-biographique sur l'artiste Takehisa Yumeji, peintre décadent amateur de femmes. Film d'ambiance parcemé d'effets visuels comme Suzuki en a l'habitude, Yumeji envoûte le spectateur jusqu'à le larguer quant à la compréhension totale de l'histoire. Il est en effet difficile de faire la différence entre le rêve et la réalité.

Au début du film, Yumeji rêve qu'il est tué en duel. Il se réveille troublé. Peu après, Yumeji part à la rencontre de sa maîtresse Hikono, qui ne viendra finalement pas. Sur le lieu du rendez-vous, il fait la connaissance de Tomoyo, une jeune femme à la recherche de son mari qui aurait été tué par un mari jaloux maintenant en cavale (Onimatsu). Yumeji tombe amoureux de Tomoyo et souhaite la peindre.

Yumeji va rencontrer Tomoyo sur le lac.

Et Dieu créa la femme japonaise...

Lors d'une fête organisée par O-Yo, une amie et modèle de Yumeji, celui-ci fait la connaissance de Sokichi Wakiya... qui n'est d'autre que le mari de Tomoyo ! Il est donc en vie mais fait croire à sa femme qu'il est mort. Pour quelles raisons ? Dieu et Suzuki seuls le savent...

Sokichi Wakiya mène une vie raffinée dans une belle résidence en pleine forêt. Lui et Yumeji font connaissance. Il sont bientôt rejoints par Gyoshu Inamura, un peintre rival de Yumeji. "Bonjour! Je reviens de ton enterrement !" dit-il à Wakiya. Le film devient de plus en plus étrange quand Sokichi menace de mort Yumeji s'il peint sa femme dans des postures érotiques... Le duel rêvé au début du film se réalisera-t-il ?

O-Yo, Gyoshu Inamura, Sokichi Wakiya et Takehisa Yumeji: the Art Pack

Plusieurs scènes méritent d'être citées. Au début du film, Yumeji et O-Yo attendent le train. Yumeji se met alors à parler tout seul: "La virginité, Schiller, Mischa, Beardsley, les chats..." Yumeji est visiblement atteint de visions, comme dans la séquence où, en pleine crise de délire, il voit des femmes japonaises et les confond avec les actrices hollywoodiennes de l'époque: "Pearl White, Mary Pickford, Lillian Gish, Gloria Swanson, Alla Nazimova, Pola Negri..."

Les actrices hollywoodiennes selon Yumeji.


La bande-annonce: Wong Kar-Wai a adapté la très belle musique pour In the Mood for Love. Mais la version originale n'est disponible nulle part. Un scandale du XXè siècle. Pas le premier, pas le dernier. Et non des moindres.

mercredi 8 octobre 2008

Seijun Suzuki - Pistol Opera (2001)

seijun suzuki pistol opera
Seijun Suzuki est le Albert Ayler du cinéma, à la différence près qu'il n'a pas coulé dans l'Hudson. Surtout connu pour ses films "provocs" des années 60, Suzuki n'en a pas moins continué sa carrière avec brio. Adulé par Tarantino (tu m'étonnes !), Suzuki, après avoir été le paria de l'industrie japonaise du cinéma (toute aussi à l'Ouest qu'Hollywood quand il faut juger de génie), a réalisé dix films. C'est à dire, entre 1977 et 2005.

seijun suzuki pistol operaseijun suzuki pistol operaL'esthétisme à l'état pur. Le sens viendra après.

A peu près, un film tous les trois ans. Ce qui tranche avec sa prolixité entre 1956 et 1967 . Disons, quarante films, je n'ose pas compter. Pudeur cinéphilique, sans doute.

Je n'ai pas trop envie de parler de La Marque du Tueur (1967), qui a scellé sa perte dans l'industrie japonaise, mais plutôt de son chef-d'oeuvre, de son apothéose graphique qu'est Pistol Opera, soit-disant un remake de La Marque du Tueur. Rien n'est moins sûr.

seijun suzuki pistol opera
L'histoire ? Pas grand chose, à vrai dire. Des tueurs à gage se défient pour être le numéro un. Une synthèse de l'outlaw du Texas et du samuraï nippon, dirons-nous...

Mais Seijun Suzuki ne se soucie pas de l'histoire. Il a raison. Il se concentre sur l'aspect visuel de son film. En ce sens, il est plus peintre que cinéaste. Ou plutôt, il élève l'art de cinéaste (un art jeune - centenaire, tout de même!) à celui de la peinture (un art établi) pour le plus grand enrichissement et bonheur de l'Art en lui-même.

seijun suzuki pistol opera
seijun suzuki pistol operaJe peins sur l'image, j'efface et je recommance. Quel réalisateur (de génie ou non) peut se le permettre ?

seijun suzuki pistol operaL'une de ces deux femmes sublimes est une illusion... et pas celle que l'on croit... magie du cinéma.

seijun suzuki pistol opera
seijun suzuki pistol operaThéâtre antique, danse contemporaine, robes de créateur, gunfights, que demande le peuple ? Un scénario cohérent ? J'espère que non !

seijun suzuki pistol operaSéance de tirs dans un théâtre antique. Premier mort: John Woo, à genoux dans une église catholique, sans cierge ni colombe.

seijun suzuki pistol operaSecond mort: Wong Kar-Wai. Il a trouvé plus maniéré que lui !

seijun suzuki pistol opera
Des chauves dansent autour de moi, la guillotine pointe son couperet mais je suis déjà morte d'une balle dans le coeur. Bonne définition du cinéma de Seijun Suzuki.

samedi 4 octobre 2008

Ce soir, je dîne avec Henry Miller

Miller. Un nom propre assez commun qui compte au moins un moins que rien, Gérard, et deux hommes saints, Arthur (REP, 1915-2005), parce qu'il a épousé l'une des femmes les plus belles et intelligentes de l'histoire (Marilyn Monroe) et Henry, parce qu'il est Henry Miller.

henry miller

Henry Miller. Avec Sade, l'auteur favori des 15-20 ans. Ceci est plus qu'un compliment, c'est un hommage. Qui n'a pas relu de suite Tropique du Cancer après l'avoir fini une première fois, se brûlant les yeux après plusieurs heures de lecture continue (les lecteurs de Miller portent presque tous des lunettes, vérifiez par vous même) ? Qui n'a pas rêvé d'incarner le Henry Miller de la trilogie Sexus-Plexus-Nexus, mourant presque de faim (et pas seulement en hommage à Knut Hamsun) à Brooklyn, quittant son travail, se faisant entretenir par une maîtresse experte en sexe (pléonasme), songeant à Paris et finalement, dans les dernières pages de Nexus, quittant le Nouveau Monde pour une nouvelle vie. La seule vie qui compte. Celle d'artiste. D'écrivain. Une activité qui ne sert à rien sauf à tout, en opposition aux activités qui servent à tout sauf à rien...

La suite relève de l'histoire. Lire le chef-d'oeuvre Tropique du Cancer pour plus de renseignements. Publié en 1934 en France et en... 1966 pour les USA. Je ne reviens pas ici sur cette date historique qui mit fin aux procès pour obscénité intentés à nombre d'écrivains.

henry miller
Maintenant, Miller est entré dans la norme. Voir un film de Scorsese pour s'en rendre compte. Le réalisateur catholique cite Tropique du Cancer dans Afterhours (la scène du fast-food au début du film) et Cape Fear (Robert de Niro, excellentissime, avec son accent du Sud très prononcé, qui parle de Sexus-Plexus-Nexus à une Juliette Lewis juvénile avide de baisers saliveux)

Bon. Alors, un dîner avec Henry Miller. "Certainement, madame, certainement" pour plagier Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline... Pourquoi parler de Céline ? Chose aisément compréhensible, à vrai dire. Miller a eu entre les mains les épreuves du Voyage au Bout de la Nuit avant la publication de son Tropique du Cancer. L'Américain a tout simplement décidé par la suite de ne pas censurer son langage et d'utiliser l'argot et le le parler de la rue. Bien lui en a pris !

Bon. Alors, un dîner avec Henry Miller. Un dîner où il parle du Prix Nobel. Un an avant sa mort, Miller s'inquiète pour ses héritiers et s'intéresse au Nobel pour payer ses dettes. Il parle du lobbying à faire pour obtenir le chèque ! Il parle aussi de la conception du travail chez l'Américain ("He don't give a shit about what he's working at") et chez le Japonais ("He often begs his employer, may he stay over time")

Miller parle surtout de Blaise Cendrars, son héros, qui quitta la Suisse en volant les bijoux de sa famille pour prendre le Trans-sibérien pour aller en Chine puis en Russie. Il explique l'origine de son nom: "Blaise is close to braise and Cendrars is close to cendres". Il raconte une anecdote: Cendrars qui traite Proust de tapette en racontant que l'Albertine de La Recherche du Temps Perdu était en fait un Albert, videur dans une boite de Montmartre. Miller raconte aussi comment Cendrars a braqué avec un flingue deux infirmiers dans une ambulance pendant la première guerre pour qu'on l'opère au plus vite de son bras arraché. Comment Miller a quitté la pièce où Cendrars agonisait sans avoir pris de sédatif et pleurant de douleur, simplement pour savoir ce qu'était la mort.

Le dîner en question: http://www.ubu.com/film/miller_dinner.html

vendredi 3 octobre 2008

Cibo Matto - Birthday Cake

Excellent morceau de ce groupe new-yorkais des années 90 (REP).

Cibo Matto (prononcer "Chibo Moto") était composé de Miho Hatori (chant) et Yuka Honda (claviers). Chacune continue des carrières plus ou moins obscures... Ces deux japonaises ont eu le bon goût (en plus d'être des femmes japonaises) de sortir au moins un bon album (Viva! La Woman, 1996), de faire réaliser un de leur clip par Michel Gondry ("Sugar Water": un palindrome visuel... ça fait pédant comme ça, mais il faut voir le clip pour se taire), de compter dans ses membres Sean Lennon et de fricoter avec les personnes les plus cools de New York (Beastie Boys et Jon Spencer Blues Explosion).

Les paroles de leur "tube" "Birthday Cake" pastichent les recettes de cuisines (encore du bon goût quand on connait l'alimentation de certains musiciens) :
(refrain... oui elles commencent par le refrain)
Shut up and eat!
Too bad, no bon appetit!
Shut up and eat!
You know my love is sweet!

Yes, I'm cooking for my son and his wife
It's his 30th birthday
Pour berries into my bowl
Add milk of two months ago
it's moldy mom, isn't it?
I don't give a flying fuck though

(refrain)

It's food nouveau
It's the shape of love
Beat it! beat it up!

Extra sugar, extra salt
Extra oil and msg

(refrain)

You were born in the 60's
We made a war with the Vietnamese
We loved LSD, we died easily
Can we just say "c'est la vie" ?
So what! say what! for your own sake
Do you have a headache or heartbreak?
Are you made or broken by the birthday cake?
You may be slow on the uptake
I pour pot in the birthday cake
So what! say what! for my own sake
Watch out yo! here I come yo!
I'm gonna change to a rattlesnake
Turn up the TV! do you agree?
Yeah, I'm talking turkey take it from me
I'm gonna show my love for my dove
but it's moldy, mom, isn't it

(refrain)


You were born in the 60's
We made a war with the Vietnamese
We loved LSD, we died easily
Can we just say "c'est la vie" ?

Et le clip de Gondry pour "Sugar Water" (moins bonne chanson mais meilleure vidéo que "Birthday Cake":


N'oubliez pas vos gilets fluos !

jeudi 2 octobre 2008

Trouver les livres de Marc-Edouard Nabe

Marc-Edouard Nabe (Marc-Eddy pour les intimes - pas forcément de son Journal) (ou MEN pour plus de commodité) est un écrivain dont le talent n'est plus à démontrer. Je sais bien que le fait d'écrire cette phrase prouve le contraire car le monde est peuplé d'aveugles et de gens de mauvaise foi (sans parler du catholicisme hallajien de l'auteur en question).

Ceci n'est pas un post pour exposer le talent du seul écrivain français contemporain - comprendre: le seul qui peut rivaliser avec des classiques sans rougir ni attendre le lendemain littéraire (dans 20 ou 200 ans) sans mouiller d'urine sa panoplie de scribouillard édité... En parlant d'édition, justement... La majeure (avec le majeur, bien comme il faut) partie de son Œuvre est éditée aux Éditions du Rocher, grâce à la clairvoyance et couilles normalement constituées de Jean-Paul Bertrand.

Problème: Jean-Paul Bertrand a quitté la présidence du Rocher en 2005. Depuis plus personne n'édite Nabe (sauf la réédition d'Au Régal des Vermines, premier livre de l'auteur, par Le Dilettante en 2005 - réédition épuisée). Pis que ça: le Rocher a intenté un procès à Nabe. Pourquoi ? Celui qui a la réponse est le bienvenu ! Mais Le Rocher ne s'arrête pas là. Il a ordonné la fin de commercialisation des livres de Nabe publiés en leur nom (bien souillé maintenant !):

"Les Éditions du Rocher informent MM. les Libraires de l’arrêt de commercialisation des titres suivants :
977 950 1 L’Affaire Zannini
914 453 0 L’Âge du Christ
973 222 9 Alain Zannini
903 455 4 Coups d’épée dans l’eau
914 156 8 Journal intime 1. Nabe’s Dream
914 677 8 Journal intime 2. Tohu-Bohu
944 741 3 Journal intime 3. Inch’Allah
964 293 5 Journal intime 4. Kamikaze
959 007 6 K.-O. et autres contes
959 129 1 Non
959 132 1 Oui
914 454 3 Petits riens sur presque tout
979 818 2 Printemps de feu
914 396 6 Rideau
966 120 0 J’enfonce le clou
958 329 6 Une lueur d’espoir
Les retours seront acceptés par la SODIS jusqu’au 31 octobre 2008."

Il est maintenant très difficile voire impossible de trouver les ouvrages mentionnés en librairie. Une véritable honte...

Nabe continue pourtant d'écrire et embellit les murs de Paris de tracts, également disponibles sur son site internet. Dernière prose en date: un texte intitulé "Sauver Siné". A lire de suite.

http://marc.edouard.nabe.free.fr/Accueil.html

Et la vidéo de Nabe chez Laurent Ruquier en 2006 (sans commentaire):

mercredi 1 octobre 2008

Conor Oberst & The Mystic Valley Band @ Le Nouveau Casino, Paris (13.09.2008)

Nouveau Casino. Salle intimiste, lustres et bières servies dans des verres... en verre. Conor Oberst & The Mystic Valley Band joue ce soir. Un peu étrange pour un musicien de ce talent de ne pas jouer à l'Elysée-Montmartre ou une salle plus grande.

A juste titre, Le Nouveau Casino est comble. Le groupe délivrera un set de 90 minutes (60 minutes + 30 minutes de rappel). Outre trois ou quatre ballades jouées presque en solo, le concert est plutôt énergique, les titres étant interprétés avec plus d'entrain que sur album (Conor Oberst). Le Mystic Valley Band et Conor Oberst se composent de trois guitaristes (comme le Brian Jonestown Massacre, c'est une mode ou quoi ?), un bassiste, un batteur et un clavier.

Le groupe sonne tantôt country ("Sausalita" donne envie d'acheter une voiture et de silloner au hasard les routes désertes du Midwest), tantôt folk west-coast, tantôt Bob Dylan & The Hawks (le jeu du clavier n'y étant pas étranger). Conor Oberst chante vraiment bien et sa voix est à plusieurs reprises mises en avant par un écho cathédralesque qui sied à l'ambiance cosy de la salle.

Penché sur sa guitare acoustique comme un bossu postillonnant ses textes aromatisés à la Corona pour le plus grand plaisir du premier rang du public, Conor Oberst joue tous les titres de son dernier album, des inédits et des reprises chantées par les autres membres du groupe. A noter une version déjà mythique de "I don't want to die (in the hospital)".


Le clip du single "Souled Out!!!" de Conor Oberst & The Mystic Valley Band. "Rather cool..."

Dirty Pretty Things: le split

Formé en 2005 par Carl Barat après l'arrêt des Libertines, le groupe Dirty Pretty Things a annoncé sa séparation au NME. Restent deux albums: Waterloo To Anywhere (2006) et Romance At Short Notice (2008).

Un pas de plus vers la reformation des Libertines ?

Carl Barat: "It's been a glorious three years which we all would gladly live out again, but it is time for us to try new things (not The Libertines). We are reluctant to give up touring but will give the last waltz everything. We have and are determined to go out as we came in, after which we all have other ventures to be getting on with and splendid future plans. Heartfelt thanks to all who made it what it was, much love and we'll see you on the road."

Carl Barat, John Hassall, Pete Doherty... The Libertines en concert improvisé au Duke of Clarence, le 18 février 2004. Pete et Carl revenaient tout juste de Paris... Magique...

Amos Poe: The Foreigner (1977)

Quelques mois après Unmade Beds, Amos Poe tourne The Foreigner avec 5.000 dollars. Il le précise à la fin du film, c'est pourquoi je note des considérations financières éloignées de mes considérations artistiques, etc... et bla bla bla... on sait que le cinéma est une industrie qui demande du pognon monstre, souvent archi-monstre, et c'est une bénédiction de voir des films tels que ceux d'Amos Poe tournés avec le budget gloss d'Angelina Jolie pour Tomb Raider...

Amos-Pose-Foreigner

Amos-Pose-ForeignerUn générique à l'esthétique punk...

The Foreigner est largement moins bon que Unmade Beds. The Foreigner enchaîne les scènes mémorables mais le problème est que le scénario est inexistant – ou si peu. Et que c'est pénible au bout d'un moment, surtout quand Amos Poe filme en plan séquence de cinq minutes ce qui pourrait l'être en une minute. Par exemple: Eric Mitchell au Chelsea Hotel filmé deux fois d'une façon interminable ; les imitations de punks, crachant et explosant leurs bocks de bière bon marché sur le plancher d'un appartement à loyer modéré ; et, enfin, la mort d'Eric Mitchell sur les docks de Manhattan (oups! spoiler!).

Dans ce film, un terroriste allemand (Eric Mitchell) vient se réfugier à New York mais ne trouve aucune aide. Et il meurt à la fin. L'histoire est assez simple. Entre temps, il erre dans New York, du Chelsea Hotel au CBGB's notamment.

On retient surtout certaines scènes prises sur le vif et des clins d'oeil au mouvement punk de l'époque: les mots du générique collés façon Do It Yourself sur les pages d'un cahier, les cheveux ras et blond platine de l'acteur principal Eric Mitchell (à la Lou Reed 1973), la combinaison SM en latex noir d'Anya Phillips « achetée chez Sex », un reportage télé sur le punk rock avec un extrait sonore des Damned, Blondie qui pousse encore la chansonnette en allemand dans une ruelle, le Chelsea Hotel, et le CBGB's où le spectateur assiste à la première apparition filmique des Cramps.

Amos-Pose-Foreigner-Anya-PhillipsAnya Phillips (REP), dominatrice en latex, revient de la boutique SEX à Londres.

Amos-Pose-Foreigner-BlondieBlondie chante en allemand et fume une cigarette. Quelques semaines après le tournage, c'est une superstar.

Amos-Pose-Foreigner-Cramps-CBGBEric Mitchell au CBGB's. Deuxième en partant de la gauche, Bryan Gregory des Cramps. Trois ans avant la première sortie discographique des Cramps ! Pour l'instant, il écluse des bières au comptoir.

Amos-Pose-Foreigner-Cramps-Eric-MitchellLux Interior des Cramps s'attaque à Eric Mitchell dans les toilettes du CBGB's. “T'as rayé mon 45-tour de Link Wray, enfoiré !”

Amos-Pose-Foreigner-Any-Phillips-Patti-AstorNew York City girls: Anya Phillips & Patti Astor, égéries seventies. L'une des d'eux est vraiment morte.